Parmi les grands émergents, la Turquie affiche une dépendance énergétique record

Pétrolier navigant sur le Bosphore en avril 2018. Ozan Kose/AFP

Pour appréhender la multipolarité de l’économie planétaire, la Banque mondiale met en regard depuis 2017 les performances du G7 et celles du EM7, groupe des sept grands pays émergents dont le PIB, en valeur, excède 1 % du PIB mondial (voir à ce propos les rapports de 2017 et de 2018 de la Banque mondiale).

Dans ce groupe des EM7, on retrouve la Chine, dont l’économie produit des effets d’entraînement significatifs sur l’économie globale. Les autres pays de cet ensemble jouent, eux, des rôles moteurs dans leurs régions respectives : Brésil et Mexique en Amérique, Russie et Turquie en Eurasie, Inde et Indonésie en Asie.

Un double rattrapage

Les niveaux de revenu réel par habitant de ces sept pays ont connu des évolutions contrastées par rapport à la moyenne des pays avancés sur longue période (voir le panel A du graphique 1).

Entre 1960 et 2016, les grandes économies asiatiques et la Turquie ont réalisé un rattrapage (autrement dit, leurs revenus par habitant ont convergé vers la moyenne de ceux des pays avancés) : +5 points de pourcentage pour l’Inde (13 % en 2016 contre 8 % en 1960), +9 pour l’Indonésie, +11 pour la Turquie et +29 pour la Chine ; cependant, un recul est à observer au Mexique (-15 points) et au Brésil (-5), ainsi qu’en Russie (-13) où le sensible rattrapage depuis le début des années 2000 n’a pas encore comblé l’impact de l’effondrement consécutif à la chute du mur de Berlin en 1990.

Mais les sept grands émergents ont tous enregistré un fort et parfois très fort rattrapage quant à la consommation d’énergie par tête entre 1965 et 2016 : l’Inde (+9 points), l’Indonésie (+12), le Mexique (+15), la Russie (+16), le Brésil (+23), la Turquie (+31) et la Chine (+43) (voir le panel B du graphique 1).

Calculs de l’autrice à partir de CEPII (base de données CHELEM-PIB, mars 2018) et de BP, Statistical Review of World Energy (juin 2017), CC BY-NC-SA

Note : l’échelle des graphiques est en logarithme ; les PIB sont en PPA, aux prix et taux de change constants 2011 ; l’énergie primaire, exprimée ici en millions de tonnes-équivalent pétrole, correspond à l’énergie « potentielle » des ressources naturelles (bois, charbon, gaz, pétrole, ainsi que ressources nucléaires, hydrauliques ou autres renouvelables) avant toute transformation ; les données russes sont rétropolées par les indices d’évolution de l’ex-URSS pour la période d’avant 1992 dans le panel A et d’avant 1985 dans le panel B ; le groupe des économies avancées se réfère à la classification retenue par le FMI : Australie, Canada, Corée du Sud, Etats-Unis, Hong-Kong, Islande, Israël, Japon, Macao, Norvège, Nouvelle- Zélande, Suisse, Taiwan, Singapour, Union européenne (sauf Bulgarie, Croatie, Hongrie, Pologne et Roumanie).

Turquie : sobriété énergétique…

L’intensité énergétique, qui résulte du rapport entre ces deux indicateurs (voir le panel C du graphique 1), varie sensiblement d’un pays à l’autre.

Ainsi, en 2016, la Russie consomme légèrement plus d’énergie par tête que la moyenne des pays avancés (102 %), alors que sa richesse par habitant n’équivaut qu’à 56 % de la leur. De plus, l’intensité énergétique relative russe a augmenté depuis 1965 de 1,26 à 1,82.

La Chine, au contraire, a réduit la sienne de 2,01 à 1,46 sur la même période. Le Brésil, l’Inde et le Mexique ont en 2016 des intensités proches de celle, moyenne, des économies avancées (respectivement 0,97, 0,88 et 0,83).

L’Indonésie, riche en matières premières mais relativement peu industrialisée, et la Turquie, quant à elle dépourvue de ressources naturelles mais très industrialisée, ont encore des intensités énergétiques bien plus faibles que les pays avancés (respectivement 0,59 et 0,71 en 2016).

Calculs de l’autrice à partir de EIA, US Energy Information Administration, CC BY-NC-SA

L’échelle des graphiques est en logarithme ; la production et la consommation en énergie primaire sont ici calculées en BTU (_British thermal unit, unité anglo-saxonne d’énergie définie par la quantité de chaleur nécessaire pour élever la température d’une livre anglaise d’eau d’un degré °F à la pression constante d’une atmosphère)._

Ces comparaisons révèlent que l’enrichissement par tête de la Turquie depuis les années 1960 a été moins énergivore que celui d’autres pays du groupe EM7.

… mais dépendance accrue

Cette performance est pourtant loin de lui garantir une croissance durable. En effet, si certains grands émergents consomment relativement plus d’énergie qu’elle par rapport à leur richesse par tête, ils en produisent, pour leur part, des volumes considérables.

La Chine est ainsi la première productrice de la planète en énergie primaire (19 % de la production mondiale en 2015) devant les États-Unis, tandis que la Russie occupe le 3e rang (10 %) avant l’Arabie saoudite. L’Inde est en 8e position, l’Indonésie en 9e, le Brésil en 10e et le Mexique en 15e, avec des parts variant de 2,6 à 1,4 % de la production mondiale (voir le panel A du graphique 2).

La Turquie arrive seulement au 48e rang avec 0,2 %. Sa production domestique ne couvre qu’un quart de ses besoins. Elle est constituée pour moitié de combustibles fossiles (charbon, surtout), pour l’autre moitié d’énergies renouvelables (hydroélectricité notamment). Le pays importe la quasi-totalité du pétrole et du gaz qu’il consomme. Sa pauvreté en ressources fait d’elle, et de longue date, le pays du EM7 le plus dépendant de l’extérieur sur le plan énergétique ; depuis peu, elle l’est même davantage que les grands pays européens (voir le panel A du graphique 2).

Cette singularité n’est naturellement pas sans conséquence sur le plan géopolitique. Elle conduit à une dépendance accrue de la Turquie à l’égard de ses fournisseurs en gaz et en pétrole que sont principalement ses voisins russe et iranien.

We need your help to elevate the voices of experts, not the shouters.