Patriotisme « exclusif » ou mondialisme : un choix simpliste et deux options à éviter

Le siège de la Commission européenne de Bruxelles. Sébastien Bertrand/Flickr, CC BY

Lors de son discours au chalet du Bois de Vincennes à la suite des résultats du second tour, Marine Le Pen a déclaré que lors des élections législatives à venir, les électeurs seront invités à choisir entre les « patriotes » et les « mondialistes ». Cette opposition n’est pas nouvelle dans sa bouche. Elle affirmait en janvier dernier que « le vrai clivage aujourd’hui, il est entre les patriotes et les mondialistes », et en février que le second tour se ferait probablement entre une « patriote décomplexée » et un « mondialiste décomplexé ». Dans le cadre de ce « grand choix », elle se présente bien entendu parmi les patriotes (décomplexés), ainsi que le suggère aussi l’expression « alliance patriote et républicaine », utilisée à plusieurs reprises et possible nom de ce qui deviendrait un Front national nouvelle manière.

Si ce clivage n’a évidemment pas fait l’unanimité, il faut souligner que nombre de personnes l’endossent tout en s’estimant dans l’autre camp. C’est par exemple le cas du penseur libéral Gaspard Koenig, qui dans une tribune au Monde parle d’un choix entre un « monde fermé » et une « société ouverte », une opposition probablement reprise de l’ouvrage – très critiquable et critiqué – de Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis.

Une opposition tentante

L’opposition proposée semble tentante. Elle l’est, d’abord, parce qu’elle parle à l’imagination. Par exemple, le choix d’Emmanuel Macron de faire retentir l’hymne européen plutôt que français en introduction de son discours de second tour de l’élection présidentielle française peut donner le sentiment qu’il se pense comme le futur président d’un État fédéré de l’Union européenne plutôt que d’un État indépendant. Même si le contenu de son discours, où il s’engage notamment à défendre « la France, ses intérêts vitaux, son image, son message » », montre que les choses sont plus compliquées, du moins au niveau des symboles et des discours, le clivage proposé reste parlant.

Surtout, il tend à repolitiser une question ou plutôt un domaine que les décideurs économiques et politiques ainsi que nombre d’« intellectuels » ont longtemps cherché à dépolitiser, et plus spécialement à ne pas soumettre au choix populaire alors qu’il le doit certainement dans une démocratie digne de ce nom. Ce domaine, c’est tout simplement la politique étrangère et européenne, et la question que fait surgir sa soustraction à la démocratie.

C’est aussi celle de savoir ce qui doit primer dans la prise de décision par les élus français, des intérêts de la France ou de l’Europe ou du monde, ou encore de ce qui doit primer devant les juges nationaux, entre des principes et des règles issus d’actes (Constitution, lois, règlements…) et d’institutions (gouvernement, parlement, etc.) français, ou issus d’actes (traités, règlements, directives, etc.) et d’institutions (organisations internationales) européens ou universels.

La repolitisation bienvenue d’une question devenue cruciale

La repolitisation de cette question est bienvenue, et on ne peut que souhaiter aussi sa « démocratisation ». En effet, le fait que les décisions des États en matière de politique internationale et européenne ne soient, pour l’essentiel, pas démocratiques est devenu insupportable. Ces décisions ne sont ni prises par le peuple, ni conformément à ses intérêts – du moins tels qu’il les interprète dès qu’on l’interroge à ce propos –, ni par des autorités principalement élues à cette fin.

Insupportable, cette situation l’est devenue notamment à mesure que les gouvernements ont choisi de multiplier le nombre des traités liant leur État, d’en augmenter le nombre de pages, de les rendre d’effet direct (c’est-à-dire établissant des obligations ou des droits invocables par les individus, associations et entreprises devant le juge national), qu’ils ont choisi d’établir des organisations elles-mêmes de plus en plus influentes et à même d’adopter des règles d’effet direct, etc.

En d’autres termes, l’influence sur la vie quotidienne des Français (et sur les membres des autres peuples européens) des règles internationales européennes a pris une importance si considérable que la primauté « pratique » de ces règles est devenue une question centrale. De même que celle de la capacité (énorme) des lobbies d’influer sur leur contenu, et celle de la capacité (quasi nulle) des citoyens de faire de même.

Question de primauté

Or, sur la question de la primauté comme sur celle du contenu que doivent avoir les règles internationales et européennes et de qui doit en décider, la démocratie n’a jusqu’à aujourd’hui qu’une prise globalement nulle ou factice. On ne peut entrer dans les détails ici mais la primauté des différentes règles européennes devant les juges nationaux a été décidée par voie de traités ou d’affirmations prétoriennes (c’est-à-dire d’affirmations effectuées par des juges sans base textuelle).

La seule fois où la question de la primauté a été publiquement posée en France dans la période récente, la réponse fournie démocratiquement a été purement et simplement rejetée par des institutions européennes ou nationales non ou moins démocratiques. Les référendums français et hollandais de 2005 sur le Traité portant Constitution pour l’Europe ont été délibérément contournés par un vote dans les Parlements (sauf en Irlande), alors qu’un référendum sur le traité de Lisbonne était souhaité par 71 % des Français, 65 % des Espagnols, 72 % des Italiens, 76 % des Allemands, 75 % des Britanniques, etc.

Invoquer la décision d’un Parlement français choisissant de trahir la démocratie, ou mentionner le fait que, pour des raisons multiples, le peuple français ait voté Nicolas Sarkozy en 2007 ou Emmanuel Macron en 2017 ne change rien au fait que le référendum qui a eu lieu était négatif et constitue, en démocratie, l’autorité la plus haute et donc celle qui ne peut être défaite que par un autre référendum (à moins que le peuple décide d’instituer une autre instance qu’il juge plus démocratique).

Une politique dictée par les traités

Sur le second point, à savoir la détermination démocratique des règles internationales ou européennes, des épisodes comme la consultation de la Commission européenne sur le mécanisme de règlement des différends investisseur-État dans le cadre du traité transatlantique (négative à 97 % et allègrement piétinée) ou l’épopée de la Wallonie et de l’AECG/CETA montrent bien que les institutions et procédures en place ne permettent ni que les politiques menées concordent avec les intérêts des citoyens (tels que la majorité de ceux-ci les comprennent), ni qu’ils aient seulement les moyens de le faire savoir et de se faire respecter. Sans même parler de participer directement à la prise de décision.

Pour sa marche du Louvre, le 7 mai, Emmanuel Macron fait retentir l’Ode la joie, l’hymne européen. Philippe Lopez/AFP

D’une manière générale, on peut douter que le passage de la volonté majoritaire à la volonté générale soit autre chose qu’un artifice à un certain niveau géographique et démographique. Mais surtout, il est clair que c’est la Commission européenne – un organe non-élu et très peu contrôlé –, et non le Parlement européen, qui domine la procédure législative ordinaire. Dès lors, la politique menée par l’Union européenne découle des traités – ces fameux traités ratifiés en contournant le suffrage populaire – et ne varie pas substantiellement en fonction des élections européennes.

Un choix aux options également inacceptables

Que l’élection présidentielle française tende opportunément à replacer ces questions au centre du débat public, quoique de manière confuse et peu réfléchie, n’a en rien signifié que les deux options que Marine Le Pen proposait aux Français soient pertinentes. En fait, elles sont parfaitement inappropriées et un clivage manichéen entre patriotes (exclusifs) et europhiles, ou entre patriotes (exclusifs) et mondialistes, n’a non seulement aucun sens étant donné la nature de l’homme et la situation concrète des Français (et des autres Européens) aujourd’hui, mais il repose sur une mauvaise compréhension de ce qu’attendent les citoyens français.

Tout montre, en effet, que ce à quoi ils aspirent est précisément autre chose que cette alternative que les uns et les autres leur proposent avec opiniâtreté. Depuis des décennies, ils sont pris dans un étau. Il y a d’abord ceux qui leur expliquent qu’il est inévitable que de plus en plus de compétences filent à un « niveau géographique de décision » plus large, quoi qu’ils en pensent, parce que « la mondialisation » rend ce choix politique incontournable. Pourtant, la mondialisation, c’est-à-dire ces interdépendances économiques croissantes, ces « solidarités de fait » issues de l’accroissement des flux de personnes, de capitaux et de marchandises ne sont pas survenus d’elles-mêmes : tout cela a été et continue d’être préconisé, organisé et accéléré par la conclusion de traités commerciaux et de protection des investisseurs, toujours indépendamment de l’avis de plus en plus hostile des citoyens.

De l’autre côté, les citoyens doivent supporter ceux qui leur expliquent, sans aucune imagination et souvent sans réflexion d’aucune sorte, qu’aucune compétence ne doit être exercée à un niveau autre que celui de l’État, et que tout ira merveilleusement bien dès que ce sera (soi-disant de nouveau) le cas.

Une pluralité d’attachements et de responsabilités

Pourtant, il n’est pas difficile de comprendre que ni l’exercice du pouvoir à un niveau géographique donné (la France, l’Europe, le monde, ou d’ailleurs la commune, la région, etc.), ni la primauté d’un seul droit ne permet d’instituer et de préserver une société ou une architecture de sociétés adaptée à l’homme, de lui garantir un environnement équitable et convivial. De fait, nos attachements et nos responsabilités sont pluriels, ils visent des personnes, des objets et des espaces différents : les membres de notre famille, nos voisins, nos concitoyens, nos amis, nos collègues, différents types d’États étrangers et donc de ressortissants étrangers, etc. ; notre maison, notre rue, notre ville, notre région, etc.). Ils correspondent en conséquence à des « niveaux géographiques » ou « humains » différents et à des passions différentes (storgê n’est pas eros qui n’est pas philia qui n’est pas agape, etc.).

De même, tout le monde voit très bien que des considérations d’objet, de pertinence ou de démocratie invitent à ce que certains pouvoirs politiques soient exercés à un niveau particulier, et que le champ d’application personnel et spatial des règles varie. Il est clair, par exemple, que l’idéal en matière de gaz à effet de serre serait une réglementation universelle, mais il l’est tout autant qu’on n’avancera jamais assez vite dans ce domaine en ne prenant de décision qu’à un niveau mondial.

John Keynes en 1933. Jan Christian Smuts/Wikimedia

On comprend aisément que ce qu’exige l’auto-régénération d’un écosystème puisse n’être bien connu qu’au niveau local, et que si ces exigences sont très contraignantes, c’est sur la base d’une délibération publique locale que la décision de les respecter doit être prise. On pourrait développer ce type de réflexion dans chaque domaine important – de l’énergie à l’éducation – et on pourrait débattre du niveau géographique et démographique de ce qu’on veut mettre en commun, ou de ce qu’on veut rendre autonome ou au contraire interdépendant, en fonction de la société que l’on souhaite.

Par opposition à ce qui a été fait depuis trente ans, avec les conséquences écologiques et sociales que l’on sait, John Maynard Keynes se « range [ait] » par exemple fermement « du côté de ceux qui tendent à réduire au minimum, plutôt qu’à développer, l’enchevêtrement économique entre les nations. Les idées, les connaissances, l’art, l’hospitalité, les voyages, voilà ce qui, par nature, devrait être international. Mais de grâce, que les biens soient fabriqués maison chaque fois que cela sera raisonnable et pratique, et avant tout, que la finance soit et reste principalement nationale. »

La nécessité d’un débat sur le fond

Un grand débat public, intellectuellement exigeant tout en restant ouvert et démocratique, sur ce type de question de fond, et surtout l’engagement des décideurs politiques de laisser enfin parler la démocratie, même quand cela est défavorable à leurs intérêts matériels et symboliques, permettraient de sortir de l’ornière des partisans du simplisme et du tout (la sortie de l’Union) ou rien (un petit toilettage inutile effectué par tous ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change).

Il permettrait d’en finir avec ceux qui nient toute légitimité à l’attachement et aux responsabilités qui naissent des liens du sang, de la proximité géographique et de la ressemblance (pour reprendre la trilogie de David Hume), comme avec ceux qui interdisent que nous développions d’autres liens, fondés sur des sentiments d’empathie, de proximité culturelle ou même sur un projet politique démocratiquement choisi.

Elle permettrait aussi d’en finir avec l’immobilisme, et avec les subterfuges qu’avancent les euruniophiles (subsidiarité, dialogue des juges, etc.) pour imposer en vérité une primauté absolue, générale et inévitablement croissante (matériellement) du droit de l’Union européenne, comme avec les simulacres d’ouverture (Europe des patries, etc.) des obsédés de l’exclusivité nationale.

Les ressources intellectuelles du débat

En vérité, des théories ou des bribes de théories articulant les niveaux de responsabilités et d’attachements humains peuvent être trouvées chez de nombreux auteurs, généralement inexploités. Par exemple, Montesquieu estime qu’il est des cas où il faut préférer sa famille à soi-même, sa patrie à sa famille, et l’Europe ou le monde à sa patrie. Ces cas, ce sont ceux où les conséquences de la décision qui nous paraît profitable, pour nous ou nos proches, sont néfastes à un trop grand nombre d’hommes lointains, ou sont trop catastrophiques pour eux (Histoire véritable d’Arsace et Isménie (1730), et Pensées.

Jean‑Claude Michéa fait, quant à lui, remarquer que si solidarité européenne ou universelle il doit y avoir, elle « ne pourra jamais surgir de la ruine des enracinements particuliers (et en particulier de la haine oedipienne) », mais n’en constituera toujours qu’« un développement dialectique », de sorte qu’il faut envisager et éventuellement construire une solidarité européenne ou internationale comme une extension des attachements particuliers (plutôt que comme leur négation ou leur domination), et surtout éviter que les politiques européennes « démant [è]le[nt] toutes les structures de la socialité primaire (de la vie de famille à la vie de quartier) » (J.-C. Michéa, La double pensée).

Simone Weil souligne enfin :

« Les échanges d’influences entre milieux très différents ne sont pas moins indispensables [à l’homme] que l’enracinement dans l’entourage naturel. Mais un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense. Il ne doit se nourrir des apports extérieurs qu’après les avoir digérés, et les individus qui le composent ne doivent les recevoir qu’à travers lui. Quand un peintre de valeur réelle va dans un musée, son originalité en est confirmée. Il doit en être de même pour les diverses populations du globe terrestre et les différents milieux sociaux. » (Simone Weil, « L’enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain »)

On pourra discuter de ce qui nous paraît « proche » ou « intérieur » aujourd’hui, et proposer diverses interprétations de ces remarques. Mais ce qui est certain, c’est que plutôt que d’inviter à choisir abstraitement entre un attachement au seul niveau étatique, ou au seul niveau mondial ou européen, il convient de développer ce type de réflexion, d’en débattre et d’essayer de penser notre avenir politique à partir d’elles, et non seulement à partir de notre amour ou de notre dégoût pour les institutions nationales et européennes existantes, comme Mme Le Pen nous y invite.