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Enfants en train de parler dans une salle de classe. Leur prof est devant un ordinateur.
Les élèves des écoles francophones hors-Québec devraient pouvoir utiliser toutes les langues qu'ils connaissent en classe, au lieu de se les voir interdire. Shutterstock

Malgré les risques, il faut encourager l’usage de l’anglais et d’autres langues dans les écoles francophones au Canada

L’omniprésence de l’anglais rend de plus en plus difficile l’acquisition du français au Canada hors Québec.

Ainsi, des mesures radicales s’imposent. Le translangage pédagogique pourrait être considéré comme stratégie de dernier recours en contexte linguistique minoritaire afin de préserver la langue française.

Le translangage, soit l’utilisation de toutes les langues du répertoire linguistique d’un individu pour communiquer et apprendre, est une stratégie pédagogique peu employée en contexte linguistique minoritaire en raison d’une crainte d’assimilation. Mais ce risque est déjà présent dans les écoles de langue française compte tenu du taux élevé d’élèves dont le français n’est pas la langue maternelle.

Selon un rapport du Commissariat aux langues officielles publié en 2016, il y a moins d’enfants admissibles à l’école de langue française. Cela fait en sorte que plusieurs enfants « non admissibles » sont acceptés afin de hausser les effectifs.

En vertu de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés et de la Loi sur l’éducation en Ontario, on accorde aux enfants le droit de fréquenter les écoles de la minorité de langue officielle. Ces enfants sont identifiés comme étant des « ayants droit ».

Or, pour le locuteur bilingue ou multilingue, l’acquisition de la langue majoritaire, l’anglais au Canada, se fait fréquemment au détriment de la ou des langues minoritaires. Plusieurs ouvrages ont été publiés au cours des dernières décennies, dont ce guide d’enseignement du ministère de l’Éducation de l’Ontario, chacun proposant différentes stratégies pédagogiques servant à améliorer les compétences langagières en français chez les enfants bilingues.

Orthophoniste et professeure agrégée à l’Université Laurentienne, l’acquisition des langues est ma passion. J’ai complété un doctorat interdisciplinaire en sciences humaines avec un accent particulier sur l’apprentissage d’une langue minoritaire. Mes travaux de recherche portent principalement sur l’acquisition et le maintien d’une langue minoritaire dans un contexte anglophone.

Le translangage comme stratégie pédagogique

Le translangage est une pratique bien étudiée et préconisée par plusieurs chercheurs et éducateurs à l’échelle internationale en contexte d’immersion et d’instruction bilingue. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, il est temps de remettre en question les hypothèses monolingues qui imprègnent les politiques éducatives et de considérer le discours bilingue comme la norme.

Le translangage pédagogique permet aux élèves d’utiliser toutes leurs langues afin de faciliter leurs apprentissages. Par exemple, l’élève pourrait explorer, dans sa langue dominante (l’anglais), un nouveau concept enseigné en français, de manière à assurer une compréhension approfondie de la matière. Par la suite, il passerait à la rédaction de ses idées dans la langue cible (le français).

Cette stratégie permet aux élèves d’utiliser toutes leurs compétences linguistiques pour communiquer et apprendre plutôt que de préconiser une seule langue. Il s’agit de l’utilisation de l’ensemble du répertoire linguistique de l’élève sans tenir compte des frontières linguistiques définies socialement et politiquement.

Les langues comme outils cognitifs

La démographie des élèves inscrits dans les écoles de langue française au Canada hors Québec évolue rapidement. Parallèlement, de moins en moins d’élèves ont comme langue maternelle le français. Dans les écoles de langue française au Canada, l’utilisation de l’anglais est souvent découragée, voire réprimandée). Cette doctrine empêche ou décourage l’utilisation de l’anglais ou d’autres langues parlées comme outil cognitif.

Le translangage est souvent perçu par les éducateurs comme une menace qui pourrait mener à l’assimilation. Pourtant, plusieurs études montrent que lorsque les élèves sont autorisés à utiliser toutes leurs langues, l’apprentissage se fait plus facilement, plus rapidement et dans toutes les langues parlées. Lorsqu’on demande aux élèves de ne parler qu’en français, on les empêche de raisonner, de réfléchir et d’examiner de manière critique tout sujet à leur plein potentiel. En effet, les langues parlées par un individu sont interdépendantes ; elles n’existent pas de manière isolée dans le cerveau. L’apprentissage dans une langue se transfère à une autre.

L’important, en contexte minoritaire, est d’assurer un translangage pédagogique intentionnel et explicite qui a comme objectif principal la conscience du fonctionnement des langues. Plus l’élève est conscient du fonctionnement des langues, plus l’acquisition de celles-ci se fera avec aisance.

Cinq principes

Jasone Cenoz et Durk Gorter, deux chercheurs travaillant dans le Pays basque espagnol et renommés dans le domaine de l’éducation multilingue en contexte linguistique minoritaire, recommandent cinq principes directeurs pour un translangage durable en situation minoritaire.

  1. Concevoir des espaces sécurisés pour l’utilisation de la langue minoritaire.

  2. Développer le besoin d’utiliser les langues minoritaires par le biais du translangage.

  3. Utiliser les connaissances des élèves déjà bien établies dans leur langue dominante pour renforcer toutes les langues en développant la conscience métalinguistique.

  4. Renforcer la conscience des langues.

  5. Lier le translangage spontané aux activités pédagogiques.

Il est temps de changer de paradigmes

Cette approche favorise la participation et l’engagement de l’élève plutôt que l’atteinte du français standard. Elle permet également à l’élève, avec toutes ses langues, dialectes et cultures, de se sentir le bienvenu à l’école. Lorsqu’on demande à un élève de laisser une de ses langues ou cultures à la porte d’entrée, on lui demande de laisser une partie de son identité derrière lui.

Les adultes bilingues pratiquent le translangage au quotidien. Ils utilisent des dictionnaires de traduction, lisent les directives dans les deux langues lors d’assemblage de meubles, s’informent dans une langue pour ensuite utiliser ces informations dans une autre, alternent entre les langues lorsqu’ils conversent avec leurs pairs qui partagent les mêmes langues, sans vraiment y penser.

Le translangage est un phénomène inhérent à tout être humain bilingue ou plurilingue. Anecdotiquement, en mode d’apprentissage virtuel, de nombreux élèves font du translangage pendant le travail en petits groupes dans leur salle de réunion lorsque l’enseignant n’est pas là. Il suffit de demander aux parents en arrière-plan qui peuvent tout entendre ! Les élèves le font déjà, donc pourquoi ne pas leur donner les outils pour enrichir cette stratégie cognitive et de s’en servir de manière intentionnelle ?

Lorsque le translangage intentionnel est autorisé dans les classes, les élèves peuvent réfléchir à un nouveau concept enseigné dans toutes leurs langues. Ils peuvent s’appuyer sur leurs connaissances préalables du monde, développer leurs idées et discuter du concept dans la langue de leur choix, puis produire un discours, un rapport ou un texte en français.

Il ne s’agit pas d’un acte de traduction, en soi, mais plutôt d’un acte métacognitif qui permet aux élèves d’explorer un concept avec confiance et de développer leurs compétences linguistiques en français en utilisant les éléments de base dont ils disposent déjà. Le translangage pédagogique favorise une perspective additive des langues plutôt qu’une perspective déficitaire.

Il s’agit de développer chez les élèves la conscience du langage et de les inciter à devenir des détectives linguistiques. Le translangage en tant que stratégie pédagogique offre des moyens d’enseigner un contenu rigoureux tout en développant une utilisation plus sophistiquée et soutenue de la langue scolaire.

Si les recherches menées au cours des deux dernières décennies montrent que le translangage est très bénéfique en tant que stratégie pédagogique, pourquoi n’utilisons-nous pas cette stratégie dans les écoles de langue française dans un contexte de langue minoritaire ? Des études avant-gardistes menées dans des communautés linguistiques minoritaires ont montré que cette stratégie peut être utilisée efficacement sans que la langue majoritaire prenne le dessus sur la langue minoritaire.

Un appel à l’action s’impose. Il est temps de passer des paradigmes monolingues qui datent de l’ère prémondialisation et d’aspirer à un paradigme moderne de multilinguisme et de multiculturalisme. Le succès et le bien-être des jeunes bilingues en dépendent. Ce travail commence à faire surface. Il importe de sortir des sentiers battus.

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