Observer la délinquance (2) : crimes, trafiquants, zones de sécurité prioritaires

Des policiers sur la scène d’un homicide, le 4 avril dernier, à Marseille. Anne-Chistine Poujoulat/AFP

On ne peut donner un aperçu exhaustif des recherches produites durant ces cinq années, mais nous en évoquerons quelques illustrations fortes dans le second volet de notre article.

PACA, une région pas plus violente que les autres

À côté des statistiques de police et de gendarmerie, il existe depuis plusieurs années un outil de mesure alternatif partiel encore peu connu : les enquêtes de victimation. Il existe, de surcroît, une tradition de recherche à partir de ces enquêtes, des savoir-faire déjà bien constitués au niveau national. Fort de cela, nous avons réalisé une comparaison entre la région PACA, la région Île-de-France et la moyenne nationale par le traitement secondaire des enquêtes nationales de victimation de l’Insee et de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé).

Au final, nous avons démontré que les trois ensembles – PACA, IDF et France métropolitaine – se situent à des niveaux différents selon les victimations. Mais dans tous les cas les victimations qui correspondent le plus à l’idée de « violence », c’est-à-dire d’atteinte à l’intégrité physique (agression physique, vol avec violence), ne spécifient pas la région provençale et ne confirment pas sa mauvaise réputation.

Nous avons donc démenti le vieux préjugé selon lequel cette dernière serait globalement plus violente qu’une autre de ce point de vue. Les données permettent, par ailleurs, de mesurer le poids de certains facteurs structurels tels que la densité urbaine et la précarité socio-économique.

Évolution du « sentiment d’insécurité »

À côté de ce traitement secondaire de données, l’Observatoire a produit de nouvelles données à travers trois enquêtes locales, à toutes les échelles : une petite ville (Septèmes-les-Vallons, 10 500 habitants, 500 personnes enquêtées en 2012), une ville moyenne (Aubagne, 46 000 habitants, 1 407 personnes enquêtées en 2013) et une grande ville (Marseille, 865 000 habitants, 3 004 personnes enquêtées en 2014). Au passage, nous avons modifié légèrement les questionnaires préexistants afin, notamment, de sortir d’une vision sans doute encore un peu trop « institutionnalo-centrée », si l’on nous accorde ce barbarisme.

Aux victimations classiquement interrogées (violences verbales, physiques et sexuelles, vols et cambriolages, dégradations), nous avons en effet ajouté les discriminations (considérées, dans le prolongement des violences verbales, comme des formes de violences morales) ainsi que les violences institutionnelles et, par ailleurs, les escroqueries.

Nous avons également fait évoluer l’analyse du « sentiment d’insécurité » en interrogeant les personnes sur les choix de politiques de sécurité et de prévention qu’elles préféreraient ainsi que sur le rôle éventuel des médias dans les représentations de l’aggravation perpétuelle des problèmes. Et sur tous ces plans, les résultats indiquent que les modifications étaient pertinentes : d’une part en montrant l’importance des discriminations (majoritairement de type ethno-racial et/ou religieux), d’autre part en permettant de constater que les gens ont des opinions bien plus mesurées et moins sécuritaires que certains sondages ne le laissent penser.

Enfin, nous avons réalisé trois enquêtes portant sur un campus universitaire – les trois principaux sites marseillais : Luminy, Saint-Charles et Saint-Jérôme.

Marseille n’est pas Chicago

La délinquance et la criminalité à Marseille font l’objet d’une politisation et d’une médiatisation nationales qui tendent à présenter cette ville comme une sorte d’exception française, voire même un territoire davantage étranger que national. Ce n’est plus Marseille, c’est Chicago, ou plus exotique encore…

La fréquence des « règlements de compte entre malfaiteurs » sert de prétexte à une mobilisation générale assortie de commentaires rarement bien informés, souvent sensationnalistes. Face à cette situation, l’Observatoire a rapidement décidé d’investir cette thématique en essayant d’objectiver la situation de plusieurs façons.

Saisie record d’héroïne liée à la French connection par des enquêteurs franco-américains à Paris en février 1973. US government/Flickr

D’abord, en dressant un bilan des connaissances. En décembre 2012, l’Observatoire organisait son troisième colloque sur ce thème. Puis, dans une publication électronique, nous avons essayé de synthétiser la longue histoire du banditisme à Marseille, liée à la situation géographique de ce grand port, depuis l’arrivée de l’opium en provenance d’Indochine à la fin du XIXe siècle, jusqu’aux trafics actuels de cannabis en provenance du Maroc, en passant par le trafic d’héroïne à destination des USA à l’époque de la French connection.

Biographies de trafiquants

Après les bilans, les nouvelles recherches. Profitant d’une demande financée du Forum français pour la sécurité urbaine (FFSU), nous avons constitué, fin 2012, une petite équipe de recherche comprenant également trois étudiantes et un enseignant-chercheur membre du réseau. L’idée générale était de croiser une étude approfondie de dossiers judiciaires avec une enquête de terrain afin de mieux cerner les biographies des trafiquants et de mieux comprendre le fonctionnement des réseaux de trafic.

La recherche sur les dossiers judiciaires a été réalisée au Tribunal de grande instance de Marseille. Avec l’accord des autorités, nous y avons d’abord dépouillé les minutes des procès pour trafics de drogues jugés en 2009, 2010 et 2011. Puis nous avons dépouillé l’intégralité des dossiers jugés dans l’année 2011, soit 72 dossiers de trafics impliquant 298 personnes. Nous avons également détaillé 15 dossiers particulièrement riches, jugés entre 2009 et 2011, de dimension nationale, voire internationale.

Ce travail a permis de décrire l’organisation des réseaux de trafiquants de drogues (voir le rapport). Il a été complété par l’analyse des trafics par le bas, à l’échelle d’un réseau de revente de cannabis au pied d’un immeuble d’une des plus célèbres « cités » marseillaises. Ici, pas de grands chefs ni de producteurs. L’on se situe au niveau du deal local. L’on y découvre la défiance et la violence qui règnent au sein de cette petite organisation.

Mais comment en sont-ils arrivés là ? Les portraits individuels proposés sont loin d’épuiser la diversité du réel, mais ils permettent d’entrevoir le poids des carences familiales, de la misère tant matérielle qu’affective de certaines familles, de l’échec scolaire des jeunes qui « lâchent » tous la scolarité au collège, des accidents de la vie et parfois de la maladie mentale, le poids d’une sorte de fatalisme qui pèse sur l’ambiance collective de la cité, parfois celui de l’insécurité de la vie de ces jeunes en général.

On comprend mieux alors l’attrait du trafic, la facilité avec laquelle l’interconnaissance entre jeunes en rupture scolaire et à la rue permet de se faire recruter aux premiers postes du trafic. On comprend aussi comment un jeune qui traîne tous ces échecs a, tout d’un coup, le sentiment de « devenir quelqu’un » en entrant dans le trafic.

Évaluer l’impact des zones de sécurité prioritaires

En 2014, à la demande de la Préfecture de police de Marseille, l’ORDCS a réalisé une évaluation de la principale politique de sécurité initiée par le gouvernement en 2012 : la « méthode globale » dans les « zones de sécurité prioritaires » (ZSP). Deux quartiers marseillais ont été proposés. Dans l’un, la Préfecture de police avait le sentiment d’avoir réussi à « changer la donne » et dans l’autre non, d’où la proposition de contraster ces deux situations.

Carte des zones de sécurité prioritaires. Ministère de l’Intérieur

Les chercheurs ont eu, ensuite, toute liberté pour définir la méthode et travailler : socio-histoire des quartiers, reconstitution des opérations policières, mesure de leurs impacts sur les délinquances, entretiens avec tous les partenaires, enquête sur un petit échantillon représentatif de la population des habitants, réalisée en faisant du porte-à-porte dans les immeubles des deux quartiers.

Les résultats de cette enquête, inédite en France, montrent que le bilan de cette politique originale de mobilisation partenariale sur base d’un leadership policier est assez mitigé. D’abord, le trafic de stupéfiants n’a été enrayé durablement sur aucun des deux quartiers et l’opération n’a eu globalement aucun impact sur les autres formes classiques de délinquance locale.

La question de la durée

Ensuite, les ZSP ont certes relancé la dynamique partenariale là où cette dernière était en défaut ou en sommeil. Sur les deux terrains, cette nouvelle politique publique a permis une meilleure coopération des acteurs institutionnels de terrain et a contribué à court terme à une amélioration du cadre de vie des habitants. Mais rien ne dit que cette amélioration sera durable.

Troisième constat : la présence massive de CRS dans ces quartiers n’a aucun impact durable en soi. Elle apparaît surtout comme une démonstration de force, une sorte de tentative de « reconquête » par l’État de zones qu’il avait lui-même délaissées depuis longtemps. Selon les territoires et selon les catégories de la population, cette nouvelle visibilité policière a pu être jugée plutôt rassurante ou bien plutôt inutile, voire stigmatisante.

Des CRS en action dans un quartier de Marseille en 2014. Anne-Christine Poujoulat / AFP

Enfin, quatrième constat, un certain nombre de problématiques de fond constituent des freins considérables et limitent toute perspective d’amélioration durable des questions de sécurité locale. Il s’agit, principalement, de l’échec et l’absentéisme scolaires, de la grande précarité économique et sociale d’une partie des familles de ces cités, du taux de chômage particulièrement inquiétant, notamment chez les jeunes, et de l’insuffisance d’infrastructures culturelles sur ces territoires.

À ceci s’ajoute le fait que la participation des habitants à la gestion politique du territoire demeure davantage un discours qu’une réalité – ce qui ne surprend pas tant le constat a maintes fois été fait que la politique de la ville « à la française » est incapable de susciter réellement une telle participation.

Conclusion : une expérience à généraliser ?

En octobre 2014, la Mission d’information de la Commission des lois de l’Assemblée nationale, intitulée « Lutte contre l’insécurité sur tout le territoire », rendait un rapport final soulignant les difficultés de l’évaluation exacte des problèmes, proposant de « développer les enquêtes de victimation au niveau local » et précisant qu’elle songeait au « développement d’observatoires régionaux animés par des chercheurs, à l’image, pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), de l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) ».

Cette reconnaissance de l’intérêt de l’expérience que nous avons menée durant cinq ans est certes gratifiante pour toutes celles et ceux qui y ont concouru. Mais au terme du livre que nous venons de publier, le bilan peut apparaître, en réalité, plus contrasté. Trois aspects peuvent être distingués.

Du point de vue de la recherche et de l’enseignement supérieur, ce bilan est particulièrement probant. Les études menées au plan statistique sur les données policières, comme les enquêtes locales sur la victimation et le sentiment d’insécurité, ont contribué à l’avancée des connaissances scientifiques. De même que les études réalisées sur la prévention spécialisée, sur l’évaluation des ZSP, sur les condamnations prononcées en justice et plus largement sur le fonctionnement des partenariats locaux. Par ailleurs, les enquêtes en population générale ont mobilisé de nombreux étudiants (plus d’une centaine au total), et parfois leurs enseignants, créant des dynamiques originales et vertueuses entre recherche et enseignement supérieur.

En second lieu, cette expérience a montré l’intérêt qu’il y avait pour les chercheurs et les professionnels à travailler ensemble. Les premiers, que l’on dit parfois « loin du terrain », ont tout intérêt à côtoyer très régulièrement celles et ceux qui construisent l’action publique au quotidien. De leur côté, ces professionnels sont le plus souvent heureux de pouvoir partager et échanger sur leurs métiers, d’être reconnus comme les détenteurs d’un savoir et d’une capacité d’analyse, de pouvoir mettre en mots et en forme leur expérience et de bénéficier d’un retour bien informé sur leurs pratiques et les difficultés de l’exercice de leurs métiers.

En troisième lieu, un bilan beaucoup plus mitigé s’impose en revanche quant à l’impact de cette expérience sur l’évolution des politiques publiques locales. Outre les pesanteurs hiérarchiques au sein des administrations d’État, les politiques menées dans les collectivités territoriales sont pilotées par des élus locaux qui ont souvent peu d’appétence pour le diagnostic général des problèmes comme pour l’évaluation des politiques publiques. Pris dans les logiques omniprésentes de la compétition électorale et dans les pratiques clientélaires plus ou moins intenses qui y sont liées, ils ont tendance à ne regarder les problèmes sociaux que comme des séries de problèmes individuels à traiter les uns après les autres.

Faire de la politique est une chose, conduire des politiques publiques en est une autre. Mais le pilotage uniformisé par l’État n’est pas non plus la solution tant les situations locales sont variées et requièrent qu’on laisse aux acteurs de terrain de réelles marges de manœuvre, capacités d’initiative et d’innovation. Nous n’avons donc pas de solution idéale à proposer. Les analyses synthétisées dans notre livre-bilan permettraient toutefois de nourrir assez fortement cette réflexion sur la gouvernance locale, si d’aventure un prochain gouvernement voulait de nouveau s’y atteler.

Pour aller plus loin :