« Macbeth », une source d’inspiration sans fin

Michael Fassbender est le nouveau « Macbeth ». Studiocanal

Puissamment cinématographique et frénétiquement écossaise, la dernière adaptation de Macbeth pour le cinéma a rejoint les salles obscures ce mercredi. Réalisée par Justin Kurzel, c’est une intrigue post-Braveheart, pleine de gore et de boue. On y retrouve dans le rôle-titre un Michael Fassbender intense et désespéré, fou de douleur après la mort de son jeune fils. Marion Cotillard, fantomatique, interprète son épouse au cœur brisé. Le monde dans lequel ils évoluent est marqué par la violence et la guerre sur fond de paysage de montagne grandiose.

Pourquoi cette pièce écossaise connaît-elle tant de succès ? Elle constitue en effet une source d’inspiration inépuisable, à la fois pour les scénaristes et les réalisateurs : figurant parmi les pièces de Shakespeare les plus fréquemment adaptées, elle a aussi inspiré des films aussi différents que Le Château de l’araignée d’Akira Kurosawa ou la trilogie du Parrain de Francis Ford Coppola, une lecture moderne du thème « le sang appelle le sang ». Au théâtre, on aura aussi pu voir une version vaudou orchestrée par Orson Welles et une autre, glaçante, de Trevor Nunn avec Judi Dench et Ian McKellen.

« Le Château de l’araignée », « Macbeth » vu par Kurosawa.

L’intrigue est familière même pour ceux qui ne connaissent rien de Shakespeare. Macbeth est un noble écossais. Il vient de combattre les Norvégiens pour son roi, Duncan. En chemin, il rencontre trois sorcières lui prédisant qu’il portera le titre de « sire de Cawdor », puis celui de « roi ». Duncan lui attribue le titre de « sire de Cawdor », après avoir fait exécuter le noble qui portait ce nom. Mais cela ne suffit pas : Macbeth confie ses ambitions à son épouse qui l’encourage à tuer le roi Duncan pour s’emparer du pouvoir. Tous ces meurtres auront été en vain : Macbeth connaîtra une fin sanglante.

De M. Ripley à Walter White

Romanciers, scénaristes pour la télévision et cinéastes se sont nourris de cette parabole sanguinaire. Dans Le Talentueux M. Ripley, Patricia Highsmith imagine le parcours d’un sociopathe impitoyable qui assassine un playboy fortuné et se fait passer pour lui – il lui faudra commettre d’autres meurtres pour dissimuler sa véritable identité. La série TV de Vince Gilligan, Breaking Bad, présente quant à elle un professeur de chimie atteint d’un cancer, Walter White, qui passe du statut de timide Américain de la classe moyenne à celui de baron de la drogue après s’être lancé dans la fabrication de méthamphétamine.

« Breaking Bad », les premières minutes du premier épisode de la saison 1.

Macbeth stimule l’imagination. Cette œuvre nous plonge au cœur des aspects les plus effrayants de la psyché humaine. Elle nous projette dans un univers sombre et impitoyable où l’hubris (la démesure des Grecs) se déchaîne.

Dans cette nouvelle adaptation cinématographique, le conflit entre hommes et femmes tient une place centrale. Les sorcières sont les premières à apparaître sur le champ de bataille. Calmes et impassibles au milieu du chaos, elles font davantage penser à des devins qu’à des êtres maléfiques. Dans les prises de vues panoramiques embrassant la foule, la caméra s’attarde sur les femmes et les enfants, soulignant leur vulnérabilité. L’épouse et les petits de Macduff sont exécutés aux yeux de tous par les hommes de main de Macbeth, et non en secret comme c’est généralement le cas au théâtre.

La Lady Macbeth plantée par Marion Cotillard hante le film de sa présence spectrale. Torturée par la mort de son enfant, son visage pâle dit la douleur et la culpabilité. Dans la pièce, sa folie s’exprime par ses allées et venues noctambules. Dans le film de Kurzel, on assiste à la dégradation de son état mental à mesure qu’elle voit son époux sombrer dans le sadisme le plus brutal. Angoissée, apeurée, elle prend rapidement conscience des limites de sa puissance féminine.

La présence spectrale de Lady Macbeth interprétée par Marion Cotillard. Studiocanal

Éternelles obsessions

Si ces choix peuvent s’expliquer à la lumière d’une lecture contemporaine du drame, il y a aussi quelque chose que l’on trouve chez Shakespeare. Comme le souligne Terry Eagleton, les sorcières apparaissent sur scène avant tous les autres personnages, telles les héroïnes de la pièce. Et l’un des plaisirs hypnotiques de cette tragédie réside dans la magnifique insubordination de Lady Macbeth, se débattant contre les limites de son sexe.

Dans mon roman, Dark Aemilia, je m’intéresse de près à cette subversion féminine. Mon récit se déroule à l’époque où fut écrite la pièce, au début du XVIIe siècle, en pleine chasse aux sorcières et paranoïa royale. Je voulais suivre le parcours d’une femme qui passe les limites, tout comme le fait Macbeth, et explorer les forces qui la font basculer dans la magie noire.

Prétendument maudite, la pièce porte en elle une charge de mal à l’état pur. Son équivalent filmique le plus proche pourrait bien être L’Exorciste, lui aussi objet de rumeurs à propos des malheurs qui se seraient abattus sur l’équipe de tournage. À la fois simple et malléable, Macbeth autorise d’infinies interprétations. Les obsessions qui sous-tendent cette œuvre ne seront, malheureusement, jamais datées. À la fin du film de Kurzel, le ciel vire à l’orange sous la tempête de feu qui consume la forêt de Great Birnam. On dirait Hiroshima, Nagasaki. On dirait les puits de pétrole en flammes de la guerre du Golfe. On dirait la fin du monde.

La bande-annonce du « Macbeth » de Justin Kurzel.

This article was originally published in English

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