Culture numérique

Pour en finir avec le « numérique »

Il est temps de reprendre la main! Pixabay

Le code est loi, disait Lessig il y a quelques années. Morozov explique bien à quel point les services proposés par les multinationales du numérique portent des valeurs précises qui ne sont jamais neutres. Richard Stallmann – fondateur du projet GNU et président de la Free Software Foundation – va plus loin : un ordinateur, dit-il, est une machine universelle qui calcule tous ce qu’on lui demande ; la question est de savoir qui demande à la machine d’effectuer les calculs ; on est là devant deux possibilités :

  • l’usager est le maître du code et il est donc le maître de la machine ;

  • l’usager n’est pas le maître du code et il est donc à la merci de la machine – ou plus précisément de celui qui est maître de son code et donc typiquement une entreprise privée.

Les téléphones portables, les tablettes et toutes leurs applications fonctionnent sur des logiciels dont le code appartient à des entreprises privées. Nous ne savons pas exactement ce que fait ce code, nous n’utilisons donc pas ces appareils, mais nous sommes plutôt utilisés par eux.

Concrètement :

  • notre vie est influencée et structurée par ces outils sans que nous puissions précisément en comprendre les principes. Les affordances des plates-formes nous poussent à certaines pratiques, les notifications scandent nos rythmes de vie, les formats des données et des documents structurent l’organisation de notre pensée ;

  • nous ne savons pas ce qui est fait de nos données et qui y peut accéder.

La même chose peut être dite – avec quelques nuances – des ordinateurs portables propriétaires. Apple, notamment, met en place des politiques qui restreignent de plus en plus de pouvoir à l’usager. Le fonctionnement de la machine devient complètement opaque souvent en protestant la nécessité de rendre les choses « simples » ou d’augmenter la sécurité. L’argument qui est devenu très vendeur est de ne pas donner à l’usager la main sur ses appareils pour éviter qu’il fasse des dégâts involontaires. Tout fonctionne indépendamment de l’usager, tout se configure de façon autonome, nous ne devons rien comprendre. Le prix à payer est que nous ne savons plus ce que nous faisons. Oui, nous ne faisons pas d’efforts pour comprendre la machine, mais en revanche nous sommes entre ses mains.

L’injonction à l’usage de logiciel et matériel propriétaire gagne en force et pouvoir – et cela n’est pas de la faute des entreprises privées, mais des usagers et, surtout, des institutions.

Or, s’il est normal que la littéracie numérique ne soit pas très développée chez des utilisateurs que personne n’a formés à ce propos, il me semble cependant aberrant que les institutions publiques – et les acteurs privés – n’entreprennent rien pour contrer ce phénomène et qu’ils soient au contraire à l’origine de cette multiplication de l’occupation de notre espace de vie par les privés.

Voici quelques exemples concrets issus de sphères différentes de notre vie quotidienne.


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L’usage d’applications propriétaires dans les échanges privés

Je pense en particulier à WhatsApp, Messanger/Facebook, Snapchat, Instagram, Twitter. Petite anecdote : je n’ai pas de Smartphone (pour les raisons que je viens de détailler). Depuis quelques années, je n’ai presque plus de contacts quotidiens avec mes parents (pourtant italiens !). Ils avaient l’habitude de communiquer avec moi par mail, mais depuis l’adoption de WhatsApp, ils considèrent que je ne suis pas joignable – je suis pourtant devant mon ordinateur connecté à longueur de journée. Ils préfèrent envoyer des messages sur WhatsApp à ma conjointe en lui demandant de me les relayer. Le contact familial est pris en otage par une compagnie privée. Au lieu que de devenir plus simple – avant il n’y avait pas ces possibilités de connexion, il fallait passer par une cabine téléphonique et un appel international… etc. –, le contact devient plus difficile, presque impossible, à moins d’adopter une application.

Vous me direz : mais même l’appel téléphonique passait par une société. Oui, bien sûr, mais le monde n’était pas investi par une compagnie unique. Et de plus, ces compagnies étaient contrôlées par les États… Le téléphone était perçu comme relevant de l’utilité publique. Or la philosophie de la privatisation de l’espace public voudrait que j’achète un téléphone avec un des deux systèmes d’exploitation possibles (iOS ou Android de Google) et que j’installe une application qui appartient à Facebook. Si je n’accepte pas ces conditions, je suis exclu de la communication avec mes parents – pour la petite histoire, j’essaie de les obliger à m’écrire des courriels ou à m’appeler sur mon fixe.

L’usage obligatoire de logiciels propriétaires dans le cadre des institutions publiques

Docx, PDF, Internet Explorer (oui, encore lui) sont bien souvent des canaux obligés lorsque nous avons affaire aux institutions publiques ! Autre anecdote : je suis en train de demander la citoyenneté canadienne. Le seul moyen pour compléter cette demande est de remplir un formulaire PDF en utilisant Acrobat Reader. Impossible de le faire en utilisant un autre logiciel. Je suis donc obligé d’installer un logiciel propriétaire si je veux bénéficier de mes droits. Un formulaire HTML aurait été accessible par tous – en utilisant un standard ouvert. Formulons-le ainsi pour que la dimension d’aberration soit plus évidente : la seule manière pour devenir citoyen canadien est de passer par la société Adobe.

Encore une fois, bien sûr, dans une société industrialisée et capitaliste, nous sommes depuis toujours confrontés à ce type de problèmes : pour remplir un formulaire papier, je suis obligé d’acheter du papier à une société privée, un stylo qui lui aussi est produit par une société privée… mais, dans ce cas, il y a plusieurs sociétés entre lesquelles je peux choisir et, surtout aucune de ces sociétés ne détient le brevet du papier ou du stylo (sauf les BICs, mais il existe d’autres types de stylos !). Dans le cas d’Adobe, le format du formulaire, son accessibilité, la structure de ses données sont établis par Adobe et par lui seul.

L’usage obligatoire d’applications et de software propriétaires dans le cadre d’institutions privées d’utilité publique

Un exemple : les banques. Il s’agit évidemment de sociétés privées, mais qui ont des responsabilités à l’égard de l’ensemble des citoyens. Or, il est désormais quasiment impossible d’être client d’une banque sans avoir recours à des logiciels ou du matériel propriétaire. Pour accéder à son compte, il faut un Smartphone – propriétaire – sur lequel faire tourner des applications – propriétaires – sous le contrôle, au choix, de Google ou d’Apple. Encore une fois, en tant qu’usagers, nous sommes obligés d’être clients de ces deux entreprises si nous voulons avoir une vie normale dans notre société. Pourquoi donc ?

L’usage généralisé du format docx comme format texte

Le format docx est désastreux pour une série de raisons. Mais ce n’est pas là la question. Le problème est que son usage est banalisé par les maisons d’édition, les institutions publiques et privées. Au lieu que de produire du texte, nous sommes obligés de produire du docx. Le format, évidemment, n’est pas neutre : il propose une conception particulière du texte et du document. L’accessibilité, en outre, dépend seulement du bon vouloir de Microsoft. Comment est-il possible que nous soyons pris dans la dynamique de transformation de l’écriture en une propriété d’une boîte américaine ?

L’usage de logiciel propriétaire par l’université et par l’éducation. À l’université, on présuppose que les membres de la communauté – étudiants, chercheurs, administrateurs – utilisent MacOs ou Windows. L’ensemble des services est pensé exclusivement pour ces deux plates-formes. Aucune assistance n’est garantie pour les systèmes libres. Souvent, il est impossible d’effectuer les tâches quotidiennes si on n’a pas un Mac ou un PC Windows. Les logiciels proposés sont toujours propriétaires – Word, PowerPoint, Excel, Endnote… Dans le domaine de l’éducation primaire – ce qui est encore plus grave –, on associe le passage au numérique avec l’adoption généralisée des iPads. Or, il me semble absolument délirant de confier l’éducation publique à une entreprise privée. Mais, concrètement, c’est exactement ce qui arrive : les livres de texte deviennent des applications iPad, gérées et maintenues par Apple. C’est Apple qui décide de leurs vies, de leurs licences de distribution, de leurs accessibilités, de la date de leurs sorties, de leurs ergonomies. Nous voyons de grandes institutions se réjouir de leur progrès, car elles ont adopté ces technologies.

De cette manière, nous sommes progressivement en train d’abandonner la chose publique – ainsi que nos vies privées – entre les mains d’une poignée d’entreprises. Je le répète : la responsabilité ne revient pas à ces entreprises, mais à nous-mêmes et à nos institutions qui – par commodité ? Par facilité ? À cause des pressions commerciales ? À cause de notre ignorance ? – ne faisons rien pour défendre l’usage d’alternatives libres.

Il existe des alternatives

Il suffit de prendre un moment pour regarder – par exemple sur le répertoire de la FSF – pour constater que, pour tous les besoins que je viens de mentionner, il y a des solutions de type libre. Libres dans le sens que leur code est ouvert – et que donc il est possible de savoir ce qu’il opère –, qu’il peut être modifié et adapté à des besoins spécifiques – qui seront donc définis par les usagers et les communautés au lieu d’être fixés par une entreprise particulière – outre qu’être aussi gratuits, ce qui n’est pas la chose la plus importante, mais qui peut également servir d’argument.

Des exemples :

  • des systèmes d’exploitation GNU-Linux qui permettent de faire tourner nos machines en évitant qu’elles fassent ce qu’elles veulent ;

  • des logiciels libres pour remplacer les logiciels propriétaires ;

  • du matériel qui respecte la liberté des usagers en rendant publiques ses spécifications techniques.

L’objection qu’on entend souvent est que ces alternatives « ne fonctionnent pas ». Concrètement cela signifie que souvent ces logiciels demandent une prise en main plus complexe. Bien sûr : dès qu’il s’agit de choisir, il est nécessaire d’avoir une compréhension de base qui demande une étude. Mais cette étude est la condition de la liberté. Si nous voulons être maîtres de nos machines, il faut que nous soyons capables de leur demander ce que nous voulons.

Cela demande des efforts, certes ; mais ces efforts sont au fondement de la possibilité de liberté. Au nom de la simplicité et des interfaces user friendly, nous renonçons peu à peu à être maîtres de notre vie. Dans une situation orwellienne, nous sommes prêts à déléguer notre vie à des entreprises pour éviter l’effort de nous demander ce que nous voulons faire.

Or, évidemment, il n’est pas possible de demander ces efforts juste aux utilisateurs. Il est indispensable que les usagers soient accompagnés, sensibilisés et aidés par les instances institutionnelles et publiques. Si l’on pense aux enfants, la question devient encore plus claire : leur éducation sera entre les mains d’Apple et Google si nous ne prenons pas la peine de prôner des alternatives à leurs monopoles.

Que faire ?

En premier lieu, ce sont les institutions qui doivent s’engager dans cette démarche. Il est nécessaire que toutes les activités institutionnelles puissent être réalisées avec du logiciel et du matériel non propriétaires et que les solutions libres soient les solutions recommandées. Il doit évidemment rester possible d’accomplir ces tâches avec du logiciel propriétaire, cela doit rester une option pour garantir la liberté des usagers : si vous voulez utiliser un Mac, un PC Windows, soyez les bienvenus, mais nous privilégions les solutions libres – et nous offrons support pour ces solutions. Les institutions devraient aussi contribuer au développement du logiciel libre en investissant dans ce domaine pour leurs infrastructures numériques – au lieu que continuer à déléguer les GAFAM.

Ensuite, il est nécessaire d’obliger les acteurs privés d’utilité publique à faire la même chose. Et d’exhorter aussi l’ensemble des acteurs privés.

Le changement d’usages et la diffusion de pratiques libres seront un pivot pour déterminer les producteurs de matériel à s’aligner à la philosophie du libre. Les producteurs de matériel qui fonctionne exclusivement avec du logiciel propriétaires doivent être pénalisés.

Ces actions publiques doivent être accompagnées par une véritable démarche de sensibilisation à ces enjeux et un investissant important en formation. L’éducation doit être au fondement pour rendre libres les utilisateurs de demain.

« Le numérique » n’existe pas comme phénomène uniforme. Il y a dans les pratiques et les technologies des univers différents et parfois même opposés. Nous devons en être conscients et agir de conséquence. Il faut lutter pour que le monde ne se réduise pas à la propriété d’une poignée d’entreprises.


Retrouvez la première partie de cette chronique ici.