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Penser l’écologie du quotidien avec le concept d’« intégralisme écologique »

L'analogie religieuse permet-elle de comprendre les mutations récentes de l’écologie ? Alex Muromtsev / Unsplash, CC BY-NC-ND

« Ayatollahs verts » pour Alain Juppé, « puritanisme » pour l’essayiste Ferghane Azihari, ou encore « intégrisme écologique » pour François Bayrou… L’utilisation de l’analogie religieuse à propos de l’écologie politique est très souvent négativement connotée. Dans un monde sécularisé, elle vise à délégitimer un courant de pensée et une forme de militantisme.

Laissons de côté cette instrumentalisation pour nous interroger : l’analogie religieuse permet-elle de comprendre les mutations récentes de l’écologie ? En reprenant les précautions de la sociologue Nathalie Heinich sur les limites de l’analogie religieuse et la nécessité d’une comparaison point par point, notre thèse étudie la « conversion écologique » et les processus de (dé)politisation, à partir d’une analogie avec la conversion religieuse. S’il y avait une évidence à mobiliser le registre religieux pour le communisme, en est-il de même pour l’écologie contemporaine ? Focus sur la notion d’« intégralisme écologique ».

L’écologie répond à tous les aspects de la vie

La notion d’« intégralisme » est tout d’abord à distinguer de celle d’« intégrisme ». Un rappel salutaire au vu de l’étrangeté que suscite la culture religieuse aux sociétés modernes : ce qu’Olivier Roy nomme la « déculturation du religieux ».

L’origine du terme « intégrisme » a été oubliée. Au début du XXe siècle, en pleine crise moderniste de l’Église catholique, le terme d’« intégristes » est utilisé par les « modernistes » pour qualifier négativement les opposants à une évolution du dogme religieux. L’anathème « intégriste » se sécularise ensuite dans le langage courant (« intégrisme islamique »). Aujourd’hui, comme l’a montré la politiste Sylvie Ollitrault, les militants écologistes peuvent faire l’objet d’un a priori négatif par « l’accusation de sectarisme ou “d’intégrisme” ».

Quelle est alors la différence avec l’intégralisme ? Le sociologue Jean-Marie Donegani théorise l’« intégralisme » comme :

« l’aspiration du catholicisme à répondre à la totalité des questions humaines, sa volonté d’ensemencer et d’inspirer tous les aspects de la vie des sociétés et de l’existence des individus. »

L’écologie contemporaine n’a-t-elle pas la même « aspiration » ? Ne serait-ce que par une « politisation du moindre geste » dans la pratique écologique quotidienne ? Une militante de Dernière rénovation nous confie, à propos de son choix politique d’acheter en vrac et de faire son propre shampoing, qu’il s’agit pour elle :

« de ne plus être dépendante du capitalisme et de recréer la limite entre le besoin et l’envie… C’est quelque chose qu’on ne sait plus faire et je pense que ça peut être le projet de toute une vie ! »

Documentaire sur le mode de vie « Kerterre », en Bretagne. Des femmes et des hommes se « relient au vivant » en régénérant les écosystèmes par des gestes du quotidien.

Aussi, notre analogie religieuse est confortée par la transposition du concept d’« exemplarité » de la sphère religieuse à la sphère militante. Selon le politiste Gildas Renou :

« elle constitue une acclimatation, au sein de la sociologie de l’activisme, de l’héritage de la sociologie des religions de Max Weber et, plus précisément, de son analyse des « conduites de vie » visant au salut par l’imitation de pratiques exigeantes ».

Un concept pour mieux saisir cette approche 360

Nous proposons donc le concept d’« intégralisme écologique ». Il désignerait la manière dont le référent écologique façonne le rapport d’un individu au monde, aux autres et à lui-même. Plus encore, comment le quotidien est le lieu d’une mise en cohérence entre les convictions et les pratiques écologiques, même les plus banales.

Précisons, eu égard à la proximité sémantique, que le concept sociologique d’« intégralisme écologique » n’est pas en lien avec celui théologique d’« écologie intégrale ». Popularisée par le pape François, l’« écologie intégrale » est un concept qui avance que « tout est lié » entre les « blessures » de « l’environnement naturel » et celles de « l’environnement social ».

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Dans une écologie de plus en plus du quotidien, l’intégralisme écologique entérine la tendance de l’écologie contemporaine à moins reposer sur

une orthodoxie,la conformité au dogme, du fait son caractère extrêmement polysémique, que sur une orthopraxie, la conformité à la pratique, dans une valorisation de la cohérence, du faire des « éco-gestes ».

Ascèse écologique

Ce caractère « intégral », voire existentiel de l’écologie peut être parfois préoccupant, voire angoissant pour le militant s’il souhaite vivre une ascèse écologique, tendant vers une forme de « perfection écologique ». Cette dernière va souvent de pair avec un sentiment de culpabilité très présent dans le militantisme vert.

Une personne interrogée au sein d’un collectif écologiste universitaire se pose par exemple la question de continuer ou non à éprouver le plaisir coupable qu’elle a à consommer du chocolat, du fait de la pollution engendrée.

Pour ne pas désespérer face à un sentiment de culpabilité potentiellement exponentiel, un retraité membre des Soulèvements de la Terre nous explique qu’il s’agit de :

« garder la bonne distance par rapport aux choses, notamment parce que certains ont pu arrêter de militer… Car oui on pourrait toujours faire mieux, mais on fait une course de fond ! »

Les militants interrogés sont actifs, voire hyper-actifs, avec, comme revers de la médaille, des phénomènes de burn-out militant.

Contrairement au militantisme communiste du XXe siècle, le militantisme vert ne s’arrête pas au seuil de la maison et se poursuit jusqu’au tri des déchets. Il peut y avoir une charge mentale permanente du militantisme écologiste, entraînant parfois une fatigue mentale. Elle renvoie à cette peur existentielle d’un avenir incertain, décuplé par le sentiment de vivre dans un monde qui ne s’y intéresse pas.

Ils ont le sentiment d’être croyants et pratiquants écologiques dans un monde qui ne l’est pas.

Saisir le caractère plus « existentiel » de l’écologie

En somme, il est possible de saisir par le concept d’« intégralisme écologique », comment l’écologie peut, dans une certaine mesure, constituer une forme de « militantisme existentiel ».

S’il reprend des pratiques classiques du militantisme, le militantisme existentiel se penche davantage sur l’intériorité et « s’attaque aux grandes questions du sens de la vie et de la finitude humaine ». L’« éco-anxiété » serait ainsi le symptôme d’un militantisme de plus en plus vécu de l’intérieur. D’où ensuite la projection d’un avenir pessimiste, en vertu d’un présent et d’une réalité environnementale qui n’incitent pas à l’optimisme. De cette « négativité » du présent peut néanmoins surgir l’utopie. Pour ce faire, il faut que l’émotion plus immanente qu’est l’espoir se transforme en la vertu plus transcendante qu’est l’espérance.

L’action est proportionnée au mal-être ressenti par les militants. Il y a une forme de salut dans ce militantisme existentiel, qui va jusque dans les questions de reproduction de l’espèce, avec les mouvements « no kids » (sans enfants). Si une porosité entre les sphères publique et privée était déjà entraperçue par les travaux pionniers en science politique sur le militantisme vert (Florence Faucher, Sylvie Ollitrault), le militantisme est depuis passé d’une dimension moins quotidienne et plus existentielle. Au début du XXe siècle, une partie du catholicisme, appelée « catholicisme intégral », rejetait la « séparation libérale » de la modernité entre sphères publique et privée. Un siècle plus tard, le militantisme écologique contemporain remet en cause, lui aussi, cette « séparation libérale ».

Le militantisme vert se pratique dans un souci d’exemplarité vis-à-vis de soi-même, mais également vis-à-vis du prochain et du monde. Il peut alors parfois devenir « prosélyte », un autre terme religieux devenu péjorativement connoté… À tort ? S’il a des similitudes avec la religion, le militantisme vert se fonde non seulement sur une croyance intime mais également sur des données scientifiques largement étayées.

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