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Après l’échec du socialisme soviétique, quelle alternative peut-on lucidement offrir au capitalisme ? Shutterstock

« Penser l’alternative. Réponses à 15 questions qui fâchent », par cinq économistes atterrés

Cinq économistes, David Cayla, Philippe Légé, Christophe Ramaux, Jacques Rigaudiat et Henri Sterdyniak, membres du collectif des Économistes atterrés, ont mis leurs compétences en commun pour répondre à quinze « questions qui fâchent » dans un ouvrage récemment publié aux éditions Fayard. Cela constitue la trame d’un programme alternatif. Nous vous en proposons un extrait, qui présente les intentions de l’ouvrage.


Le capitalisme néolibéral n’est pas en mesure d’assurer le tournant nécessaire de sobriété, d’égalité et de réorientation radicale des consommations et des productions. Il entretient une dynamique productiviste, mais la ponction que l’humanité exerce sur son environnement naturel devient de plus en plus insoutenable. L’impact le plus marquant est le réchauffement climatique induit par le cumul des émissions de gaz à effet de serre (GES), avec des conséquences déjà visibles : l’instabilité climatique accrue, la montée des eaux, la fonte du pergélisol, les sécheresses, les crises alimentaires, etc. La question de la perte de la biodiversité se pose aussi : elle risque notamment de nuire aux rendements agricoles. De même, l’épuisement des minerais rares pourrait venir freiner la transition écologique. Éviter la catastrophe écologique devrait donc être la grande affaire de l’humanité aujourd’hui et dans les décennies à venir.

Deux points de vue sont souvent opposés. Pour le capitalisme vert, les innovations techniques peuvent permettre de poursuivre une forte croissance, sans mettre en cause le mode de production. Les hausses de prix (de l’énergie ou des matières premières), résultant de l’équilibre offre/demande vont inciter aux innovations et à la réorientation des productions ; les marchés de permis de droits à polluer vont décourager les activités nocives à l’environnement et encourager les activités vertueuses ; l’agriculture industrielle parviendra à compenser les effets de pertes de diversité pour l’agriculture, etc. Cette stratégie repose sur une confiance sans limites dans les capacités d’adaptation des entreprises capitalistes dont le fonctionnement n’est pas remis en cause.

Pour les partisans de la décroissance, le niveau de vie des pays industrialisés n’est ni soutenable, ni généralisable. La croissance ne doit plus être l’objectif de l’économie. Il faut passer par une phase de décroissance de nos consommations matérielles (même si les services pourront augmenter) pour atteindre un plateau d’activité soutenable. Mais les partisans de la décroissance n’indiquent pas le niveau de consommation matérielle qui serait compatible avec une activité soutenable. Ils sont obligés d’appeler les ménages à l’austérité, ce qui est odieux pour les pauvres des pays riches et pour la quasi‑totalité des pays émergents.

Ce n’est pas dans un choix abrupt entre ces deux stratégies que se trouve la solution. La transition écologique a besoin d’innovations qui permettent d’éviter les dégâts écologiques. De même, faire décroître certaines productions et certaines consommations est indispensable. Les consommations ostentatoires, les innovations coûteuses et à l’utilité sociale douteuse doivent être découragées, sinon interdites.

Une transition écologique et sociale

La transition écologique et le progrès social ne sont pas compatibles avec le capitalisme, a fortiori sous sa forme néolibérale, celle de la finance libéralisée et du libre-échange. Ils ne le sont pas avec la liberté laissée aux entreprises de rechercher un profit maximal sans avoir à se soucier des enjeux sociaux et environnementaux de leur activité. Par contre, le bilan économique et social accablant des pays dits communistes au XXe siècle a montré toutes les limites d’une centralisation excessive du pouvoir économique et politique. Les marchés et l’entreprenariat individuel sont indispensables pour que les produits correspondent aux désirs des ménages, pour que les entreprises innovent.

Les sociétés doivent à la fois, avec toutes les tensions que cela implique, se donner les moyens de piloter l’économie et laisser l’initiative privée se déployer. En pratique, cela signifie que, dans les limites de l’ordre public social, les PME puissent continuer à œuvrer librement, mais que les grandes entreprises, passée une certaine taille, soient gérées socialement. Pour certains secteurs comme l’énergie, l’eau, les autoroutes ou la production de certains médicaments, les nationalisations s’imposent. Développer un pôle bancaire et financier, réorienter le crédit est indispensable pour financer la transition écologique et économique. Les grandes entreprises doivent être gérées par les représentants de l’ensemble des parties constituantes (les apporteurs de capitaux, les dirigeants, les salariés) et prenantes (les clients, les fournisseurs, les collectivités locales, les représentants de la planification écologique…). C’est ainsi que l’on peut repenser le socialisme : non pas dans le sens où tout serait nationalisé, que toute initiative privée serait supprimée, mais dans le sens où l’évolution globale de l’économie serait socialement contrôlée. Ce ne serait plus l’accumulation du capital au bénéfice de quelques-uns qui primerait, mais le politique, expression du pouvoir des citoyens.

Dans ce cadre, le salariat lui-même est à repenser. Il demeure certes une forme d’exploitation, mais il est aussi synonyme de statut, de garantie de droits et de sécurité du revenu. Repenser le salariat, ce n’est plus demander son abolition, c’est étendre les garanties statutaires qu’il offre : en y réintégrant les travailleurs surexploités (les travailleurs « uberisés »…) ; en luttant contre la précarisation et la sous-traitance ; en étendant les possibilités de formation et d’évolution de carrière ; en réduisant les inégalités de revenus et de statuts, via notamment l’introduction d’un écart maximal de revenu au sein de l’entreprise ; en vivifiant le travail collectif, gage d’innovation et de bien-être au travail ; en permettant aux salariés et à leurs syndicats d’intervenir à tous les niveaux de gestion de l’entreprise. Simultanément, l’économie sociale et solidaire – qui est privée, mais non capitaliste – est à encourager. L’entreprise, à l’instar de l’économie elle-même, doit devenir républicaine.

La transition écologique peut être une chance pour la France, si elle sait en profiter pour se réindustrialiser, pour proposer des produits robustes, compatibles avec les contraintes écologiques, pour améliorer les rapports sociaux et les rapports dans les entreprises. C’est par la force de l’exemple, que la France trouvera les alliés indispensables en Europe et ailleurs dans le monde pour explorer d’autres voies que celles du néolibéralisme.

Sobre, la société doit aussi être solidaire et égalitaire. Le changement des modes de consommation suppose que soit mis fin à la consommation ostentatoire des plus riches, que l’on tourne le dos à l’obsolescence accélérée des produits, à la multiplication de nouveaux besoins et de nouveaux produits introduits à des fins uniquement mercantiles. C’est d’abord au niveau des entreprises que la réduction des inégalités est à opérer. Une société plus juste, cela passe par la hausse de la rémunération des emplois du soin (qui sont de fait à prédominance féminine) et de ceux des « premiers de corvée », et en sens inverse par la baisse de celle des emplois peu utiles socialement (les financiers, les publicitaires…). C’est ensuite par la fiscalité, en particulier par la taxation des revenus du capital et la hausse des droits des grandes successions ; c’est aussi en étendant la protection sociale (avec le 100 % sécu, a hausse du RSA et des prestations familiales…) et les services publics (pour la santé l’enseignement…).

Pour une alternative démocratique

L’organisation de la transition écologique ne peut être laissée aux seuls marchés. Elle ne peut pas non plus reposer sur les seules initiatives locales, même si celles‑ci sont précieuses. Ce sont les États, les gouvernements et les parlements, en tant que garants de l’intérêt général, qui, après de larges débats démocratiques et sociaux, ont la responsabilité de faire entrer les sociétés dans un processus de profonde transformation économique et sociale. La planification écologique et démocratique est un impératif, le rétablissement de la souveraineté nationale une nécessité.

Organiser une transition d’une telle ampleur suppose de rompre avec le capitalisme néolibéral et partant avec le principal levier par lequel il s’est imposé : la mondialisation marchande et financière. Pendant longtemps, beaucoup des opposants au néolibéralisme ont été réticents au protectionnisme et, plus généralement, à l’éloge des frontières, parfois assimilés au nationalisme et au racisme. Piège redoutable, comme s’il n’importait pas d’opposer à l’extrême droite une vision progressiste et républicaine de la nation. On ne peut d’un côté accentuer, par le libre‑échange et la finance libéralisée, la pression concurrentielle entre les États et les travailleurs et, de l’autre, prôner une coopération plus étroite pour lutter contre le changement climatique et le dumping social. Le référendum de 1992 et plus encore celui de 2005 ont été de véritables séismes politiques. Massivement, les classes populaires et moyennes ont exprimé leur refus d’être dessaisies de leur pouvoir citoyen.

Ni la transition écologique, ni le progrès social, ne sont compatibles avec le dessaisissement des citoyens, le transfert de pouvoir à des institutions supranationales ou à des « autorités administratives indépendantes » nationales, aussi soumises aux intérêts des puissants qu’elles sont éloignées des peuples. Le fédéralisme européen est une impasse. Pour redonner de la légitimité à l’Europe aux yeux des peuples, il faut la reconstruire sur de nouvelles bases. La boussole : la mettre au service des États sociaux nationaux – car les États sociaux ne peuvent être que nationaux (qui imagine des services publics ou des prestations sociales européennes ?) – et non au service de leur détricotage.

Le débat politique, la démocratie, vivent d’abord et avant tout dans le cadre de la collectivité des citoyens et du territoire sur lequel s’exerce leur souveraineté. Pour que l’économie n’échappe plus à la démocratie, il importe donc de réhabiliter les souverainetés nationales. C’est la condition pour que les citoyens retrouvent confiance dans le politique.

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