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Un homme embrasse un bébé
Les immigrants en provenance de l'Asie du Sud-Est sont en grand nombre dans le quartier Parc-Extension. Et une enquête révèle que loin de ce qu'on entend dans les médias, ils s'intègrent très bien et apprécient leur vie. Shutterstock

Parc Extension : voici comment s'intègrent les immigrants dans le plus multiethnique quartier montréalais

Les immigrants développent un sentiment d'appartenance à la société d'accueil loin de l'image militante que l'on retrouve souvent dans les médias de masse et dans les discours de personnalités. Sur le terrain, pour se sentir partie prenante de la société, les personnes immigrantes demandent d'abord une réponse adéquate à leurs besoins de base.

En raison du pluralisme qu'on y côtoie et des influences parfois concurrentes des cultures française et anglo-saxonne qui s'y manifestent, Montréal constitue un terrain privilégié pour l'observation des dynamiques liées à l'immigration, à l'intégration et parfois au choc des valeurs.

En tant que chercheur universitaire en éthique appliquée et en communication, il m'a toujours semblé essentiel de comprendre comment les valeurs et les préférences des individus s'incarnent ou se transforment au fil des expériences de vie, dans des temps et des espaces divers. Et justement, la rencontre entre une personne immigrante et la société qui l'accueille offre un point de vue unique sur l'évolution intérieure des individus.

Les Sud-Asiatiques de Parc-Extension : une communauté méconnue

Afin de mieux saisir l'incidence du parcours migratoire sur la transformation des valeurs et des préférences, j'ai décidé, il y a quelques années, de m'intéresser aux expériences particulières vécues par les membres de l'une des communautés immigrantes qui composent la mosaïque culturelle de Montréal : les Sud-Asiatiques du quartier multiculturel Parc-Extension.

Cette communauté, de plus en plus nombreuse à s'établir dans la métropole, reste l'une des plus méconnues des Québécois. L'éloignement relatif des cultures d'origine des Sud-Asiatiques par rapport aux cultures occidentales représente un champ d'études très riche pour l'étude des valeurs dans un contexte multiethnique.

Ces immigrants viennent de pays comme l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh ou le Sri Lanka. Ils occupent, depuis les années 1970, une place grandissante dans le quartier Parc-Extension. Après la Seconde Guerre mondiale, ce quartier avait d’abord accueilli des immigrants d’Europe de l’Est, de l’Italie et de la Grèce. La méconnaissance des Québécois à l’égard de leurs concitoyens sud-asiatiques peut s’expliquer entre autres par la langue et par leur statut socioéconomique inférieur aux moyennes montréalaise et québécoise, qui rendent leur accès à une visibilité sociale plus difficile.

Selon un portrait récent tracé par l'organisme Centraide, 69% de la population de Parc Extension a une langue maternelle autre que le français et l'anglais et 10% ne parle aucune des deux langues officielles. Sur le plan économique, 38% des résidents ont un faible revenu et 40% des ménages locataires consacrent plus du tiers de leurs revenus au loyer. Pour beaucoup de Sud-Asiatiques, Parc-Extension reste un quartier « transitoire » qu'ils habitent quand ils arrivent au pays, mais qu'ils quittent quand leur statut social et économique s'améliore. Cette réalité pourrait toutefois se modifier à l'avenir, car le quartier se gentrifie, au grand dam de nombreux organismes communautaires qui dénoncent les rénovictions. Ce phénomène fait qu'il devient de plus en plus compliqué pour plusieurs de s'installer, puis de demeurer dans Parc-Extension.

Un homme passe devant une pancarte
Un homme marche devant une pancarte dans le quartier montréalais de Parc-Extension, le 31 août 2019, lors d'un événement communautaire où les gens ont exprimé leurs préoccupations à l'égard de la gentrification de l'arrondissement multiculturel. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Ma recherche m'a mené à réaliser des entrevues auprès d'une quarantaine d'hommes et de femmes de ce quartier. Les résultats globaux ont été publiés en 2021 dans la revue allemande New Diversities .

Trois caractéristiques essentielles favorisant l’appartenance

Selon les données recueillies, trois facteurs sont essentiels à l’attachement des résidents envers le lieu où ils habitent. Le premier est la qualité des relations interpersonnelles. Nous entendons par là les relations avec des proches (amis, familles, voisins) ou des collègues, mais également les interactions sociales de la vie quotidienne. À cet égard, beaucoup de Sud-Asiatiques se sont dits enchantés par la gentillesse des gens dans leur quartier, comme dans les sociétés québécoise et canadienne en général.

Le deuxième facteur est le sentiment de sécurité lié à la faible criminalité. Ce sentiment découle de la possibilité de pouvoir circuler librement sans être victime de crimes ou d’incivilités. Ce facteur s’est évidemment révélé crucial pour les femmes que nous avons interrogées, mais les hommes y attachent aussi beaucoup d'importance.

Enfin, le troisième facteur est la qualité des infrastructures urbaines. Cette notion renvoie à l’ensemble des installations et équipements (routes, transport, bibliothèques, parcs, terrains de jeux, etc.) nécessaires au bon fonctionnement et à la jouissance d’un territoire. Ce facteur a été jugé aussi important que la sécurité.

Deux autres facteurs ont aussi été jugés significatifs, mais moins que les trois premiers. Il s’agit d’une part de la qualité des programmes sociaux relatifs à la santé, à l'éducation et à l'emploi, et d’autre part de la similitude culturelle, donc de la possibilité de retrouver certains aspects de la culture d’origine dans la société d’accueil (épiceries, lieux de culte, fêtes traditionnelles, etc.).

Appartenance : satisfaire les besoins concrets d’abord

Lors de l’analyse des données, il est apparu que les facteurs renforçant l’appartenance à un lieu semblaient fortement déterminés par les besoins psychologiques fondamentaux définis dans la pyramide de Maslow.

En effet, selon le psychologue américain auteur de la théorie de la motivation et des besoins, les besoins de sécurité, de relations interpersonnelles riches et d’estime des autres apparaissent comme essentiels à une vie heureuse et signifiante.

Les liens entre les facteurs favorisant l’appartenance et les besoins psychologiques fondamentaux permettent également de saisir pourquoi certains autres facteurs n’ont pas été jugés particulièrement dignes d’intérêt, alors qu’ils font régulièrement l’objet de débats publics animés sur les questions touchant à l’immigration et au vivre-ensemble.

Par exemple, même si ce sujet était très discuté dans les médias au moment des entrevues, toute la question de la laïcité et du port des signes religieux visibles est presque passée sous le radar. En fait, une seule personne sur quarante (se décrivant comme « activiste ») l’a mentionné comme pouvant nuire au sentiment d’appartenance.

Cet aspect apparemment étonnant des résultats est en vérité assez logique. Un lieu devient attractif notamment par les besoins concrets qu’on peut y satisfaire. Or les débats théoriques sur les lois ou les modèles d’intégration des immigrants s’éloignent des besoins fondamentaux de la plupart des gens. Ces questions plutôt abstraites intéressent bien davantage les politiciens, les intellectuels ou les activistes que les gens ordinaires.

Sur ces thèmes « chauds » de l'actualité, nous constatons malheureusement un écart parfois considérable entre la réalité décrite par les médias de masse ou les personnalités publiques, et celle qui se déploie tous les jours dans les rues et les quartiers de nos villes. Sans nécessairement crier au « complot » ou à la « manipulation de l'opinion publique », ce constat devrait inciter celles et ceux qui désirent avoir accès à un portrait juste des questions sociales d'actualité à diversifier leurs sources crédibles d'information afin de développer un point de vue citoyen éclairé.

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