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Les Highlands écossaises, un terrain propice à la contemplation… et à l'écoute? Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

Perte d’audition : quand les sons de la nature disparaissent

Que se passe-t-il lorsque, confrontés à une perte auditive, nous ne pouvons plus distinguer les sons des environnements naturels ? Nos recherches en psychologie expérimentale et modélisation informatique, réalisées en étroite collaboration avec des écologues et éco-acousticiens comme Jérôme Sueur, Amandine Gasc ou Bernie Krause nous ont permis d’élaborer différentes hypothèses. L’un de ces projets nous a menés aux confins des Highlands, en Écosse. Récit.


Par le plus grand des hasards, j’ai récemment découvert un ouvrage remarquable intitulé « Voyage au pays du silence ». Écrit par un ex-journaliste britannique, Neil Ansell, le livre fait état, avec une acuité peu ordinaire, des effets progressifs de la perte auditive de l’auteur sur son contact auditif avec la nature. Il faut savoir que Neil Ansell présente une perte auditive dite « neurosensorielle » (une perte de perception) depuis l’âge de trois ans. Cette perte fait suite à des otites répétées contractées dans sa jeunesse, et elle s’accentue aujourd’hui avec l’âge.

Neil a aujourd’hui soixante ans, et il a décidé de s’installer dans les Highlands écossais, non loin de Fort Williams, de façon à pouvoir visiter régulièrement des sites naturels qu’il aime profondément depuis de nombreuses années. Son livre est frappant et touchant, car à travers ces pages, Neil Ansell témoigne du fait que son monde auditif « se fragmente progressivement de saison en saison », pour citer ses propres mots, et l’éloigne inexorablement de cette nature qui constitue une grande partie de sa vie. Ce livre est également une mine d’observations quant aux effets de sa perte auditive, car Neil Ansell est un naturaliste amateur, fin connaisseur des espèces vivant dans les Highlands.

Invitation à un voyage sensoriel au cœur des Highlands. Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

Sur la suggestion de la personne responsable de la communication de mon département, Clémentine Eyraud-Fourrier, j’ai pris contact avec lui. D’emblée, nos premiers échanges ont été extrêmement stimulants. Neil Ansell n’est pas avare de son temps et partage volontiers son expérience et ses observations auditives. Il vient d’être appareillé et décrit les bénéfices de cet appareillage, une observation étonnante pour nous, car les prothèses conventionnelles ont été conçues avant tout pour rétablir la communication parlée en milieu urbain, plutôt que l’écoute de la nature.

En effet, ce que Neil décrit fait écho à nos travaux, notamment ceux ayant donné lieu à la toute première étude comportementale dévoilant les effets d’une perte auditive sur la perception de la « nature », un champ totalement nouveau dans le domaine de l’audiologie, à savoir l’étude des conséquences auditives de lésions de notre système auditif périphérique (l’oreille interne et le nerf auditif).

Écouter les paysages : quand un amoureux des sons de la nature devient sourd (Le Blob, Cité des Sciences).

Il faut reconnaître que cette étude comportementale s’est construite sur la base d’une intuition plutôt que sur la base de rapports, articles et observations préalables provenant de la communauté scientifique, médicale ou de personnes malentendantes. En effet, s’il nous apparaît évident qu’une perte auditive neurosensorielle devrait restreindre la capacité à percevoir les processus écologiques à l’œuvre dans des environnements naturels (ne serait-ce que parce que les sons naturels les plus faibles ne seront plus audibles), aucun travail préalable, aucune observation publiée dans des revues scientifiques ne le suggère, si ce n’est quelques travaux portant sur la perception de sons dits « environnementaux » mélangeant sons naturels et sons d’origine humaine produits dans des situations domestiques ou en milieu urbain.

Mais comme il l’indique, Neil est un « marathonien » de la perte auditive : après quasi soixante années d’expérience de sa perte auditive, il a appris à faire le meilleur usage de son audition partielle et fragmentaire des sons naturels, chants d’oiseaux, bruit de la pluie ou clapotis des vagues.

Ces premiers échanges épistolaires et en visioconférence m’ont convaincu qu’il fallait aller plus loin. Notre petite équipe, enrichie de Marina Julienne, journaliste indépendante et missionnée par la Cité des Sciences, est donc partie un beau matin de novembre pour rendre visite à Neil, à une vingtaine de kilomètres de Fort William, sur les rives d’un Loch d’eau de mer.

Marcher lentement vers son propre « printemps silencieux »

Il y a des rencontres et des voyages magiques. Ce fut le cas durant ces trois jours en Écosse. Notre première rencontre s’est faite en soirée, dans un restaurant de Fort William. Ce lieu, choisi par Neil, est relativement silencieux, ce qui est chose rare pour un restaurant. Le contact a tout de suite été chaleureux et amical. Émouvant aussi, de rencontrer celui ou celle qu’on a lu, apprécié et admiré. Neil a d’emblée fait état des difficultés qu’il vit dans ces environnements urbains, bruyants et réverbérants.

En nous plaçant de manière appropriée autour de la table car sa perte est asymétrique (ce qui est plutôt rare), une oreille étant plus affectée que l’autre, nous avons pu échanger efficacement et préparer le plan de la journée suivante, ainsi que le déroulé des entretiens et la visite de son lieu de vie.

Le lendemain matin, nous nous sommes rendus à son domicile, une petite habitation située en bord du Loch Linne, un lac d’eau de mer. Nous avons poussé les meubles, et placé le matériel d’enregistrement de Clémentine et Marina, puis entamé un échange vivant et spontané.

Neil Ansell et Christian Lorenzi sur les rives du Loch Linne : un environnement propice à l’écoute de la nature, à travers ses multiples manifestations acoustiques. Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur
Neil Ansell et Christian Lorenzi en discussion chez Neil. Pourquoi étudier l’effet de la perte auditive sur la perception des paysages sonores naturels ? Qu’attendre de ces recherches ? Qu’attendre d’une prothèse auditive ? Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

Sous le micro et la caméra de notre équipe, nous avons entamé une discussion portant tout d’abord sur les raisons – voire la nécessité – d’étudier l’effet d’une perte auditive sur la perception des paysages sonores naturels. Neil a été d’emblée très clair : ce contact auditif avec la nature joue un rôle fondamental dans sa vie.

Sentir ce monde auditif partir en morceaux, perdre la possibilité d’entendre le chœur matinal des oiseaux ou le brame du cerf s’assimile à un travail de deuil, douloureux, difficile, que l’on pourrait rapprocher de ce qu’on appelle aujourd’hui « solastalgie », une forme de souffrance psychologique liée au sentiment de perdre ce monde qui nous entoure. Neil sent qu’il marche lentement vers son propre « printemps silencieux » et met tout en œuvre pour profiter des sons naturels qu’il perçoit encore.

Distinguer l’aube, la nuit, la saison

La recherche réalisée par notre équipe a permis de montrer qu’une perte auditive dite « de perception » dégrade fortement, sans l’abolir, la capacité à distinguer le lieu (une forêt, une prairie, un maquis, une clairière), le moment de la journée (l’aube, le milieu de la journée, la soirée, la nuit) et la saison (printemps, été, automne, hiver). La perte auditive altère donc notre capacité à établir « où » nous sommes, et « quand ».

Cette recherche comportementale a été réalisée avec la base d’enregistrements sonores de Bernie Krause (Wild Sanctuary, Sonoma, CA, États-Unis).

Mais tout ceci est empreint d’une profonde nostalgie, car Neil ne peut s’empêcher d’interpréter ce qu’il entend aujourd’hui en le comparant à ce que sa mémoire lui dit. Rien d’étonnant à cela car, audition et mémoire sont profondément liées. Toutefois, nous ne savons encore que peu de choses sur notre mémoire à long terme des scènes auditives complexes, si ce n’est que cette mémoire auditive semble moins précise que la mémoire visuelle à long terme.

Neil note également qu’il ne peut distinguer avec certitude les effets de sa perte auditive de ceux produits par le déclin de la biodiversité des lieux qu’il visite. En d’autres termes, il ne peut déterminer si ses propres difficultés à entendre oiseaux et insectes sont dues à son système auditif ou au fait que les sons ont simplement « disparu » à cause du déclin général de la biodiversité.

Les paysages naturels « invitent » notre attention

Un constat qui fait réfléchir. Neil note que les paysages urbains sollicitent, « recrutent » notre attention, alors que les paysages naturels « invitent » notre attention. Derrière les mots de l’écrivain, je comprends qu’il fait référence à ce que nous appelons « effort d’écoute » au sein de la communauté des sciences de l’audition, à savoir l’allocation volontaire de ressources mentales à l’écoute, qui semble se déployer différemment dans ces deux environnements acoustiquement distincts. Toute personne malentendante fait l’expérience de la fatigue – parfois intense – causée par l’écoute en milieu bruyant en fin de journée, avec ou sans prothèses.

Ces échanges se terminent par une séance d’écoute d’échantillons sonores joués par mon ordinateur : des vocalisations de différentes espèces d’oiseaux proposées par Marina, et des paysages sonores naturels mis à notre disposition par Bernie Krause. Parmi ces derniers : des sons de désert, savane, forêt boréale, tropicale, et tempérée enregistrés au matin. Ces exemples sonores sont utilisés dans notre article portant sur l’écologie auditive humaine.

Enregistrement correspondant à des paysages sonores naturels enregistrés à l’aube dans le désert du Sonora (Arizona, États-Unis) dans le cadre du projet ANR HEARBIODIV par l’équipe de Régis Ferriere. Les participants sont les écoutent et doivent décrire ce qu’ils perçoivent. IRL iGlobes CNRS, ENS, Université d’Arizona, Fourni par l'auteur347 KB (download)

Neil perçoit difficilement les différences entre chants d’oiseaux, confirmant le caractère profondément « fragmenté » de sa perception des sons naturels. Il distingue toutefois les différents sites (savane, désert, etc.) et moments de la journée. Mais ce n’est pas vraiment la fin de notre entretien, car pour laisser à nos collègues Clémentine et Marina le temps de régler plus finement leur matériel d’enregistrement, nous nous lançons spontanément dans une lecture de poèmes en langue anglaise évoquant l’écoute de la nature ou un moment paisible, sous le regard amusé de notre équipe.

Neil lit John Clare (.. the circling sky… cité dans le dernier livre de Neil), et je lui réponds avec Samuel Taylor Coleridge (Frost at midnight). La poésie, lorsqu’elle est lue, forme également de fabuleux paysages sonores.

Une forêt produit un paysage sonore unique et riche, composé de nombreuses vocalisations animales (des chants d’oiseaux…) et des sons d’origine géophysique comme le vent dans les feuillages, l’ensemble étant modelé par les effets de diffraction et de réverbération produits par la végétation (les troncs d’arbre, les branches, les feuilles…). Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

Ces instants passés avec Neil, sa compréhension intime et lucide des effets perceptifs de sa propre perte auditive ont nourri et illustré nos hypothèses de recherche sur les déficits auditifs.

Écouter la nature pour aller bien ?

Les déficits auditifs observés dans notre étude devraient par ailleurs affecter l’amplitude des effets réparateurs, également appelés « effets de ressourcement » produits par l’exposition à des paysages sonores naturels. Ces effets réparateurs se manifesteraient – entre autres – par une réduction du stress physiologique et de l’humeur, et une modification de notre attention auditive. En d’autres termes, l’exposition à des paysages sonores naturels pourrait nous offrir un certain « répit » cognitif, favorisant ainsi la récupération de nos capacités à prêter attention aux sons.

Prises ensemble, ces modifications causées par une perte auditive devraient donc altérer notablement la qualité de vie des personnes malentendantes.

Mais à nouveau, ceci n’est qu’une intuition car les données scientifiques et observations préliminaires manquent.

Toutefois, toutes les projections démographiques indiquent que l’urbanisation et l’artificialisation de notre environnement de proximité est un processus inexorable. Dans ce cas, pourquoi s’intéresser au contact auditif à la nature et aux effets d’une perte auditive ? On pourrait opposer à cela qu’un tiers de la population européenne vit en zone rurale mais une zone rurale n’est pas nécessairement entièrement « naturelle » (un concept qui reste à préciser…).

Artificialiser les sols, vivre en milieu urbain : le chemin inexorable vers un « printemps silencieux » ? Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

On pourrait également opposer à cela que beaucoup de personnes vivant en environnement urbain investissent du temps et des ressources pour s’exposer à des paysages et sons naturels, en visitant régulièrement des jardins, parcs, espaces verts et espaces bleus, au sein ou en périphérie des villes. Pourquoi un tel investissement ? C’est aussi cela que nous avons cherché à comprendre en rencontrant Neil.

Marcher dans les feuilles mortes

Les meubles rangés, nous partons avec lui pour une courte balade. Neil nous invite tout d’abord à traverser le loch Linne grâce à un petit ferry réalisant des traversées régulières, afin de marcher ensuite dans une petite forêt, et le long du loch. La traversée est un moment de pur bonheur, car la météo est superbe : soleil, ciel bleu, l’air est frais et piquant. Le ferry est bruyant, bien sûr, et nous nous taisons…

Neil Ansell et Christian Lorenzi durant la traversée du Loch Linne en ferry. Hausser la voix pour s’entendre et se comprendre, ou tout simplement, faire silence et attendre… Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

Une fois débarqués, nos échanges reprennent et Neil nous guide à travers une clairière et une forêt, puis sur les rives du Loch. Équipes de micro-cravate, nos échanges sont captés et enregistrés par Clémentine et Marina, qui nous suivent à quelques mètres de distance de façon à ne pas interférer avec notre écoute des lieux. Tout au long de cette balade, Neil s’arrête ponctuellement et écoute les sons associés au lieu, précisant ce qu’il entend, et ce qu’il pense ne plus pouvoir distinguer.

Balade ou ballade ? Promenade de Neil et Christian au sein d’un paysage sonore et écoute d’une œuvre musicale naturelle, agrémentée par le bruit des pas dans les feuilles mortes. Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur
Le clapotis des vagues reste audible malgré la perte auditive, et procure encore ce sentiment de bien-être bien connu souvent associé à la perception auditive de l’eau… Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur

S’il ne reconnaît plus le chant de certains oiseaux ou/et s’il n’entend plus les insectes, Neil perçoit malgré tout le son de ses pas dans les feuilles mortes, le bruissement du feuillage produit par le vent, ou encore le clapotis des vagues, s’il y prête suffisamment attention. Par ailleurs, il pense pouvoir entendre les différences entre un lieu « fermé » (la forêt) et un lieu « ouvert » (une clairière).

De retour chez lui, notre journée se termine par une tasse de thé et ces derniers mots de Neil, ces mots que je ressasse régulièrement lorsque je me remémore ce voyage :

« Nous ne sommes pas seulement là pour parler entre nous. Ce n’est qu’une partie de notre vie. Pour un grand nombre de personnes, la relation au monde naturel est une partie essentielle de leur vie ».

Notre discussion avec Neil. Clémentine Eyraud-Fourrier, Fourni par l'auteur29.6 MB (download)



Les auteurs ont reçu un soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. Elle a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

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