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Méthode Miyawaki : pourquoi les « microforêts » ne sont pas vraiment des forêts

Une microforêt Miyawaki, 9 mois après sa plantation. Wikimedia commons, CC BY-NC-SA

Au cœur de nos agglomérations, nous sommes devenus une espèce assiégée, dépendante des énergies fossiles et du béton. Il semble que plus nous y prospérons, plus nous compromettons notre environnement naturel. Comme le dit si justement l’astrophysicien Hubert Reeves :

« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus. »

En réaction, portées par une demande sociétale forte, nos villes ont l’ambition de restaurer des espaces naturels. Le béton cède un peu d’espace à la nature, et les villes se verdissent. Bien sûr, il s’agit d’une nature contrôlée. On ne laisse pas encore les parcs et les gazons évoluer sans intervention, mais on plante des arbres ! C’est même devenu un acte politique fort dans les grandes métropoles françaises.

Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, tout le monde sort sa pelle mécanique hydraulique, et c’est à qui en plantera le plus. Il s’agit de remédier aux maux de la vie urbaine : îlots de chaleur, pollution sonore, particules fines, déconnexion avec l’environnement naturel… pour ne citer que quelques exemples.

Planter un arbre – et le garder en vie – a toutefois un coût ; c’est un investissement sur le court et le long terme. Un problème que la microforêt promet de résoudre.

The winner takes it all

Ce concept s’est développé au Japon, pays de la sylvothérapie par les bains de forêts, sous l’impulsion du botaniste Akira Miyawaki. Le principe est simple : laisser faire la nature en lui donnant simplement un coup de pouce au démarrage.

Concrètement, il s’agit de restaurer un « écosystème forestier » en plantant de jeunes arbres très serrés (3 au m² en moyenne) et en privilégiant des espèces locales. La technique peut s’appliquer en ville, mais pas que. Ses promoteurs mettent en avant la croissance rapide des arbres et la restauration d’un « écosystème forestier » en quelques années, sans intervention humaine au-delà de la plantation. L’idée est séduisante et la rhétorique évocatrice, mais est-ce la panacée pour autant ?

Oui, une microforêt pousse vite, haut et (presque) sans entretien : c’est un gros avantage. Mais si elle pousse si haut si vite, c’est que les arbres cherchent tous à accéder le plus rapidement possible à la lumière, à l’eau et aux nutriments, avant que leurs voisins n’accaparent ces ressources.

Comme le chantait si bien ce groupe venu du Nord, « The winner takes it all » : premier arrivé, premier servi ! En écologie, on appelle ce phénomène la compétition. C’est naturel, il n’y a pas lieu de s’en offusquer. Mais cela a une conséquence immédiate : c’est l’hécatombe.

Une des rares études menées en Europe sur l’efficacité de la « méthode de Miyawaki » fait état de 61 à 84 % de mortalité des arbres 12 ans après la plantation. Ce n’est pas un problème en soi, cela signifie seulement que toutes les jeunes pousses plantées dans une métropole ne donneront pas, à terme, des arbres. La nuance est de taille.

La microforêt est à la forêt ce que le village est à la ville

Si l’on ignore l’élimination des arbrisseaux les plus faibles, peut-on tout de même considérer que les arbres plantés constitueraient une forêt, aussi micro soit-elle ? Cela revient à se demander si un village est une microville.

Bien sûr, on retrouve beaucoup de similitudes entre le village et la ville. Des maisons proches les unes des autres, alignées le long de rues ; un centre un peu plus densément bâti que la périphérie ; une mairie, souvent une église, et pour les plus chanceux une boulangerie, voire un bureau du poste.

Mais quid de l’hôpital, de la médiathèque, de la gare ou du lycée ?

On ne les trouve souvent que dans les macrovillages, pour ne pas dire les villes. La ville se définit alors par le nombre de ses habitants autant que par la diversité des occasions d’interactions qu’ils peuvent avoir entre eux.

Le monde d’après : les microforêts urbaines à Toulouse. (France 3 Occitanie/Youtube, 28 janvier 2021).

C’est la même chose pour une forêt ; elle se définit par la présence d’arbres, certes, mais également par la diversité des êtres vivants qu’elle héberge et par la complexité de leurs interactions. Ce sont celles-ci qui assurent le fonctionnement et la dynamique de l’écosystème forestier.

Il ne fait aucun doute que les arbres jouent un rôle central dans la forêt, tant en matière de fonctionnement que de structure. Ils piègent du CO2 dans leurs troncs et leurs racines grâce à la photosynthèse, protègent les sols contre l’érosion, font de l’ombre et transpirent, contribuant ainsi au rafraîchissement de l’atmosphère. Les arbres offrent également un habitat à une incroyable biodiversité qu’ils hébergent dans leurs houppiers ou leurs racines.

Il ne fait pas de doute non plus qu’une microforêt créée sur une friche industrielle ou un parking, si elle est constituée d’une forte densité de jeunes arbres, restaurera une partie de la biodiversité d’une forêt et des fonctions qui lui sont associées. Mais il ne s’agit pas d’une forêt pour autant.

Un concept plus marketing que scientifique

Parce qu’en écologie aussi, la taille compte. La littérature scientifique est abondante sur l’effet que la taille des forêts a sur leur fonctionnement et la biodiversité qu’elles hébergent. Pour les auteurs de ces travaux, il s’agissait d’évaluer l’effet de la fragmentation et de l’isolement des forêts ou de la régénération spontanée suite à la déprise agricole.

Les relations entre taille des forêts, biodiversité et fonctionnement de ces écosystèmes sont complexes, avec des effets de seuils. Mais dans la tendance générale, les petites forêts hébergent une biodiversité plus faible et sont beaucoup plus vulnérables aux perturbations que les grandes. Alors, quel avenir pour des microforêts insérées dans un milieu par nature hostile, la ville ?

On comprend aisément que les bénéfices vantés des microforêts soient séduisants pour les citadins. Mais en tant qu’écologues, nous nous inquiétons de la manière dont sont « vendues » ces microforêts aux contribuables et à leurs représentants. Vendues, parce qu’il ne s’agit pas de science, malgré un discours qui pourrait le laisser penser.

Plusieurs entreprises au discours bien rodé proposent leurs services pour restaurer les écosystèmes forestiers de manière frugale et respectueuse des équilibres naturels, en promettant de faire mieux que les méthodes traditionnelles et de restaurer la biodiversité des forêts. Elles appuient leurs promesses à grand renfort de photos sorties de leur contexte et de citations d’Akira Miyawaki.

Mais une photo n’est pas une preuve scientifique, pas plus qu’un argument d’autorité ne devrait primer sur les évidences scientifiques. Or, ce sont ces évidences qui manquent. On trouve bien quelques études présentant la dynamique de croissance des arbres ou du couvert végétal dans les microforêts régénérée selon la méthode Miyawaki, mais elles n’incluent pas de témoins convaincants permettant d’affirmer que cette méthode fait mieux que les méthodes traditionnelles ou que les microforêts restaurent la biodiversité des « forêts primaires ».

Notre propos n’est pas de nier les très nombreux services écologiques rendus par les arbres et les forêts aux populations urbaines, ni même de contester les enjeux de la végétalisation des villes. Seulement il faut appeler un chat un chat, un arbre un arbre, un bosquet un bosquet, et une forêt une forêt.

La microforêt est un concept a priori séduisant qui, bien utilisé, peut effectivement contribuer à la (re)végétalisation de nos villes, au bien-être des citadins et peut-être même à leur reconnexion avec leur environnement naturel. Mais une microforêt n’est pas une forêt, c’est au mieux un oxymore, au pire un moyen de se donner bonne conscience sous couvert de science.


Lilian Marchand, qui est chercheur au centre de R&D Lyre de Suez à Bordeaux, a contribué à la rédaction de cet article.

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