Masculinité hégémonique en politique : le cas Macron

Emmanuel Macron le 10 mai 2017. Eric Feferberg / AFP

Le 7 mai 2017 a été élu 8e président de la Ve République un homme de 39 ans à qui les médias – quasi unanimes – reconnaissent une audace stratégique, un sens aigu des opportunités, un courage affirmé dans la prise de risque, une ardeur et une ténacité sans failles, une croyance insolente en son destin, une combinaison entre la fougue de jeunesse et une maturité sage… toutes qualités mobilisées vers un seul objectif : la conquête et la pratique volontaire du pouvoir.

Si objectivement ce portrait médiatique reprend toutes les figures et les critères du masculin, et en particulier du masculin hégémonique, d’autres tentatives médiatiques qui entendent soulever les « failles » de cette virilité, témoignent d’une sorte d’inconscient patriarcal encore bien vivace.

Figures et critères du masculin hégémonique

Selon l’analyse de la sociologue australienne Raewynn Connell, auteure de Masculinités, enjeux sociaux de l’hégémonie, la masculinité hégémonique est un agencement de représentations associées au masculin, mêlant des capacités et des compétences en terme de classe, de race, de sexe, d’âge, représentations qui sont toujours valorisées… De ce point de vue, à l’occasion de cette élection présidentielle, à travers Emmanuel Macron, à travers la figure de l’homme politique consacré par le suffrage universel, les médias ont présenté un concentré de valeurs constituant une telle masculinité hégémonique.

Dans leur Introduction aux études sur le genre, Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard décrivent « les qualités et compétences qui sont requises d’un « homme politique » (qui) sont celles qui ont été traditionnellement monopolisées par les hommes : charisme, disponibilité, aisance oratoire, combativité, maîtrise technique… Les compétences et le style corporel associés à l’image légitime de « l’homme politique » correspondent à une forme située de masculinité : il s’agit le plus souvent d’une virilité bourgeoise, hétérosexuelle et blanche, donc d’un modèle de masculinité hégémonique ».

Les failles « subliminales » d’une virilité contestée

Les travaux de Raewynn Connell sur la masculinité hégémonique ont aussi montré que celle-ci ne peut se déployer et se maintenir que par l’existence d’autres formes de masculinités à la fois faire-valoir et/ou repoussoir. Elles se présentent schématiquement ainsi : d’une part, les masculinités « complices » qui participent d’une masculinité hégémonique par bien des aspects, mais sans y contribuer pleinement, ni sans bénéficier de tous ses privilèges.

Ce sont des masculinités aussi diverses que les masculinités ouvrières, celles des colonisateurs, celles du management… D’autre part, les masculinités « marginalisées » qui sont exclues, a priori, des masculinités hégémoniques sur des critères bien définis de race ou de handicap par exemple, et qui n’adviennent, qui ne sont tolérées, officialisées ou promues dans l’espace public que par l’autorisation donnée par la masculinité du groupe dominant (tels les boxeurs, les basketteurs et les rappeurs noirs), et enfin, les masculinités « subordonnées » qui servent de contre-modèles marginalisés (mais non éliminés) car elles véhiculent des valeurs et des caractéristiques autres que celles des masculinités hégémoniques, et de citer en premier les homosexuels puis d’autres formes « dévirilisées » que sont les intellectuels, les artistes…

Arnold Schwarzenegger, une image hypervirile du pouvoir. Nate Mandos/Wikimedia commons, CC BY

C’est précisément cet espace des masculinités marginalisées qui sert de cadre, conscient ou non, à des contre-discours fabriqués ou relayés par ces mêmes médias et qui ont pour effet subliminal de contrebalancer le discours de la virilité confirmée et du même coup, dévaloriser l’homme à la fois en tant que personne privée et que figure politique.

Cette dévirilisation repose sur l’idée d’une double incomplétude : (a) ne pas être un homme vraiment adulte (infantilisation) et (b) être trop proche de valeurs et de comportements considérés comme liés au féminin (féminisation).

Toujours fils et jamais père

Une vidéo de Closer (qui reprend un extrait du documentaire de TF1) montre Emmanuel Macron, dans un self-service, choisir un cordon bleu qui est son plat favori (« le Président veut manger un cordon bleu dans le menu enfant »). Alors que ce plat se trouve être uniquement dans le menu enfant (ce qu’Emmanuel Macron n’a manifestement pas remarqué), il est signifié qu’il veut un cordon-bleu précisément parce qu’il est dans le menu enfant.

En échappant très jeune à l’autorité de ses parents pour vivre, puis se marier avec une femme de 24 ans plus âgée, Emmanuel Macron ne perd en fait jamais son statut de mineur perpétuel. Cela ne rend que plus frappant le traitement genré/sexiste des différences d’âge dans les couples, car comme le souligne Forbes « quand un homme a une femme plus jeune, cela semble être un avantage, alors que l’inverse ouvre la porte aux insultes, au blagues et aux critiques ».

Donald et Melania Trump, 24 ans d’écart. Marc Nozell

De plus, en perdant ainsi toute occasion de devenir père à son tour (c’est à dire père de ses enfants « à lui »), il refuse l’injonction réelle et symbolique d’une paternité responsable qui représente l’un des moments forts de l’expérience virile conventionnelle.

Le rituel de la conscription

Certains ont aussi noté que pour la première fois dans l’histoire de la République, le Président n’a pas effectué son service militaire alors qu’il commandera aux Armées. Là encore, ce n’est pas tant l’aptitude au commandement qui est directement mise en cause, mais plutôt l’absence symbolique de ce qui, il y a peu, constituait le rite de passage obligé pour l’entrée effective dans le monde des hommes.

Au-delà de l’infantilisation, il y a une forme plus largement partagée par les médias dans leur ensemble : la dévirilisation par osmose aux stéréotypes du féminin et à l’homosexualité supposée.

Un homme sensible, sous (forcément mauvaise) influence

Pianiste doué et mélomane revendiqué, amateur passionné de théâtre, fanatique d’opéra, les médias délivrent avec insistance qu’Emmanuel Macron a toujours investi depuis sa jeunesse des activités culturelles qui le font « tomber » du côté de la sensibilité, vertu féminine s’il en est, participant du même coup d’une virilité en quelque sorte « périphérique ».

Par ailleurs, sa liaison puis son mariage ont soi-disant mis E. Macron sous l’influence d’une femme qui, « entre fascination et aversion », au-delà de sa personne, le maintient symboliquement et physiquement dans une domination du féminin, forcément émolliente. Une domination aux limites de l’envoûtement et de la sorcellerie que les représentations liées au terme « cougar », réactivé par les réseaux sociaux, ont remis au goût du jour.

Homosexuel, vraiment ?

Cette domination du féminin comme expression de la dévirilisation a trouvé une forme d’apogée médiatique dans la campagne de rumeurs autour de l’homosexualité d’E. Macron. Quelle que soit son origine (puissance étrangère et/ou adversaires politiques), cette tentative extrême de dévalorisation de l’homme et du candidat s’est même vue opposer un contre-feu « militant » par le magasine LGBT Garçon qui a fait sa couverture d’un E. Macron en icône gay !

Cette campagne présidentielle aura confirmé, si besoin était, que, dans le débat politique, les traitements médiatiques témoignent de la persistance de représentations et de valeurs patriarcales délibérément revendiquées ou critiquées, entre résistances à peine voilées et injonctions subliminales.

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