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Nuage de points numérique en 3D de la Piazza San Marco, à Venise, produit dans le cadre du projet Venice Time Machine. EPFL

Numériser le patrimoine à grande échelle, une fausse bonne idée ?

Le patrimoine culturel, dans sa définition la plus commune, est un instrument juridique et administratif chargé de préserver des éléments du passé revêtant une valeur d’authenticité, qu’elle soit matérielle ou immatérielle, culturelle ou naturelle. Cependant, le patrimoine ne concerne pas uniquement les « vieilles pierres » ou les sites emblématiques, il inclut également des expériences culturelles destinées à rendre durable des éléments de la vie courante.

Il y a quelques années, j’ai étudié comment par exemple des logements sociaux pouvaient devenir des objets patrimoniaux par l’action collective et militante d’habitants ordinaires et d’artistes. De communs, les logements sociaux s’inscrivaient dans une perspective culturelle. Cette dynamique montrait que le patrimoine ne se limite pas à ce qui est « traditionnellement » reconnu par les professionnels des services de l’État.

Elle révèle aussi l’importance de l’initiative populaire et de l’engagement individuel et collectif dans la construction des formes de préservation alternative aux mondes professionnels. En revalorisant symboliquement des espaces fonctionnels comme les HLM, des acteurs profanes aux mondes de la conservation démontrent qu’une conscience patrimoniale peut émerger de la vie quotidienne et des histoires locales, souvent négligées par les institutions officielles. Cela enrichit notre compréhension du patrimoine en y intégrant des éléments qui, bien que moins spectaculaires, sont profondément significatifs pour les communautés concernées. Ils remettent en cause le bien-fondé des hiérarchies culturelles et inventent de nouvelles formes de préservation ou de durabilité d’éléments jusqu’alors ignorés, dans une forme de justice.

Ainsi, après certaines prises de conscience des dégâts en cours, la préservation de la nature est devenue une préoccupation beaucoup plus importante qu’il y a quelques années. Les dangers qui pèsent sur l’environnement font l’objet de discours et s’élaborent de nouvelles préoccupations patrimoniales. Il ne s’agit plus seulement de conserver le passé, mais désormais de s’assurer qu’un avenir soit possible. La prise de conscience des dégâts environnementaux causés par les activités humaines stimule un besoin croissant de préservation et d’action pour la durabilité. Nous pourrions évoquer en France la Loi Energie-Climat voté en 2019, mais aussi le développement croissant d’associations et d’organisation tels Youth for Climate, le mouvement Zero Waste (zéro déchet) ou encore des initiatives citoyennes tels Notre Affaire à tous ou encore On Est prêt.

Cette évolution reflète une réorientation des causes du patrimoine vers des enjeux contemporains, où l’accent est mis sur la protection de notre climat ou de la biodiversité. Cette capacité à redéfinir ce qui doit être protégé de la finitude démontre une forme de résilience culturelle où la transformation nécessaire de nos relations avec nos environnements est invoquée. Notre résilience collective repose en partie sur ces processus de création de récits et de discours pour identifier et préserver de nouvelles manières d’habiter notre terre et de les rendre durables.

Le programme Time Machine Europe

Depuis quelque temps, le Conseil de l’Europe soutient un programme de recherches Time Machine Europe, en collaboration avec l’École polytechnique de Lausanne, la chaîne de télévision franco-allemande Arte et beaucoup d’autres institutions publiques et privées. Ils ambitionnent de révolutionner ce champ particulier du patrimoine en opérant une numérisation à grande échelle. Par exemple, le projet Venice Time Machine se consacre à la numérisation de plus de mille ans de documents administratifs conservés aux Archives nationales de Venise.

Ce vaste corpus comprend des registres de naissance, des certificats de décès, des déclarations fiscales, des cartes et des plans d’urbanisme. Pour mener à bien cette entreprise titanesque, des technologies de pointe telles que des scanners robotisés et des systèmes de reconnaissance de texte manuscrit sont employés, permettant ainsi de traiter efficacement une grande diversité de documents anciens. Ainsi, la pérennité d’objets patrimoniaux en danger serait assurée et chacun d’entre nous accéderait aux communs et aux richesses collectives. Cependant, une récente table ronde organisée par Arte et le Département Denis Diderot à la Maison des sciences de l’Homme de Dijon souligne que ce processus de numérisation n’est pas sans poser question. Car de quel patrimoine parle-t-on exactement ? Quelles sont les perspectives de ce programme ambitieux de plusieurs centaines de millions d’euros ?

Comment lutter contre la finitude – objectif principal de la protection du patrimoine – dans un monde qui n’est pas immuable, celui du numérique ? Imagine-t-on que les expériences interactives et immersives numériques stimulent davantage notre compréhension et notre appréciation du passé ?

L’intégration du patrimoine dans l’univers numérique représente un processus singulier, susceptible de redéfinir notre rapport à notre histoire, notre culture et notre identité collective. À travers cette appropriation numérique, ce que nous appelons notre patrimoine pourrait transcender les frontières physiques, devenant accessible à beaucoup et permettre de nouvelles possibilités d’interprétation, mais présente aussi de nombreux écueils.

Impact écologique et social

Le numérique, bien qu’il offre de nombreux avantages en termes de communication renouvelée, a un impact écologique non négligeable. Les infrastructures et appareils numériques, tels que les datacenters, les câbles sous-marins, les smartphones et autres tablettes nécessitent une quantité considérable d’énergie pour fonctionner, la plupart du temps issue du charbon. Nous pourrions aussi évoquer la production et la gestion des déchets électroniques qui posent également un défi majeur en matière de durabilité environnementale.

La rapide obsolescence des formats de numérisation et de lecture des supports numérisés posent aussi question. Certains utilisés au début des années 2000 sont déjà obsolètes et depuis à peine une vingtaine d’années, nombre de productions numériques ne sont plus lisibles. Les données numériques sont vulnérables à la perte en raison de pannes matérielles, de pannes logicielles, de cyberattaques ou de l’obsolescence technologique. De plus, dans cet univers très mercantile et consumériste, le logiciel libre sera-t-il encore possible ? Dès lors de nombreuses questions éthiques et politiques se posent.

Injonction numérique

Le numérique n’a pas encore pleinement réalisé toutes ses promesses. Nous attendions un univers de connaissances libres et d’émancipation, nous observons plutôt un univers principalement dominé par le marché et une guerre de l’attention. C’est un monde où la privatisation domine, porté par une emprise émotionnelle sur nos facultés cognitives. L’abondance de contenus disponibles est vertigineuse et croît de manière exponentielle. Il y a comme une injonction collective à tout inscrire dans l’univers numérique, jusqu’au patrimoine, dans un souci de conservation.

Nous pourrions imaginer un impact écologique positif par la diminution des déplacements pour les chercheurs ou les savoirs, ou de démocratisation avec la numérisation des livres et des bibliothèques. Et pourtant, les connaissances scientifiques semblent se retrouver confinées dans des niches communicationnelles, accessibles uniquement à quelques dizaines, centaines, ou milliers de personnes, tandis que la plupart se dispersent dans des univers aussi oniriques qu’enchanteurs. Les publications scientifiques ne touchent qu’un public restreint, tandis que les contenus ne nécessitant pas d’explications complexes attirent une audience beaucoup plus large. Par exemple, les vidéos virales sur TikTok ou Instagram, ou tout contenu suscitant des réactions émotionnelles fortes, encouragent activement les commentaires et les partages. Cette fragmentation de l’information engendre une dilution du savoir au sein d’un vaste réseau de distractions, créant des îlots de connaissances au sein d’un vaste archipel de divertissements.

La numérisation de certains éléments du patrimoine peut certes servir de vecteur de communication et nourrir des expériences ludiques telles que les jeux vidéo Assassin’s Creed ou encore Kingdom Come : Deliverance, contribuant ainsi à une meilleure connaissance et diffusion de notre héritage culturel. Cependant, le patrimoine dépasse cette approche techniciste. Il revêt une dimension politique fondamentale, incarne un choix conscient du présent visant à assurer la pérennité de certains éléments. Cette volonté de tout conserver suscite des questions, surtout dans l’univers virtuel, car le patrimoine est intrinsèquement lié à l’histoire, mais aussi à la mémoire et à l’oubli, portant en lui des couches d’omissions, de transformations, ainsi que d’interactions humaines, de conflits, de choix, d’action collective, de réinterprétations et d’émotions.

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Il constitue un reflet de notre culture et des relations que nous entretenons avec notre cadre de vie. Au cœur de la « nature » humaine réside une multitude de capacités symboliques, dont la transmission de la culture, l’interaction sociale et la création d’objets patrimoniaux qui façonnent notre rapport au monde. En tant qu’espèce culturelle, nous sommes des producteurs d’artefacts, nous participons à la construction de notre environnement matériel et topographique, lequel exerce à son tour des pressions sélectives sur nos comportements.

Face à cette dynamique, il est légitime de se demander quel impact aurait une numérisation accrue du patrimoine, le propulsant au cœur de l’univers virtuel. Ce processus, devenu commun à de nombreuses pratiques, pourrait-il révolutionner notre manière de concevoir et de vivre notre humanité commune ou au contraire nous illusionner de la fausse monnaie de nos rêves de durabilité ?

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