Mon chien, mon miroir

Olgierd Pstrykotwórca/VisualHunt, CC BY

Les chiens se nichent partout, nous disent Les Inrockuptibles : au cinéma avec le film de Wes Anderson, L’Île aux chiens, dans les librairies avec l’essai du philosophe Marc Alizart, Chiens, ou encore dans l’art contemporain avec le travail de Sophie Gamand ou celui de William Wegman et ses célèbres « chiens modèles », des Braque de Weimar.

Mais qui est ce compagnon immémorial et comment comprendre ce lien invisible et pourtant si profond qui nous unit à lui ?

Si l’on peut sans peine affirmer que le chien est le miroir fidèle de l’homme, il est lié à lui dans une relation symbiotique qui se déploie dans toutes les dimensions : la sphère psychique, sociale mais aussi « métaphysique ».

D’où viennent-ils ? Il est admis que les loups sont les ancêtres du chien, qui fut le premier animal domestiqué, il y a au moins 15 000 ans. Mais le moment où s’est produite la divergence entre loup et chien, et celui où ce dernier a été domestiqué, sont toujours sujets à controverse.

Sur cette question, les généticiens et les archéologues s’opposent quant à savoir si le chien a été apprivoisé en une seule fois, principalement en Asie de l’Est, ou en plusieurs épisodes distincts avec la participation potentielle de l’Europe comme centre de domestication.

William Wegman est un photographe d’art, connu pour ses clichés de ses Braque de Weimar (PBS NewsHour/YouTube, 2017).

Et l’homme créa le chien

Au-delà de cette querelle des origines, la domestication du chien implique l’appropriation et la transformation de l’animal. Les diversifications morphologiques et comportementales sont le résultat de créations de races spéciales, issues de sélections et d’hybridations pratiquées depuis des siècles.

Les 334 races canines sont répertoriées en 10 groupes, classifiant les chiens de même type. Autrement dit, ceux caractérisés par un génotype moyen particulier conduisant à la manifestation d’un phénotype morphologique précis, et une certaine tendance d’aptitude (les chiens de berger et de bouvier ; les chiens de garde, de défense et d’utilité du type molossoïdes ; etc.).

La grande majorité des races de chien, y compris celles que l’on nomme aujourd’hui les « races d’agrément », sont issues de « races utiles » qui furent élevées pour leurs facultés particulières.

À ce sujet, l’histoire du bouledogue est intéressante : issu d’anciens molosses asiatiques, il fut longtemps élevé pour affronter les taureaux de combat dans les arènes. Seules ses aptitudes à l’entraînement et la force de ses mâchoires servaient de critère à la sélection. Suite à l’interdiction des combats, les critères normatifs allaient s’inverser pour reposer sur la corpulence, l’indolence et l’allure « grassouillette » : grosse tête, petit nez, membres potelés, mouvements gauches et mal coordonnés. Soit l’exact opposé du « combattant » mince et nerveux.

Le chien et l’homme : une communauté hybride

Le chien que l’on choisit est une représentation du soi intime incarnant dans le monde perçu, une image de soi imperçue.

Le chien de la famille peut se prévaloir du statut d’alter ego de l’être humain, le transformant en une « personne » avec sa singularité, son caractère et son histoire. Dans le champ social, tous les aspects de la vie de l’animal sont gérés par des institutions ou des organismes de services : vétérinaires, boutiques d’accessoires, promeneurs, clubs de races, ou encore sites Internet spécialisés.

Il y a donc une interconnexion et un rapport symbiotique entre la culture humaine et la réalité animale. L’homme et le chien forment une « communauté hybride » d’associations polyspécifiques. C’est-à-dire d’agencements chargés de sens et d’émotions entre des individus qui appartiennent à des espèces différentes, et dans lesquels l’individuation des protagonistes compte plus que les espèces impliquées.

Cette communauté hybride constitue un espace de vie dans lequel sont partagés des intérêts, des affects et du sens.

L’intimité que nous partageons avec lui implique l’apparition de caractères spécifiquement humains dans son comportement. L’animal participe au monde de l’homme dont il perçoit la signification et les plus petites nuances. Il montre par son comportement qu’il appréhende les phénomènes de notre vie, les objets, l’espace, les évènements, dans un rapport analogue au nôtre.

Réciproquement, le chien contribue également à la constitution du monde humain en élargissant notre expérience. C’est le cas par exemple, lorsque nous comprenons le chien sentant un danger. Dans une relation que l’on peut qualifier de symbiotique, le chien peut assumer différentes positions psychiques en étant représentant du moi et constituer une image unifiante pour l’individu ou le groupe.

Il peut également être un objet narcissique qui vient combler la solitude ou la frustration en renvoyant une image satisfaisante de soi à son propriétaire. Il peut devenir aussi un « objet transitionnel » à caresser, choyer, aimer, mais parfois aussi malheureusement, à maltraiter et torturer.

Il est aussi capable de révéler la fascination pour le « sauvage » ou une volonté de « ré-ensauvager le domestique ». Ainsi, les molosses que l’on trouve en grand nombre dans les quartiers dits sensibles, sont des armes qui jouent sur les angoisses de l’imaginaire du « chien méchant ». Accouplés et élevés dans des appartements ou dans les caves des immeubles, ces chiens dressés à l’attaque associent la crainte du chien et la crainte de l’homme.

L’attachement du maître à son chien est aussi et surtout d’ordre passionnel : c’est une « possession », un attachement inconditionnel qui occupe le temps quotidien, et ordonne les préoccupations. L’emprise émotionnelle que le chien exerce sur son maître se prolonge dans le sentiment d’une « présence invisible » que le maître éprouve longtemps après la disparition de l’animal.

Détail du tableau Le carnaval des chiens du peintre Foujita (1922). J. Gallé/The Conversation France. CC BY

Au-delà de l’attachement

Plus fondamentalement encore, on pourrait dire que le chien aide l’homme à être. Il est un « transformateur ontologique » : le chien est comme une seconde peau pour l’homme, et sa fidélité fait lien. Elle rend l’individu capable d’absorber et de faire bloc contre la barbarie et la sauvagerie.

Le souvenir que relate Emmanuel Levinas de l’époque où il était prisonnier dans un camp de travail en Allemagne nazie, l’illustre parfaitement. Un chien errant que les prisonniers avaient surnommé Bobby, avait pris ses habitudes près du camp des détenus. Alors que les Allemands considéraient les prisonniers comme des êtres inférieurs, des « sous-hommes », des « bêtes », ce chien témoignait d’un comportement affectueux avec les détenus, sautillant et aboyant gaiement autour d’eux : lui seul reconnaissait l’humanité et la dignité des hommes.

Dédiée à Levinas, la nouvelle d’Éric-Emmanuel Schmitt intitulée Le Chien, qui donna également lieu à une pièce de théâtre, s’inspire et prolonge l’émotion suscitée par cette histoire terrible.

Dans une petite ville de Belgique, après la mort accidentelle de son chien Argos, Samuel Heymann met fin à ses jours. Comment comprendre ce geste fou ? Dans l’ultime lettre qu’il adressa à sa fille, le vieil homme se confie et révèle les mystères qui entouraient sa vie. L’enfer de la guerre, les camps de la mort, la perte totale de dignité, mais l’humanité retrouvée dans la tendresse naïve et inconditionnelle d’un chien.

Dans cet enfer, le chien lui redonne goût à la vie, lui permet de conserver son humanité lorsque, une fois rentré chez lui, il l’empêche d’assouvir sa vengeance et l’incite à pardonner celui qui l’a dénoncé. Ainsi, tout au long de sa vie, les chiens vont se succéder pour soutenir son existence, tous des beaucerons nommés Argos en mémoire de ce « chien originel » et de ce passé, jusqu’à ce que Samuel Heymann n’ait plus la force de recommencer.

« Sans ce chien j’aurai été incapable de rester dans ce monde. Argos fut mon sauveur, Argos fut mon gardien, Argos fut mon guide. Le respect de l’homme, je l’ai appris d’Argos. Le culte du bonheur, je l’ai appris d’Argos. Le goût du moment présent je l’ai appris d’Argos. »

Ce que l’homme doit au chien, c’est certainement une bonne part de son humanité, il est co-bâtisseur de sa culture et de ses élans tendres et joyeux.

« Joyeux comme les chiens savent être heureux, sans plus d’histoire, avec le naturel tout-puissant de l’effronterie », Pablo Neruda.

Bande-annonce de la pièce de théatre « Le Chien » d’Éric-Emmanuel Schmitt (Theatre Rive Gauche/YouTube, 2016).

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