Non, les enseignants ne vont pas si mal

Bien que des disparités existent, les enseignants sont globalement satisfaits de leur métier. Shutterstock

Deux mois et demi après la diffusion du hashtag #pasdevagues, lancé en octobre par les enseignants pour dénoncer le manque de soutien de leur hiérarchie face aux violences scolaires, le mouvement des stylos rouges monte en puissance. Ses sympathisants réclament entre autres choses un dégel du point d’indice et la fin des suppressions de postes.

Ces événements, tout comme les faits divers survenant régulièrement dans les établissements d’enseignement, renvoient une certaine image, parfois extrême, du métier d’enseignant. Mais celle-ci est-elle représentative de ce que vit la majorité d’entre eux ? Pour se faire une idée fiable de la réalité, il importe de pouvoir s’appuyer sur des données représentatives de l’ensemble des enseignants.

Ce fut l’objet de l’enquête nationale « Qualité de vie des enseignants » réalisée en 2013 par la Fondation d’entreprise MGEN pour la santé publique, en partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale. Après cinq ans d’investigation, sept articles scientifiques ont été publiés à partir de ces données, d’autres sont en cours.

La présente synthèse dresse un état des lieux tout en nuances de la qualité de vie des enseignants et déconstruit certains clichés associés à la profession. Au final, le tableau n’est pas forcément si noir qu’on pourrait le croire.

L’enquête « Qualité de vie des enseignants »

En 2013, 5 000 enseignants ont été sélectionnés par tirage au sort dans l’annuaire des personnels de l’Éducation nationale. Ils ont été destinataires d’un questionnaire détaillé s’intéressant à leur environnement de travail, leur bien-être professionnel et leur qualité de vie.

Comme en témoigne le taux de participation, de l’ordre de 55 %, l’enquête a été très bien accueillie. Les réponses obtenues ont ensuite été enrichies par des données administratives et pondérées, afin d’être extrapolables à l’ensemble des enseignants en France.

Si un biais résiduel lié à la santé peut persister même après redressement (d’une manière générale, les personnes qui rencontrent des problèmes de santé sont moins susceptibles de répondre aux enquêtes), il semble ici limité puisqu’il a été constaté dans les bases de données administratives que répondants et non-répondants avaient des recours et des durées des congés maladie très similaires.

En tant qu’étude transversale, cette enquête permet de dresser un état des lieux à un moment donné et d’établir des corrélations. En revanche, elle ne permet pas de statuer sur la causalité des liens entre facteurs professionnels et indicateurs de santé.

Des enseignants plutôt satisfaits

Selon les résultats de l’enquête, globalement, les enseignants font face : s’ils sont près de 60 % à reconnaître que l’exercice du métier est de plus en plus difficile, 82 % se déclarent satisfaits ou très satisfaits de leur expérience professionnelle.

Les enseignants portent une appréciation globalement positive sur leur qualité de vie : 65 % la jugent bonne ou très bonne contre 8 % mauvaise ou très mauvaise (la part restante la jugeant « ni bonne ni mauvaise »). Ils estiment également satisfaisantes leur santé générale, leur mobilité physique, leur capacité de concentration et leur santé psychologique. Enfin, ils évaluent très positivement leurs relations interpersonnelles, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, ainsi que leur cadre de vie : lieu de résidence, accès aux soins médicaux, transports.

La satisfaction apparaît toutefois plus mitigée vis-à-vis de l’équilibre financier par rapport aux besoins, des possibilités d’activité de loisirs, de la qualité du sommeil et du sentiment de sécurité dans la vie quotidienne.

Ces tendances générales doivent par ailleurs être nuancées en fonction de certains facteurs professionnels, en premier lieu le niveau d’enseignement, le type d’établissement et l’ancienneté. En effet, et c’est un enseignement important de l’étude, derrière l’apparente homogénéité de la profession, les conditions d’exercice et le vécu des enseignants sont très divers. Ainsi, le quotidien d’un instituteur d’une classe multiniveaux dans une petite école montagnarde sera assez différent de celui d’un professeur de sport d’un collège de banlieue ou d’un enseignant-chercheur à l’université.

La voix, talon d’Achille des enseignants

Si enseigner ne requiert pas une condition physique de marathonien, un organe est néanmoins particulièrement sollicité en classe : les cordes vocales. Pour les enseignants, la voix est un outil de travail incontournable et dès qu’elle dysfonctionne, toutes les sphères de la vie quotidienne, tant professionnelles que privées, sont touchées. C’est ce qu’a mis en lumière un volet spécifique de l’enquête consacré aux troubles vocaux.

Les troubles de la voix chez les enseignants sont loin d’être rares, et surtout, ils ne sont jamais anodins. Au moment de l’enquête, 13 % des enseignants se plaignaient d’un handicap vocal modéré à sévère, 16 % avaient été dans l’incapacité de faire cours au moins une fois dans l’année, et 23 % avaient déjà consulté un professionnel de santé pour un problème de voix.

Plus le contexte socio-environnemental était défavorable (environnement de vie jugé non sain, établissement d’enseignement implanté dans un quartier socialement défavorisé), plus la plainte vocale était fréquente. En outre, les troubles vocaux étaient quasi systématiquement associés à une moindre satisfaction du vécu professionnel et de la qualité de vie.

Un métier moins solitaire qu’il n’y paraît

Un enseignant seul, sur une estrade devant un tableau, face à sa classe. Voici souvent l’image qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque le métier d’enseignant.

Pourtant les liens sociaux noués par les enseignants dans le cadre professionnel, avec les élèves, les familles, les collègues, les personnels de direction, etc. sont nombreux et riches. Une large majorité des enseignants porte une appréciation positive sur ces interactions. Une étude révèle d’ailleurs que le soutien social au travail est important pour les enseignants, et notamment celui reçu de la hiérarchie, afin de lutter contre la symptomatologie d’épuisement professionnel.

Le métier d'enseignant est moins solitaire qu'il n'y paraît. giovannaco/Pixabay

Enseigner en fin de carrière n’est pas plus facile

Dans le volet de l’étude consacré aux différences de ressenti des enseignants en fonction de leur ancienneté, un affaiblissement du bien-être, en particulier professionnel, a été mis en évidence chez les enseignants en fin de carrière (ancienneté supérieure ou égale à 30 ans). Et ce, alors même que leurs conditions de travail sont a priori plus favorables, puisque ces enseignants interviennent plus souvent dans des niveaux d’enseignement élevés et face à un public favorisé.

Par exemple, 77 % des enseignants en fin de carrière considéraient l’exercice du métier de plus en plus difficile, contre 20 % en début de carrière (ancienneté inférieure ou égale à 5 ans). Les enseignants en fin de carrière, qui sont aussi les plus âgés étant donnée la grande linéarité de l’évolution professionnelle dans ce secteur, étaient aussi moins satisfaits de leur santé physique.

Plus préoccupant était le fait qu’ils soient aussi moins satisfaits de leur santé psychologique et de leurs liens sociaux. Par ailleurs, l’étude a relevé un point de vigilance pour les enseignants en début de carrière : alors qu’ils manquent d’expérience et ont besoin de plus de temps pour préparer leur cours, ils évoluent dans un environnement moins favorable tant au niveau professionnel que résidentiel.

La violence scolaire vue par les enseignants

L’enquête a permis d’objectiver le phénomène de violence scolaire du point de vue des enseignants, en adoptant une approche inclusive de la violence. La violence physique et verbale, mais également celle d’ordre psychologique, ont été prises en compte.

Durant l’année scolaire, 17 % des enseignants avaient été victimes de comportements hostiles et 40 % avaient été témoins de tels agissements sur leur lieu de travail. Une analyse fine, y compris textuelle, des faits de violence décrits par les enseignants victimes a mis en lumière que la seule violence « scolaire » (typiquement, de la part d’un élève dans le second degré ou de la part d’un parent en maternelle) n’est pas la seule à peser sur le bien-être des enseignants. La violence « interne », inhérente au monde professionnel, est également problématique. C’est notamment le cas des relations conflictuelles avec les collègues ou des tensions avec la hiérarchie.

Avoir été victime de violence était étroitement associé à des indicateurs de santé défavorables : symptômes d’épuisement professionnel, moindre qualité de vie, troubles de la voix et absence au travail.

Des arrêts de travail qui concernent plus d’un enseignant sur trois

À partir de la description des épisodes d’arrêt de travail vécus par les enseignants au cours de l’année scolaire, un module de l’enquête a permis d’étudier les congés maladie des enseignants en tant qu’indicateur de santé.

Plus d’un enseignant sur trois (36 %) rapportait avoir eu au moins un jour de congés maladie depuis le début de l’année scolaire. Les maladies des voies respiratoires et troubles ORL (bronchite, asthme, grippe…) représentaient le principal motif médical du recours aux congés maladie (37 %). Cependant, lorsqu’on raisonnait en nombre de jours d’absence et non d’épisodes, c’étaient les affections de l’appareil locomoteur (affection des os et des articulations, lésion traumatique) et les affections neurologiques et psychiques (migraine, maux de tête, fatigue, surmenage) qui pesaient le plus, avec respectivement 27 % et 25 % des jours d’absence. Les maladies des voies respiratoires et troubles ORL, donnant lieu à des congés plus courts, ne représentaient plus que 14 % des jours.

L’étude des facteurs associés aux congés maladie a mis en évidence des contextes catalyseurs d’absence : demande psychologique au travail élevée, insécurité, contexte socio-environnemental défavorable.

Le taux de recours aux congés maladie des enseignants apparaît supérieur de plusieurs points à celui des salariés du privé, alors même que, du fait des vacances scolaires, leur nombre de semaines travaillées est moindre et que certains bénéficient d’emploi du temps concentré sur quatre jours ou moins. Il est toutefois difficile de comparer les chiffres relatifs aux absences au travail d’une étude à l’autre, car les périmètres diffèrent (les « raisons de santé » pouvant inclure ou non, la maternité, la maladie d’un enfant, etc.), tout comme les périodes d’observation (l’année, le trimestre, la semaine passée…).

Il est intéressant de souligner que les durées moyennes annuelles des arrêts pour raisons de santé rapportée à l’ensemble de la profession enseignante ou des salariés du privé sont comparables (environ 15 à 18 jours par actif). Ce constat illustre l’hypothèse – qui reste à approfondir – que les salariés bien couverts vis-à-vis des congés maladie (comme les enseignants) hésiteraient moins à prendre des arrêts courts et que, selon une problématique analogue à`celle du renoncement aux soins, ce recours les protégerait dans une certaine mesure vis-à-vis des congés plus longs.

Les inégalités hommes/femmes existent aussi dans l’enseignement

L’enseignement est un secteur fortement féminisé. Toutefois, il existe un net gradient selon lequel plus le niveau d’enseignement augmente, plus les hommes sont représentés. Dans l’enquête, ce gradient était fidèlement reproduit, tout comme les différences de conditions d’exercice entre hommes et femmes dans le premier degré, second degré et supérieur. Par exemple, les enseignantes exerçaient plus souvent à temps partiel et étaient moins souvent déchargées d’heures d’enseignement que leurs homologues masculins ; ceux-ci enseignaient plus fréquemment des disciplines scientifiques ou techniques dans le secondaire et le supérieur, etc.

Concernant le bien-être professionnel, les différences sexuées étaient moins marquées, sauf dans le secondaire où les enseignantes apparaissaient globalement un peu plus satisfaites de leur expérience professionnelle que les hommes.

Finalement, si les enseignantes et les enseignants pouvaient exercer selon des modalités sensiblement différentes d’un point de vue statistique, leur bien-être professionnel apparaissait, à quelques exceptions près, comparable.

Quelques comparatifs supplémentaires

D’autres travaux plus spécifiques se sont focalisés tour à tour sur les différences de vécu professionnel des enseignants du public et du privé ; de lycée professionnel et de lycée général et technologique ; en éducation prioritaire ou non. Il en est ressorti des résultats nuancés.

Pour ce qui est de la comparaison public/privé, le ressenti professionnel des enseignants du secondaire privé sous contrat, évalué au moyen de cinq indicateurs, apparaissait plus positif que dans le public, et cet écart subsistait même à condition de travail comparable (en termes d’origine sociale des élèves par exemple). En particulier, il était observé dans le privé un taux de satisfaction professionnelle plus élevé et de meilleurs indicateurs de santé émotionnelle et de climat relationnel.

Dans l’étude comparant les ressentis des enseignants de lycée professionnel et de lycée général et technologique, les premiers rapportaient une satisfaction professionnelle un peu moins bonne que leurs homologues de lycée général et technologique, les différences restant toutefois globalement ténues.

Enfin, une analyse en cours de publication sur l’éducation prioritaire a montré que le bien-être des enseignants qui y exercent ne différait pas foncièrement des autres. Par contre, l’étude a confirmé des différences de profils et de conditions d’exercice, en particulier, les enseignants en éducation prioritaire étaient sensiblement plus jeunes et donc moins expérimentés que les autres enseignants.

Des enseignants globalement en bonne santé et satisfaits

En conclusion, la synthèse des résultats de l’enquête « Qualité de vie des enseignants » révèle que ceux-ci sont globalement en bonne santé et satisfaits de leur vécu professionnel, quelques nuances étant toutefois à apporter quant à leur inquiétude largement partagée vis-à-vis du futur. Par ailleurs, derrière son apparente homogénéité, la profession cache une grande diversité de contenu et de conditions d’exercice, qui peut expliquer une variabilité dans le bien-être des enseignants.

L’ensemble des résultats ouvrent des pistes de promotion de la qualité de vie des enseignants, notamment via le renforcement du soutien social au niveau de l’équipe éducative ou l’amélioration du cadre psychosocial et environnemental. Afin d’approfondir ces pistes, des projets de recherche de long terme, dans la continuité de cette enquête, sont d’ores et déjà initiés, en partenariat avec l’Inserm ou le ministère de l’Éducation nationale.


Marie-Noël Vercambre-Jacquot tient à remercier Nathalie Billaudeau, Fabien Gilbert, Pascale Lapie-Legouis et Sofia Temam qui ont activement participé au dépouillement de l’enquête « Qualité de vie des enseignants ».