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La communication entre les humains serait très difficile, voire impossible sans la mémoire discursive. Nos souvenirs nous permettent à la fois de nous comprendre ou de vivre d’irréconciliables différends. shutterstock

Pourquoi certains mots blessent les uns et pas les autres… C’est une question de mémoire discursive

La controverse survenue à l’Université d’Ottawa, en octobre, entourant le mot en n nous a rappelé qu’il existe des pans de notre Histoire, comme l’esclavage, la Shoah ou la répression des Premières Nations qui, bien qu’ils méritent qu’on en parle pour mieux les comprendre, doivent être abordés avec respect et empathie.

Seuls ceux qui les ont vécues peuvent ressentir à leur juste valeur la douleur et l’humiliation liées à certains mots comme le mot en n… Il existe des précautions méthodologiques pour aborder ces questions, mais il faut reconnaître que certains mots traînent toujours avec eux un lourd fardeau. Leur seule évocation peut ramener des souvenirs douloureux, enfouis profondément dans ce qu’on appelle la mémoire discursive.

En tant que spécialiste et chercheur en linguistique et analyse du discours, je m’intéresse à la communication entre les individus de différentes cultures, car les malentendus qu’elle provoque reposent souvent sur des réflexes et des repères inconscients, ce qui les rend d’autant plus pernicieux.

Le rôle de la mémoire discursive

La communication entre les humains serait très difficile, voire impossible sans la mémoire discursive. Nos souvenirs nous permettent à la fois de nous comprendre ou de vivre d’irréconciliables différends.

« Chaque mot méchant prononcé rejoint des phrases, puis des paragraphes, des pages et des manifestes et finit par tuer le monde » a dit dans un tweet Gregory Charles, citant son père, après l’attentat à la grande mosquée de Québec, en 2017. Cette idée exprimée ici de façon concrète est définie par les spécialistes en analyse du discours par le concept d’interdiscours

Ainsi, les mots ne sont pas qu’un assemblage de lettres et ne sont pas isolés de leur contexte. De plus, chaque contexte d’emploi d’un terme génère une perception particulière chez la personne qui le reçoit. D’où une multiplication des références.


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Dans les cours de langues ou d’argumentation que je donne, où presque tous les sujets sont abordés, il m’arrive de constater chez certains étudiants de la gêne, de l’irritation ou de voir des fronts se plisser à l’évocation d’un mot qui par ailleurs laisse d’autres étudiants insensibles. Cela m’a poussé à fouiller la question.

En linguistique, les mots ont une forme (signifiant) et un sens (signifié) plus unanimes, mais ils réfèrent à des réalités (référents) bien personnelles.

Le rapport entre le signifiant et le signifié est en réalité arbitraire, mais il est stable. Par contre, le référent est plus instable. Chaque auditeur perçoit un terme selon l’expérience qu’il en a. Prenons le mot « amour ». Ceux qui ont toujours été heureux en amour, le mot aura une connotation positive. Mais pour ceux qui ont vécu des déceptions amoureuses, il aura une connotation négative.

Pour mieux comprendre, on peut aussi penser à un match de hockey. Quand un individu non initié aux mœurs de la société nord-américaine regarde un match de hockey entre les Canadiens de Montréal et les Bruins de Boston, il voit des gens habillés chaudement qui glissent avec agilité sur la glace et se disputent une rondelle grâce à des tiges au bout recourbé. Voilà pour le signifiant. Ce regard en surface peut être assimilé à la compréhension d’un texte dont on ignore le contexte culturel et le référentiel.

Mais le Québécois amateur de hockey, qui a déjà vu jouer les Canadiens et les Bruins, qui connaît l’issue de chaque jeu, les statistiques des joueurs et la conséquence de tel geste en situation d’infériorité numérique, celui-là vit dans l’anticipation. Un spectateur averti regarde le match, mais revoit aussi en même temps tous les matchs déjà vus. Ce regard en plusieurs « couches » peut être assimilé au discours.

Pauline Marois, cheffe du Parti Québécois, observe Pierre Karl Péladeau lors d’une conférence de presse à Saint-Jérôme, au Québec, le 9 mars 2014. M. Péladeau, qui annonçait alors sa candidature dans cette circonscription avait créé une controverse en scandant qu’il voulait « faire du Québec un pays », le poing levé. LA PRESSE CANADIENNE/Graham Hughes

En 2014, quand Pierre Karl Péladeau a levé le poing et scandé qu’il voulait [« faire du Québec un pays »], il a provoqué un tollé. Alors qu’un spectateur non averti pourrait s’étonner du remous provoqué par cette déclaration, d’autres y ont vu un écho au « Vive le Québec libre » du général Charles de Gaulle, lancé du balcon de l’hôtel de ville de Montréal en 1967.

Mais ces mots et le geste qui l’accompagnait rappelaient aussi « Vive la France libre » citation prononcée par De Gaulle en 1940, réveillant la flamme patriotique des Français. Ce fut d’ailleurs le slogan de la libération de la France lors de la Seconde Guerre mondiale. Les mots prononcés par Pierre Karl Péladeau sont le texte, alors que le contexte — et les implications — de ces mots sont l’interdiscours.

Tirer profit de l’implicite

Le recours à l’implicite, au présupposé ou au sous-entendu peut avoir un avantage notamment juridique. Bien souvent, en communication publique, certains propos portés contre un adversaire politique, par exemple, peuvent faire l’objet de poursuites pour diffamation.

Par contre, faire une simple allusion à un acte qui n’est plus actuel permet de faire comprendre un point de vue sans l’affirmer. La personne visée est responsable d’avoir lié elle-même les pièces du puzzle, et d’en avoir déduit une idée que son interlocuteur n’a pas formellement exprimée.

Il est possible aussi de tirer profit du capital symbolique de certains événements. Pensons au célèbre « J’accuse », d’Émile Zola, qui est le titre d’une lettre ouverte publiée le 13 janvier 1898 dans un quotidien parisien, accusant le président français de l’époque d’antisémitisme. L’expression a été utilisée par la suite dans des textes politiques, des pièces de théâtre, chansons, affiches et œuvres d’art. « J’accuse » n’est pas qu’un titre coiffant un texte d’Émile Zola, il porte une charge polémique qui a fait trembler une république entière !

Prendre conscience du mécanisme

La mémoire discursive a donc des avantages. Toutefois, le fait que l’auditoire n’ait pas toujours les références culturelles ou historiques pour comprendre l’allusion faite par un locuteur peut poser problème.

Ne pas être conscient de ce mécanisme discursif peut causer bien des malentendus. Le comprendre aide certainement à mieux communiquer. Mais un locuteur de mauvaise foi peut en profiter. Dans un tel cas de figure, au-delà des mots et de leur portée, il reste l’intention de celui qui parle. Et cette intention comme dans le cas de l’usage du mot en n, est bien bien difficile à apprécier.

Quoi qu’il en soit, certains mots portent leur fardeau, peu importe comment on les enveloppe. Se mettre à la place de son auditoire est la clef d’une bonne communication. Comprendre d’abord et accepter que chaque personne puisse percevoir un mot différemment peut aider à établir un dialogue.

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