Pour une recherche indépendante sur les armes nucléaires en France

Des inspecteurs soviétiques devant des missiles Pershing II démantelés en vertu du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (INF); 14 janvier 1989. Wikimedia, CC BY

Alors que la classe politique et une grande majorité du pays portent le deuil de Michel Rocard, et passent en revue ses engagements, on s’étonne du silence de cette commémoration sur l’un des thèmes qui l’ont animé au cours des vingt-cinq dernières années : la question des armes nucléaires. Porter la mémoire de Michel Rocard, en actes, c’est construire un débat informé sur l’avenir de cet arsenal en France dans un contexte modifié par le Brexit, les demandes budgétaires de la dissuasion, l’avenir incertain de la filière nucléaire française et les possibilités persistantes d’accidents, de prolifération et de guerre nucléaire. En mémoire de l’engagement du premier ministre en faveur d’un débat démocratique exigeant, nous appelons à un engagement fort de la recherche interdisciplinaire et indépendante sur le nucléaire militaire en France.

Une alternative à construire

Cet engagement est nécessaire alors que le vote britannique de sortie de l’Union européenne, que Michel Rocard avait appelé de ces vœux comme prélude à une refondation de l’Union, donne environ deux ans aux citoyens français pour choisir de manière informée, notamment à travers les élections majeures de 2017, un nouvel avenir pour la France. À l’issue de ce processus de sortie, la France deviendra la seule nation dotée d’armes nucléaires de la future UE à 27. Certes, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne hébergent des armes nucléaires américaines sur leur sol, mais la France sera la seule capable d’utiliser ses propres armes de manière unilatérale, sans l’avis de ses partenaires.

Cet engagement est nécessaire aussi parce que d’ici 2025, les Français seront appelés à contribuer à un doublement du budget de la dissuasion nucléaire pour moderniser à nouveau les composantes aériennes et sous-marines dans un contexte budgétaire tendu. Jusqu’à aujourd’hui, les Français n’ont pas été consultés et n’ont eu droit qu’à une communication para-officielle qui ne leur propose aucune alternative à la perpétuation du statu quo pour plusieurs générations.

Michel Rocard n’a jamais confondu la rigueur intellectuelle du chercheur avec la répétition incantatoire du bureaucrate. La deuxième gauche, qu’il incarne depuis son fameux discours du 17 juin 1977 au congrès de Nantes, se définit notamment par le refus de l’arbitraire de l’État. S’en tenir aux publications actuelles, largement financées par les institutions directement concernées, et qui manquent cruellement de recul par rapport aux positions officielles, ce serait exactement tomber dans ce piège.

Au contraire, les Français et leurs représentants méritent un débat dans lequel coexistent des arguments techniques et historiques précis et des paris éthiques et politiques clairs. Dans ce débat, la position officielle et la défense du statu quo ne sont qu’une position possible, et ne peuvent se présenter comme une objectivité incontestable.

Les limites de la monopolisation du sujet

L’exactitude et le débat n’étaient pas antagonistes chez Michel Rocard. La première était bien plutôt la condition d’un débat démocratique prudent et fructueux. Dans son rapport sur le grand emprunt, co-écrit avec Alain Juppé en 2009, il appelle à un investissement massif dans la recherche. Comme il l’explique dans un entretien avec Jean-Michel Djian en 2013, à l’heure ou l’homme politique est jugé sur ses qualités de communicant et de réactivité, c’est de la recherche seule que l’on peut attendre de nouvelles idées, si elle n’est pas inféodée au pouvoir.

Ainsi, sur le sujet crucial qui nous intéresse, Michel Rocard a rédigé une longue préface à l’un des rares ouvrages en français sur la question qui fasse avancer la connaissance et ne relève pas de la communication institutionnelle ou du pamphlet : Les armes nucléaires : mythes et réalités, de Georges Le Guelte (Arles, Actes Sud, 2009).

Pour mesurer les limites de la monopolisation du sujet par une recherche para-officielle, il suffit d’observer qu’au contraire des États-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël et de l’Inde, la France ne dispose pas d’histoire critique complète de son programme nucléaire militaire et entretient un accès insuffisant à l’information, y compris pour les élus.

Repenser la gouvernance nucléaire mondiale

Au-delà des choix nationaux, il est urgent de repenser la gouvernance nucléaire mondiale. Là aussi, la France doit faire entendre sa voix, c’est-à-dire la voix de ses citoyens, également citoyens d’une Union européenne à refonder. Pour ce faire, l’initiative doit être construite sur un socle intellectuel et scientifique solide. Contrairement à ce que les convaincus de tous bords peuvent asséner, on ne sait pas tout sur les questions nucléaires militaires.

Nos recherches illustrent que les sciences humaines et sociales peuvent éclairer le passé nucléaire, révéler les limites de notre connaissance et exposer les risques de croire qu’elle est suffisante. Elles manifestent également que des progrès dans le sens du désarmement deviennent pensables lorsqu’on développe les technologies qui permettront de compter et d’authentifier les armes nucléaires tout en protégeant les informations sensibles, ainsi que les moyens de vérification des stocks existants de matières fissiles et de l’interdiction future de leur production déjà demandée par la France.

Nous invitons nos collègues chercheurs, français et européens, à s’associer à notre démarche qui repose les questions nucléaires comme un problème démocratique à saisir dans la longue durée.

Enfin, une fois construite la possibilité d’un choix véritable, les citoyens français et leurs représentants pourront se prononcer et faire un pari sur l’avenir en toute conscience, sans que les experts n’appellent leur silence consensus. Alors seulement hommage aura été rendu au combat de Michel Rocard contre l’arbitraire de l’État, et pour une recherche académique exigeante au service du débat démocratique.