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Mondialisations et migrations : dépasser le cadre de l’État pour penser la mobilité

Penser les questions de migration loin des clichés. Author provided

Mondialisations et migrations : dépasser le cadre de l’État pour penser la mobilité

Penser les questions de migration loin des clichés. Author provided

En janvier dernier, l’ENS organisait une semaine de l’histoire consacrée aux mondialisations. Partenaire de cet événement, The Conversation publie différentes contributions des étudiants du CFJ, qui y ont assisté. Cet article a été écrit par Maurice Midena, sous la direction de Cédric Rouquette.


« Quand, il y a quelques années, j’ai décidé de devenir rubricarde sur les questions de migrations, on s’est demandé pourquoi j’allais perdre mon temps avec ça », raconte Maryline Baumard, journaliste au Monde. « Aujourd’hui, j’ai tellement de boulot que je n’arrive plus à prendre mes vacances ». De Calais à la Syrie, en passant par Cologne et la Turquie, la « crise des migrants » est au cœur du débat public, et a pris une place à part dans les différents paysages médiatiques nationaux.

« Exilés », « demandeurs d’asile », « réfugiés » : ces termes, souvent utilisés pour parler des migrants, recouvrent chacun des réalités différentes. Ils sont également révélateurs de la vision politique des hommes d’État – et des médias –, qui les utilisent.

Penser les migrations au-delà du prisme de l’État-nation, voilà tout l’enjeu selon Claire Zalc, chercheuse au CNRS :

« Dire “migrant”, c’est politique, d’autant plus dans le cadre de la mondialisation. C’est dépasser les schèmes de réflexion étatiques de l’immigré et de l’émigré qui le sont toujours par rapport à un cadre défini par un État ».

Une analyse transnationale

Pour Delphine Diaz, chercheuse à l’université de Reims, il est indispensable d’utiliser un cadre « transnational », pour penser la mobilité. Cette spécialiste des flux migratoires prend l’exemple de l’Europe du début du XIXᵉ siècle. À cette époque, deux phénomènes coïncident : la migration transatlantique d’une part, le mouvement impérialiste d’autre part.

« The Emigrant », de Charlie Chaplin. Lobster Films

Le premier voit diverses vagues migratoires se mettre en place entre l’Amérique et le Vieux continent, dans un sens (des Polonais qui vont s’exiler aux États-Unis suite aux révolutions du « Printemps des peuples »), comme dans l’autre (des Brésiliens qui viennent se réfugier en France au moment de la restauration de la monarchie). Le second permet aux puissances colonisatrices d’envoyer certains de ses concitoyens outre-mer, ou d’accueillir des membres des pays envahis.

L’exemple français, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet s’inscrit parfaitement dans cette lecture. « On parlait à l’époque ‘‘d’émigrants’’ », souligne Delphine Diaz. En fonction de leurs origines ou de leurs idées politiques, l’État leur attribuait des « subsides » ou les expulsait. « Penser ce problème en se focalisant sur la France, ce serait donner une vision partielle », poursuit Delphine Diaz.

À la croisée de toutes les sciences humaines

L’analyse transnationale implique de facto de l’interdisciplinarité. Les questions de migration voient converger « un certain nombre de thèmes de recherche, comme la géographie, l’anthropologie, la sociologie », explique ainsi Serge Weber, chercheur en géographie à l’université de Marne-la-Vallée.

Pour appréhender les logiques migratoires, il faut regarder « pourquoi ils partent, comment ils partent, et vers où ? », rappelle le chercheur.

À chaque pays de départ, en effet, sa situation économique particulière. Le lien entre migrations et développement doit être affirmé et analysé. Pour Serge Weber, « les migrants viennent de pays qui ne sont pas pauvres, mais qui connaissent des transitions économiques, où les uns s’enrichissent, quand d’autres s’appauvrissent ».

Là encore, le seul facteur économique ne suffit pas à comprendre les raisons qui poussent une personne à quitter son pays d’origine. Les facteurs sociologiques (éducation, revenus, place dans la hiérarchie sociale) qui y sont liés apportent également de nombreuses réponses. « Une des questions primordiales, c’est celle d’une frustration sociale, ou socioprofessionnelle, poursuit Weber. Voir sa position sociale chuter, la peur de perdre sa place, sont des grands moteurs de la migration ».

L’importance de varier les échelles

S’intéresser aux motivations des personnes, et pas seulement des groupes, est aussi une façon de dépasser le cadre étatique de l’analyse des flux migratoires. Delphine Diaz rappelle « l’importance de varier les échelles, d’avoir une approche locale ». Pour étudier le comportement des gens, il faut se pencher sur les grands ensembles, mais aussi analyser la situation quartier par quartier, rue par rue, immeuble par immeuble.

Au travail du chercheur, s’associe alors celui du journaliste. Maryline Baumard décrit ainsi son travail : « Je veux raconter qui sont les migrants, pourquoi ils sont là, et quels sont leurs projets ». La reporter est allée en Sicile, et en Jordanie pour brosser le portrait de ces migrants. Ils sont parfois très jeunes, et ont vécu leur adolescence dans des camps de réfugiés.

Maryline Baumard raconte aussi toute la précarité de leur situation, une fois qu’ils arrivent en Europe. « Beaucoup d’entre eux partent pour, ensuite, envoyer de l’argent à leurs familles ». Pour ceux qui sont restés au pays, il est inenvisageable de ne pas réussir quand on vit en Occident. « Même s’il est très difficile pour eux de trouver du travail, ils ne veulent pas perdre la face. Quand ils rentrent, ils font tout pour couvrir leur famille de cadeaux. » Cette peur de décevoir entretient le mythe de la réussite inéluctable.

Circularité des migrations

Observer de près les comportements des migrants permet de voir que les migrations sont « circulaires », observe Serge Weber. « Dès qu’un migrant a été régularisé, soit il rentre chez lui, soit il retourne dans un pays par lequel il a transité. Avant pourquoi pas de revenir dans son pays d’accueil ».

Ce phénomène insiste sur l’importance de donner des papiers à ces migrants. « Ils sont peu à ne pas désirer rentrer chez eux, explique Serge Weber. Ceux qui sont dans une situation de ‘‘sans-papiers’’ nuisent à cette circularité. Ils restent dans le pays d’accueil, dans l’espoir d’être un jour régularisés ».

Des migrants soudanais dans « la jungle » de Calais, en 2015. VOA/Nicolas Pinault

Déconstruire le discours politique

Dépasser le cadre de l’État est ainsi une façon de « déconstruire tout le discours politique » pour Maryline Baumard. Elle estime que sur les questions de migration, la France « est un pays où les universitaires ne sont pas écoutés, et où le ministère de l’Intérieur fait sa propagande ».

Pour la journaliste, le terrain contredit bon nombre de clichés véhiculés sur l’intégration des migrants. Elle prend l’exemple de ces centres d’accueil et d’orientation (CAO) mis en place dans des bourgs ruraux en France. Elle voit dans ces CAO des illustrations de l’intégration réussie de réfugiés. « Quand des Afghans s’installent, les vieux des villages découvrent qu’il n’y a pas que la baguette dans la vie. Mais que le pain rond c’est aussi très bon ». Si l’exemple prête à sourire, il témoigne du fait « qu’à moyen terme, les mentalités peuvent changer ».

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