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L'actrice américaine Sue Lyon regarde la vitrine où se trouvent des vinyles avec la B.O de Lolita, dont elle joue le rôle-titre, en juin 1962, à New York. AFP

« Lolita » de Nabokov en 2024 : un contresens généralisé enfin levé ?

Qui ne relit pas Lolita aujourd’hui ? Soixante-dix ans après sa création, l’écolière américaine de Nabokov est au cœur de l’actualité littéraire. Un documentaire diffusé ces deux dernières années sur Arte explorait les raisons d’un malentendu étourdissant sur le chef-d’œuvre de Nabokov. Aujourd’hui, les critiques littéraires des radios et de la télévision nous racontent leur Lolita, alias Dolorès Haze, une petite fille assez commune de 12 ans.

Parmi eux, Augustin Trapenard qui revient sur son archive préférée de la littérature sur le petit écran : 1975, Nabokov chez Bernard Pivot à Apostrophes. Très rare sur les plateaux de télévision, Nabokov, 76 ans, y conteste courtoisement mais fermement la lecture du journaliste : « Lolita n’est pas une jeune fille perverse. C’est une pauvre enfant, que l’on débauche ». En février 2024 François Busnel retrace à son tour dans La P’tite Librairie l’histoire d’un roman si souvent mal compris et revient sur l’image longtemps véhiculée d’une Lolita provocatrice et aguicheuse.

La métamorphose populaire

La parution du roman aux États-Unis en 1958 est comme une déflagration dans le paysage littéraire américain. Les Nabokov assistent au succès vertigineux d’un roman que quelques années plus tôt tous les éditeurs sollicités avaient refusé de publier. Mais ils sont aussi les témoins impuissants de la transformation de la petite fille dans la culture populaire de l’époque. Dans son journal, dévoilé au public français en octobre 2023, Véra Nabokov, l’épouse de l’écrivain note que Lolita est évoqué tous azimuts : dans les journaux, les émissions de télévision, les dessins de presse humoristiques.

À peine quelques mois après la parution du roman, le nom Lolita est utilisé « sans qu’on mentionne l’auteur, » comme une expression « passée dans le langage courant », écrit Véra. Elle remarque aussi une étrange absence dans les coupures de presse : « Lolita est évoqué par les journalistes de tous les points de vue imaginables sauf un seul : celui de sa beauté et de son pathos ». L’écrivaine Dorothy Parker, qui en livre une des premières critiques dans la presse, décrit l’enfant comme « une atroce petite créature, égoïste, dure, vulgaire, pénible ». « J’aimerais pourtant », poursuit Véra dans son journal,

« que quelqu’un remarque la tendre description de l’impuissance de cette enfant, sa pathétique dépendance envers le monstrueux Humbert Humbert, et son courage déchirant tout du long ».

La première édition du roman aux États-Unis, en 1955.

La confusion sur le personnage de Lolita persiste. Les couvertures du roman l’entretiennent. Le premier éditeur américain, Putnam, respecte la demande impérieuse de Nabokov : « Pas de petite fille ». Mais face aux afflux de traductions à travers le monde et de rééditions dans des formats poche, les Nabokov perdent le contrôle. Apparaissent bientôt sur les couvertures des enfants érotisées, des lèvres rouges, des jambes nues et enfantines, ou au contraire des jeunes femmes sophistiquées et fardées.

Le film de Kubrick, sorti en 1965, apporte sa contribution à la déformation. L’affiche popularise à jamais le visage de starlette de Sue Lyon, lunettes rouges en forme de cœur, sucette à la bouche sur lèvres rouge vif. Censure oblige, Lolita semble avoir au moins 16 ans et le film accentue le scénario d’une triste histoire d’amour plutôt que la tragédie de l’abus sexuel.

« Il n’y a pas de nymphette »

Lors d’un cours de littérature à l’université cet hiver, où mes étudiants dissèquent la célèbre première page du roman, j’entends l’une d’entre elles s’exclamer à voix basse auprès de sa voisine : « Mais Lolita n’est même pas son vrai nom ! » Oui, car son vrai nom, c’est Dolorès, c’est-à-dire « douleur » en espagnol. Il lui est dérobé dès la première page du roman par un narrateur déviant. « En dehors du regard maniaque de Monsieur Humbert, il n’y a pas de nymphette » disait Nabokov à Pivot. « Lolita la nymphette n’existe qu’à travers la hantise qui détruit Humbert. Et voici un aspect essentiel d’un livre singulier qui a été faussé par une popularité factice ».

Le livre repose sur un dispositif narratif complexe dont Nabokov n’avait peut-être pas mesuré les conséquences de la confusion qu’il allait engendrer. Son narrateur est Humbert Humbert, un homme de lettres à la prose éblouissante. Il se présente comme la victime d’une nymphette séductrice. Il est en réalité le démiurge de son propre fantasme, et soumet à notre lecture les affabulations de son propre cerveau. Il n’y a pas de nymphette car Lolita est le fantasme qu’il investit de toute sa verve lyrique et qu’il tente de faire partager à son lecteur. La petite fille est la victime de ces affabulations.

Nouvelles lectures du consentement

L’ère post-#MeToo est-elle en passe de mettre un terme au contresens généralisé qui a dénaturé le roman de Nabokov en en faisant bien souvent un roman scandaleux à bannir des bibliothèques, comme c’est encore régulièrement le cas aux États-Unis ?

La première édition du roman en français, 1955.

En France, de nouvelles voix font avancer la réflexion sur la protection de l’enfance et sur la notion philosophique de consentement en se nourrissant du roman de Nabokov. Dans Le Consentement, paru en janvier 2020, Vanessa Springora raconte l’emprise sexuelle et littéraire de l’écrivain Gabriel Matzneff, alors âgé de 50 ans, sur l’adolescente de 14 ans qu’elle était alors. Elle consacre quelques lignes à Lolita et s’interroge sur les motivations de Nabokov : « pourquoi cet intérêt pour un sujet aussi subversif ? » Mais elle s’étonne surtout du malentendu. « Il me semble que Lolita est tout sauf une apologie de la pédophilie. C’est au contraire la condamnation la plus forte, la plus efficace qu’on ait pu lire sur le sujet ».

Dans un deuxième texte qu’elle rédige pour le Cahier de L’Herne Nabokov en 2023, elle nomme Dolorès « sa petite sœur littéraire au destin tragique ». Avec une attention soutenue à la voix de l’enfant, elle montre le glissement dans l’enfermement spatial et psychologique auquel la soumet Humbert. Mais l’enfant n’est pas dupe et Springora montre ce qui a rarement été souligné par les critiques : les mots « inceste » et « viol » finissent par tomber « comme un couperet » de la bouche même de l’enfant. « Peut-on être plus clair ? » demande l’écrivaine.

Le Consentement a réactivé sans nul doute en France la réflexion sur une notion floue dans le système juridique français. Contrairement à la violence physique, l’abus sexuel se présente souvent « de manière insidieuse et sans que la victime n’en ait vraiment conscience ». Dès lors, « comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? » demande V. Springora, qui durant des années fut incapable de se reconnaître victime.

Les métamorphoses sociétales

La publication du Consentement est suivie d’autres ouvrages relatant d’affaires de pédocriminalité, comme celui de Camille Kouchner, La Familia Grande, paru en janvier 2021. La société française Vladimir Nabokov multiplie les séminaires et journées d’étude sur le sujet, menant un travail collectif pour replacer Lolita dans les débats de société et contrer le malentendu qui entoure la figure de Dolorès. Ce contexte est propice à la sensibilisation du grand public amorcée par le livre de Springora aux questions de l’abus sexuel des mineurs et de celle du consentement.

Le 21 avril 2021, un nouveau pas est franchi : la loi visant à protéger les mineurs de crimes sexuels repousse l’âge du consentement sexuel de 13 à 15 ans. Installée en mars 2021, la Civiise, Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, rend deux ans et demi plus tard un rapport contenant 82 propositions visant à renforcer la protection des enfants.

Le non-consentement de Lolita, par Neige Sinno

À l’automne 2023, c’est une citation de Lolita qui ouvre Triste Tigre, le récit le plus puissant de la rentrée littéraire. Ni essai, ni roman, l’ouvrage consacre une section entière au livre de Nabokov. Son tour de force, montre Neige Sinno, est de nous faire entrer, par son dispositif narratif, dans la tête du violeur, de nous faire pénétrer « les arcanes de ses raisonnements, de ses justifications, de ses fantasmes ». La force des pages de Neige Sinno tient quant à elle à sa scrutation précise et sans complaisance des nombreuses ambiguïtés du texte de Nabokov. « On le comprend et on ne le comprend pas ». Mais ce qui intrigue l’écrivaine, c’est qu’il y a des lecteurs qui pensent que Lolita est une histoire d’amour. « Une histoire d’amour, c’est censé être au moins à deux […]. Est-ce que Nabokov a écrit un livre équivoque, qui laisserait penser que la fillette participe volontiers à la relation ? Je ne crois pas. C’est tellement clair qu’elle n’y est pour rien ».

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Sans gommer les troubles créés par le texte, Neige Sinno souligne que le non-consentement de Dolorès est sans appel. Comme Vanessa Springora, elle s’interroge : pourquoi Nabokov a-t-il écrit sur ce sujet ? Avait-il pris conscience de « l’ampleur du phénomène de sexualisation des enfants ou de leur exploitation sexuelle dans le cercle de la famille, de l’école, de l’Église ? »

À la question « pourquoi avez-vous écrit sur des nymphettes ? » que lui posait Pierre Dumayet en 1959, Nabokov avait donné cette réponse laconique : « J’écris ce que je veux et sans penser à un lecteur éphémère ». Comme le montrent les lectures qui en sont faites aujourd’hui, Lolita est tout sauf un roman « éphémère ». Nabokov identifie dans la postface de l’ouvrage la question du viol des enfants comme l’un des plus grands tabous dans la société américaine de son époque. Avec Lolita, il avait conscience d’avoir écrit une œuvre qui n’allait pas seulement marquer l’histoire de la littérature, mais qui apporterait un éclairage sur les mécanismes complexes de l’emprise et des violences sexuelles faites aux enfants. Soixante-dix ans plus tard, cet éclairage est plus que jamais d’actualité.


Yannicke Chupin est membre de la Société française Vladimir Nabokov. Elle a co-dirigé le Cahier Vladimir Nabokov aux éditions de L’Herne, avec Monica Manolescu, et également « Véra Nabokov, L’Ouragan Lolita (Journal 1958-1959) », toujours aux éditions de l’Herne.

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