Mai 68, quand la France se joignait aux convulsions du monde

Mai-68, sur le Boulevard Saint-Michel. AFP

Plus de deux siècles après, les passions relatives à 1789 sont loin d’être éteintes : il suffit d’évoquer le nom de Robespierre pour qu’aussitôt resurgissent des débats que l’on pouvait effectivement tenir pour clos. Contrairement à ce qu’affirmait l’historien François Furet (sa formule « la Révolution est terminée » apparaît pour la première fois sous sa plume en 1978), on peut penser que la Révolution n’est pas vraiment terminée.

Dès lors, un petit demi-siècle après, comment pourrait-on considérer que Mai 1968 le soit ! Comment la page pourrait-elle être tournée, alors que la distance qui nous sépare des affrontements d’alors est encore modeste à l’échelle de l’Histoire ? Comment pourrait-on réduire à une simple question de connaissance historique les tensions et les confrontations d’idées sur le sens ou la portée de faits qui ne sont vieux que d’une cinquantaine d’années ?

Le surgissement d’un acteur juvénile

Les acteurs et témoins des « événements » de 1968, comme disaient les plus hostiles au mouvement de mai, sont encore en grand nombre de ce monde : la mémoire collective est forte d’innombrables mémoires individuelles, actives et contrastées, changeantes aussi parfois, comme toute mémoire. Mai 1968 appartient encore à ses acteurs et aux témoins.

Mais cinquante ans ont passé, autant que ce qui séparait la fin de la Première Guerre mondiale de ce même Mai 1968, depuis longtemps déjà inscrit dans les manuels scolaires, et qui appartient désormais aussi à l’histoire.

Plus précisément, le Mai français n’est-il pas ce moment historique si singulier, où un acteur naissant d’une ère nouvelle, post-industrielle – le mouvement étudiant – surgit, juvénile, dans l’espace public et entraîne dans sa mobilisation l’acteur déclinant d’une ère finissante, industrielle – le mouvement ouvrier – qui vit alors ses derniers feux ?

Toujours est-il que depuis 1968, il n’y a plus eu de grand épisode historique, de guerre, de colonisation ou de décolonisation, ni même d’immense secousse culturelle et sociale, même s’il y a eu de fortes crises économiques. Entre 1918 et 1968, les Français avaient connu les Ligues et le péril fasciste de 1934, le Front populaire, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Indochine, celle d’Algérie… ensuite, rien qui soit à cette échelle, sinon, peut-être, depuis peu, le terrorisme contemporain du djihad, la guerre contre Daech, les horreurs de Charlie et de l’Hypercacher (janvier 2015), du Bataclan (novembre 2015) ou de Nice (juillet 2016).

Remémoration et commémoration

Le cinquantième anniversaire de Mai 1968 peut sembler étrange, puisqu’il s’agit, tout à la fois, de remémoration et de commémoration, de mémoire et d’histoire, en des temps, de surcroît, où le « présentisme », selon la belle expression de l’historien François Hartog (2003), semble l’emporter sur l’histoire.

Encore faut-il s’entendre sur la périodisation historique, effectivement, et s’interroger sur la rupture que constitue éventuellement Mai 1968 : s’il conclut une phase à partir de laquelle la France est sortie de l’Histoire, s’il inaugure une période post-historique qui s’avérera longue d’un demi-siècle, s’il s’agit d’y voir le moment d’une rupture, alors, que dire d’une autre périodisation, qui situe en 1973 la véritable mutation de notre pays, comme d’autres ?

Mai 1968 surgit en effet en pleine croissance, et n’a rien à voir avec les conséquences de la guerre du Kippour (octobre 1973) et le premier choc pétrolier, avec les changements accélérés de l’immigration, qui devient de peuplement alors qu’elle était de travail, avec les modifications accélérées dans l’organisation du travail et le management, avec le début du chômage de masse et de l’exclusion, avec les prodromes de la crise urbaine et, finalement, avec la fin des Trente Glorieuses, qui n’était absolument pas en cause en 1968.

Ce qui pourrait nous inviter à distinguer le changement culturel, qui effectivement est spectaculaire avec 68, et les transformations politiques, sociales et économiques, nettement plus tardives.

Un mouvement planétaire

Mais 68 n’est pas le monopole de la France, c’est un phénomène mondial, on dirait « global » aujourd’hui, mais au risque alors de l’anachronisme. Le mouvement d’alors, dans ce qu’il présente de contestation culturelle, juvénile, étudiante, préexiste aux « événements » du Mai français proprement dit.

Ceux qui, à l’époque, ont le plus fait preuve de compréhension vis-à-vis de la révolte étudiante inaugurée en France à l’Université de Nanterre avec le mouvement du 22 Mars, les sociologues Alain Touraine et Edgar Morin notamment, datent la naissance de cet ensemble mondial de protestations de 1964, et du Free Speech Movement de Berkeley, quand les étudiants de cette université californienne protestaient contre l’interdiction d’y exercer des activités politiques.

Et avant le beau mois de mai, dès fin janvier 1968, en Pologne, la contestation du régime prend la forme d’une manifestation contre la censure qui vient d’interdire un spectacle, elle revêt là aussi un tour culturel, intellectuel, étudiant, avec, ce qui sera la spécificité des contestations en Europe centrale, une forte portée politique, anti-totalitaire.

À certains égards néanmoins, cette contestation inscrit ce pays, et d’autres à la même époque, dans la grande vague mondiale de ce qui deviendra le mouvement de 68. Ainsi, en février, en Tchécoslovaquie, c’est le début du « Printemps de Prague », et en Italie, des étudiants occupent l’université de Rome. Puis, de nombreux pays, sur tous les continents, connaîtront de forts mouvements de contestation.

La France a donc été partie prenante d’un mouvement planétaire inauguré avant mai 1968 et dont elle est aussi devenue dans l’imaginaire mondial un haut lieu, peut-être même le plus central, le plus significatif.


L’intégralité de cet entretien est à retrouver dans le nouveau numéro de la revue Socio, paru le 13 mars 2018. Son lancement officiel aura lieu le 21 mars à la bibliothèque-laboratoire de la FMSH, à Paris, en présence d’Alain Geismar, Edgar Morin, Alain Touraine, Omar Guendel, de Daniel Cohn-Bendit et Michel Wieviorka. Une rencontre avec le public (sur inscription) est prévue, animée par des journalistes de The Conversation.