Le chantier de reconstruction du château royal de Berlin, en avril 2016. Wikipédia, CC BY-SA

Notre-Dame, La Fenice, château des Hohenzollern : pourquoi reconstruire n’est pas construire

En 2018, l’incendie du musée national du Brésil avait affecté les Brésiliens et ému le monde, mais le monument et ce qu’il renfermait n’avaient pas le statut d’icône mondiale de la cathédrale parisienne ; un statut acquis au fil du développement d’une conscientisation du patrimoine mondial.

La cathédrale en feu a fait l’effet d’une meurtrissure à la carte postale mentale qui avait imprégné l’imaginaire de plusieurs milliards de personnes au cours des dernières décennies.

Il en surgit une souffrance que l’horizon d’une reconstruction rapide veut soigner : le « nous la rebâtirons » du président Macron a entraîné un certain nombre de décisions : des autorités publiques françaises, de la Fondation du patrimoine, de gens fortunés, de donateurs divers mais nombreux. La reconstruction de Notre-Dame de Paris était bel et bien engagée, un jour seulement après le drame.

La valeur symbolique d’un monument médiatisé est un facteur essentiel d’action dans un projet de reconstruction. Cela touche à une valeur partagée par une communauté et plus celle-ci est large, plus cette valeur est élevée. Elle recouvre plusieurs composantes : mémoire collective, représentation collective, référents identitaires, canon esthétique partagé, intensité communicationnelle.

Le temps des reconstructions

Dans l’histoire récente de quelques grandes reconstructions européennes, aucune n’a bénéficié de cadres symboliques, événementiels et temporels aussi puissants, que ce soit l’opéra La Fenice à Venise, le château royal de Berlin ou Notre-Dame de Dresde (Frauenkirche).

La Fenice en 2016. YouFlavio/Wikipédia, CC BY-SA

Les deux derniers d’ailleurs ne sont pas liés à des accidents mais, hélas, sont des legs de la dernière guerre. Cela leur a conféré un certain attrait médiatique, plus limité que pour Notre-Dame de Paris, les racines événementielles de leur destruction étant maintenant lointaines.

Des deux monuments allemands, c’est la reconstruction du temple de Dresde (1994-2005) qui prit le caractère symbolique le plus universel, renvoyant aux tragédies des villes rasées par les bombardements. Au point que la reine d’Angleterre contribua par un don exceptionnel à la résurrection de l’édifice. S’ajoute à cette valeur symbolique une valeur esthétique car la Frauenkirche était réputée comme l’un des plus beaux lieux de culte du monde luthérien.

Les ruines de la Frauenkirche de Dresde en 1958. Giso Löwe, Bundesarchiv/Wikipédia

Singularité, valeur symbolique, cadre temporel et médiatisation du projet sont cependant insuffisants pour rendre compte des enjeux de reconstruction d’un patrimoine culturel matériel. Une autre dimension, celle de l’objet même de la reconstruction, entremêlée aux précédentes, entre elle aussi en ligne de compte.

Que reconstruire, et comment ?

Ce qui est à reconstruire et comment on le reconstruira devient vite une question cruciale… Pour Notre-Dame, la marge de choix semble serrée. Beaucoup plus qu’elle ne l’a été à Berlin.

Tout le bâtiment de Notre-Dame ayant été scanné, il est possible de faire une réplique exacte de ce qui a été détruit. Ce n’était pas le cas pour le château des rois de Prusse, notamment pour des éléments de décoration intérieure dont les reconstructeurs n’avaient pas de références précises.

En vérité, la question de la copie à l’identique se scinde en deux selon qu’il s’agit de l’aspect extérieur du bâti (son image première) ou de son intérieur (ses fonctions).

Ainsi, le château des Hohenzollern reconstruit présentera trois façades identiques à l’ancien et une façade d’architecture contemporaine. Mais le lieu ne servira plus aux fonctions d’État qui furent les siennes jusqu’à la chute de l’empire allemand en 1918. Il reprendra sa fonction de musée – déjà en place sous la République de Weimar. Cette fonction sera cependant rehaussée grâce à son rattachement à la prestigieuse université Humboldt qui lui a donné son nom de Humboldt Forum et y déposera ses collections scientifiques.

Rien de tel à Paris, où la cathédrale gardera sa fonction religieuse et son caractère spirituel, entraînant la restitution d’intérieurs adéquats à un usage cultuel.

Sur la question des fonctionnalités du lieu à restaurer, il est intéressant de comparer la reconstruction d’un sanctuaire à celle d’un opéra. La décision de reconstruire La Fenice à l’identique concernait le faste du lieu de divertissement artistique distingué accessible au public. Mais en amont du spectacle, on fit bénéficier la production des normes spatiales et techniques les plus modernes.

Là encore, rien de tel est possible à Notre-Dame où l’intérieur du sanctuaire est consubstantiel au culte et vu du public, que celui-ci soit croyant ou visiteur intéressé par le monument.

Quant aux techniques et aux matériaux utilisés, choisira-t-on ceux de la première édification (bois pour les charpentes, réutilisation des pierres d’origine…) ou ceux d’aujourd’hui ? Les réponses seront certainement fonction du temps et du budget alloué à la reconstruction.

À Berlin, on n’a pas hésité à couler du béton pour les cloisons intérieures non visibles tandis qu’à Dresde, on a pu reconstruire en partie avec les pierres de l’ancienne église. Elles avaient été minutieusement référencées durant la période d’indécision et stockées sur le terrain clos où la ruine était conservée. À Paris, « l’identique » ira sans doute aussi jusqu’à utiliser le plus possible d’anciennes pierres pour la voûte.

On pourrait poser l’hypothèse suivante en matière de reconstruction : plus le patrimoine monumental a imprégné les esprits comme un construit social « universel », plus ce symbole pèse dans la reproduction à l’identique de l’image de l’original détruit.

Mais on n’oubliera pas que reconstruction et objet de la reconstruction s’inscrivent aussi dans un ensemble de règles. Pour un monument classé s’appliquent des réglementations assez contraignantes légitimées par le besoin d’une (certaine) authenticité. Cette notion, centrale pour les professionnels de la conservation, l’est au final aussi pour les publics – bien que ceux-ci la reçoivent et la perçoivent à travers un storytelling. Les propriétaires et les parrains du lieu doivent donc s’en préoccuper. Dans le cas de Notre-Dame de Paris, son universalité et sa fonction cultuelle ont depuis longtemps bâti un récit que les flammes du 15 avril ont révélé d’une manière très parlante.

Le choix du mode de financement

Les financements choisis ne sont pas neutres, ni dans le processus de reconstruction ni dans ses résultats.

Un financement exclusif par le budget public, d’autant plus logique pour les tenants d’une conception stricte du bien commun qu’un patrimoine est propriété d’État, rend pour tenants du mécénat participatif une reconstruction moins notoire en la confinant aux arcanes techno-bureaucratiques.

Le recours à une souscription – choix certes contraint par les déficits publics – revient à l’inverse à donner une dimension participative à la reconstruction. Mais la donne en est modifiée, surtout avec les moyens actuels permettant de sensibiliser le plus grand nombre, en France et au-delà, à une telle opération.

De ce fait, la durée de l’opération devient un paramètre important de la conduite de la reconstruction. Les donateurs s’empresseraient-ils autant si l’on affichait une période indéterminée (on rebâtit mais on ne sait pas pour quand) ? Ou même si la durée annoncée dépassait le seuil psychologique des 10 ans ? À Dresde, Venise (et aussi pour le château de Windsor ravagé par les flammes en 1992), les opérations ont été conduites sur des durées courtes, inférieures à 10 ans.

Et à Berlin, 17 ans reste un délai court pour faire ressortir de terre l’immense palais qui sera inauguré en septembre prochain.

Bottom up et top down

À Berlin, l’initiative était partie d’en bas. Deux associations se constituent en 1998, alimentant débats et controverses. La décision formelle de la reconstruction, en 2002 revint au Bundestag, régime parlementaire oblige. Il vota la loi marquant le début officiel des travaux. À Paris, c’est le président, clé de voûte des institutions, qui proclame depuis le lieu du sinistre encore en cours, la reconstruction du monument.

Pour le prestigieux temple de l’art lyrique vénitien (comme auparavant pour le Liceo de Barcelone en 1994), la décision officielle a relevé des municipalités et ministères de la culture concernés. Mais l’ouverture de souscriptions y était le corollaire du caractère patrimonial des opérations à conduire. Ces projets n’auraient pas motivé de geste donateur de même ampleur s’ils s’étaient juste agi de rebâtir une salle moderne.

La souscription crée un pont entre le processus technique, politique et administratif, d’une part, et la communauté dont l’investissement symbolique se traduit par une opération sonnante et trébuchante.

On doit donc s’attendre à Paris à ce que les dons ne soient pas de simples chèques en blanc. Tous les actes décisifs sur le monument en devenir devront être motivés et expliqués : à l’heure où l’on s’interroge sur les vertus de la démocratie participative, voilà un exercice d’application grandeur nature.