Portrait énergétique de l’Inde à l’ère Modi

En 2015, des ouvriers dans le parc solaire du Punjab, État du nord-ouest de l’Inde. Narinder Nanu/AFP

Comptant pour environ 3 % du PIB mondial en 2016, contre 1,6 % en 1980, l’Inde a enregistré depuis les années 2000 une accélération de sa croissance, avec un pic en 2010 à plus de 10 %. Depuis, la croissance indienne se maintient à environ 6,8 % avec un point haut à près de 8 % en 2015, ce qui permet ainsi à New Delhi de se placer en tête des pays du G20 en matière de dynamisme économique.

Depuis 2014 et l’élection de Narendra Modi, l’Inde est entrée dans une nouvelle ère de son développement économique avec la mise en place d’une politique baptisée « Make in India ». Cette dernière vise à accélérer l’industrialisation du pays et à lui permettre de s’insérer de manière plus marquée sur les marchés internationaux.

Dans ce contexte, les défis auxquels l’Inde doit faire face sont nombreux, puisque New Delhi doit gérer une dépendance grandissante aux approvisionnements extérieurs et un nouveau modèle de développement dans un contexte de transition énergétique.

Si le troisième consommateur énergétique mondial derrière la Chine et les États-Unis maintient des investissements autour de 10 milliards de dollars dans les énergies renouvelables (ENR) depuis 2015, soit environ 4 % des investissements mondiaux – en comparaison, la Chine a investi près de 78,3 milliards de dollars en 2016, soit 33 % du total mondial – son volontarisme industriel et sa politique énergétique et pétrolière soulèvent de nombreuses questions ; et tout particulièrement sur sa capacité à allier industrialisation et lutte contre le changement climatique.

Un appétit énergétique de géant

Relativement à sa population et à l’immensité de son territoire (plus de 3 millions de km2, soit environ six fois la France), l’Inde est pauvrement dotée en ressources énergétiques. Deuxième pays le plus peuplé au monde après la Chine et ses 1,379 milliard d’habitants, l’Inde représente environ 17 % de la population mondiale mais ne possède que 0,65 % des réserves mondiales de gaz, 0,3 % des réserves de pétrole et 8,3 % des réserves de charbon, selon les données du BP Statistical Review.

L’Inde a enregistré un doublement de sa consommation énergétique entre 2000 et 2016. Toutefois, sa consommation par tête (0,67 Tonne équivalent pétrole/tep) reste encore relativement faible et l’Inde ne représente à l’heure actuelle qu’environ 6,5 % de la consommation énergétique mondiale, loin derrière la Chine (22 %) et les États-Unis (16 %).

Enerdata, Author provided

Sur les marchés pétroliers, l’Inde est désormais le 3e consommateur et le 3e importateur mondial. Toutefois, près de 15 % du pétrole importé est réexporté sous forme de produits pétroliers dans la région. La production de pétrole indienne enregistre une stagnation depuis près de 10 ans autour de 0,85 million de barils/jour (mb/j).

Sur le marché du charbon, l’Inde est le 4e producteur mondial avec près de 8 % de la production mondiale et sa consommation représente environ 11 % du total mondial en 2016. Sur les marchés gaziers, l’Inde est faiblement présente en tant que producteur (0,8 % du total international) et en tant que consommateur (1,4 % du total mondial).

Enerdata, Author provided

Dépendante des importations

L’Inde est aujourd’hui dépendante des marchés extérieurs à près de 81 % pour le pétrole, 55 % pour le gaz et à 30 % pour le charbon. Sur les marchés pétroliers, l’Inde importait, en 2015, 59 % de son pétrole du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite constituant son premier fournisseur (20 %), suivi de l’Irak (17 %), des pays africains (19 % dont 11 % pour le seul Nigéria) et du Venezuela (11 %).

Le mix énergétique de l’Inde est largement dépendant du charbon, qui représente 44 % de la consommation d’énergie primaire et plus généralement des énergies fossiles (73 %). Dans le système électrique, le charbon représente 62 % des capacités de production et près de 75 % de la production d’électricité en 2016, selon les données d’Enerdata.

Les questions pétrolière et charbonnière constituent encore à l’heure actuelle le cœur des préoccupations énergétiques des dirigeants indiens, alors que le gaz (8 % de la production d’électricité) reste quelque peu en retrait. Les prévisions de consommation à l’horizon 2040 ont tendance à renforcer cette vision.

Selon les projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande pétrolière de l’Inde pourrait atteindre près de 10 mb/j, le volume d’importation de pétrole étant multiplié par 2 par rapport à 2015.

BP Statistical Review (2017), Author provided

La part du charbon à quant à elle progressé de 12 points depuis 2000, en raison notamment du développement des centrales électriques à charbon et de l’utilisation de charbon à coke pour le secteur industriel de l’acier (AIE, 2015). La faiblesse des prix relatifs du charbon par rapport aux autres énergies a été un facteur important de son utilisation en Inde durant cette période.

Avec les cinquièmes réserves mondiales de charbon et un ratio de réserves sur production estimé à 137 ans, celui-ci risque par ailleurs de demeurer une source d’énergie primaire majeure dans les années à venir.

Enerdata, Author provided

L’accent mis sur l’énergie solaire

En parallèle, le gouvernement indien affiche des objectifs ambitieux dans le secteur des énergies renouvelables (aujourd’hui, environ 62 GW sont connectés au réseau indien). Ces derniers devraient représenter 175 GW à la fin 2022, déclinés en 60 GW d’éolien, 10 GW de biomasse et 5 GW de petit hydraulique. Le secteur du solaire à lui seul devrait représenter 100 GW, soit environ 1,6 fois le parc nucléaire installé en France, décomposé en 40 GW de toits solaires et 60 GW de centrales.

Lors de la COP21 fin 2015, l’Inde a initié avec la France le lancement de l’Initiative solaire internationale (ISA). Celle-ci regroupe 121 pays riches en ressources solaires qui s’engagent à soutenir la promotion de cette énergie au niveau international. En novembre dernier, 19 pays avaient ratifié cet accord, ce qui lui a permis de rentrer en vigueur début décembre 2017. L’objectif premier est de rassembler 1 000 milliards de dollars pour financer la révolution solaire mondiale.

L’Inde souhaite à travers cette initiative toucher les 300 millions d’Indiens qui ne sont pas connectés au réseau électrique (environ 20 % de la population) et déployer des applications solaires à usage agricole. En outre, l’ISA constitue pour l’Inde un réel enjeu diplomatique de coopération avec notamment les pays africains.

Investissements massifs dans le nucléaire

L’Inde possède également 21 réacteurs nucléaires, répartis sur 6 sites, d’une capacité totale de 5,7 GW, soit moins de 2 % des capacités électriques totales installées (300 GW de capacités totales). En 2017, ce sont 5 nouveaux réacteurs nucléaires qui étaient en construction avec une capacité de 3,8 GW supplémentaire. Le plan d’investissement prévoit successivement 14,6 GW de capacités installées en 2020 et 63 GW en 2032.

L’Inde ambitionne ainsi d’investir massivement dans le nucléaire, il pourrait représenter à terme environ 25 % de la génération d’électricité en 2050, ce qui correspondrait à une fourchette comprise entre 150 GW et 200 GW de capacités nucléaires installés sur le territoire. De nombreuses études estiment toutefois, en prenant en compte les contraintes de coûts, de durée, de construction et d’acceptabilité, que 55 GW pourraient être installés en 2050.

Le développement du nucléaire en Inde pourrait s’accélérer dans les années à venir puisque de nombreux ingrédients sont présents : la volonté politique d’indépendance énergétique, de nombreux accords bilatéraux avec des pays ou des entreprises (France, Russie) et un savoir-faire technologique.

Ministère de l’électricité indien, Author provided

Le déploiement du véhicule électrique

Le gouvernement a déjà annoncé des mesures pour électrifier son parc automobile d’ici à 2030. Un objectif ici encore très ambitieux, qui devrait accroître la demande en métaux et en énergie (charbon notamment) pour répondre aux nouvelles attentes des secteurs de l’automobile et de l’électricité.

Le véhicule électrique bénéficie déjà d’une taxation à 12 % (sous le nouveau régime de taxation des biens et services (GST) entré en vigueur en juillet 2017) plus avantageuse que celle dédiée aux véhicules thermiques (28 %). Toutefois, les batteries, vendues seules, restent soumises à une taxe de 28 %.

Ceci compose un frein important au modèle de développement proposé par l’État, basé sur l’échange des batteries et qui peut s’avérer intéressant dans le cas de larges flottes de véhicules ; ce système repose en effet sur le remplacement de la batterie déchargée du véhicule par une nouvelle batterie préalablement chargée pour éviter des temps de chargement longs. Il nécessite néanmoins un stock non négligeable de batteries et une très forte homogénéité des technologies au sein du parc automobile.

Les principaux défis restent, en Inde comme dans les autres régions du monde, ceux des infrastructures de recharge et les coûts élevés de production des batteries. Le pays garde néanmoins un avantage significatif par rapport aux pays développés : un parc automobile en plein essor !

L’Inde compte aujourd’hui seulement 23 voitures pour 1 000 habitants, ce qui laisse augurer d’importants volumes de production automobile sur une échelle de temps court et une fenêtre d’opportunités pour le véhicule électrique dans un contexte de diminution des coûts.

Croissance et impératifs environnementaux

Seconde puissance démographique mondiale mais 144e en matière de PIB par tête, l’Inde se doit de soutenir durablement son industrialisation et sa croissance économique pour répondre aux attentes de sa population en matière d’emplois et de revenus.

La politique du Make in India menée depuis 2014 illustre sa volonté d’attirer les investissements étrangers dans de nombreux secteurs et d’émerger enfin sur la scène mondiale, suivant l’exemple de la Chine lors de la dernière décennie.

Dans la situation technologique actuelle de l’Inde, une croissance soutenue de son économie ne peut néanmoins se réaliser que par le biais d’une consommation énergétique grandissante alors que le pays est déjà le 3e plus grand consommateur mondial. Dans ce pays faiblement doté en ressources énergétiques (hormis le charbon), la question de l’indépendance énergétique est aujourd’hui une des priorités principales du gouvernement.

Si celui-ci entend développer les énergies renouvelables dans le futur, sa politique en matière d’énergie fossile traduit sa ferme intention de prioriser l’avenir économique du pays à court terme.

En proie aux problèmes de pollution comme en témoignent les récents épisodes de pollution atmosphérique à New Delhi – une étude de novembre 2017 du Centre pour la science et l’environnement attribue ainsi 30 % de morts prématurées dû à la pollution de l’air en Inde –, le pays se doit désormais de trouver une voie conciliant croissance économique, moindre dépendance énergétique et réponse aux impératifs climatiques et environnementaux.