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Pourquoi les États-Unis bannissent TikTok

L'actrice Marie Zaccagnino et le musicien Sean Sheridan s'enregistrent en train de danser pour une vidéo TikTok devant le pont de Brooklyn le 26 mai 2020 à New York. Angela Weiss/AFP

À partir de ce dimanche, l’application chinoise TikTok sera impossible à télécharger aux États-Unis, et ce malgré une demande faite à la justice américaine afin d’éviter son interdiction – initialement prévue pour le 20 septembre.

Cette mesure prise par l’administration américaine repose principalement sur des craintes pour la sécurité nationale du pays, même si l’application semble d’apparence on ne peut plus inoffensive&nbsp. Au point que le président des États-Unis Donald Trump vient d'interdire son téléchargement.

Le principe de TikTok repose sur le partage de courtes vidéos. Elle définit sa mission de façon très sympathique :

« TikTok est la destination incontournable pour les vidéos mobiles au format court. Nous avons pour mission de développer la créativité et d’apporter de la gaieté. »

Avec 2 milliards de téléchargements sur les stores d’Apple et de Google, d’après une étude de Sensor Tower, et un nombre d’utilisateurs actifs avoisinant le milliard (un nombre qui a explosé durant le confinement mondial), c’est un succès mémorable de l’Internet contemporain.

Selon des estimations du cabinet d’études eMarketer, le nombre d’Américains utilisant TikTok devrait dépasser la barre des 50 millions dès 2021. Or 41 % des utilisateurs ont entre 16 et 24 ans. La propagation fulgurante de cette application « sous tutelle » du pouvoir chinois, sorte de cheval de Troie intellectuel apte à « formater » un public influençable en distillant insidieusement – outre la censure assumée – des croyances et des valeurs bien éloignées de celle de l’oncle Sam provoque une grande inquiétude de l’administration américaine, qui a identifié cinq risques potentiels liés à TikTok.

Les risques « géopolitiques »

Risques 1 et 2 : La collecte de données par les autorités chinoises

1 : La collecte de données sur les employés du gouvernement américain.

Ce premier risque a amené le sénateur Josh Hawley à présenter le 12 mars 2020 au Sénat un projet de loi interdisant le téléchargement et l’utilisation de TikTok sur les appareils du gouvernement fédéral. Hawley prévoit des exceptions pour des activités telles que les enquêtes des forces de l’ordre et la collecte de renseignements, mais si son texte était adopté, « aucun employé des États-Unis, officier des États-Unis, membre du Congrès, employé du Congrès, ou officier ou employé d’une société d’État » ne pourra télécharger ou utiliser TikTok ou toute autre application développée par ByteDance ou toute entité appartenant à ByteDance.

2 : La collecte de données sur les personnes américaines non employées par le gouvernement.

Risques 3 et 4 : La censure

3 : TikTok censure les informations émanant de Chine, à la demande de Pékin.

4 : TikTok censure les informations extérieures à la Chine, et ce à la demande de Pékin.

Risque 5 : La désinformation

5 : Les usagers peuvent diffuser de fausses informations fournies par le pouvoir chinois.

Des failles réparées, et après ?

En outre, en janvier 2020, une importante faille de sécurité de TikTok avait été détectée par les chercheurs en sécurité de Check Point Research. La faille offrait quatre possibilités d’actions malveillantes loin d’être anodines. Elle permettait à ceux qui sauraient l’utiliser :

  • d’accéder au gestionnaire de vidéos des utilisateurs de TikTok ;

  • de publier des contenus à la place des usagers ;

  • de diffuser sur l’application des vidéos enregistrées en privé par les usagers ;

  • d’accéder au profil des membres du réseau et de récupérer leurs données personnelles.

De quoi renforcer les craintes des autorités américaines sur le potentiel de nuisance de l’application, quand bien même le réseau social a corrigé la faille dans sa dernière version mise à jour. Luke Deshotels, ingénieur en sécurité au sein de TikTok, avait alors déclaré dans un communiqué relayé par The Verge :

« TikTok s’est engagé à protéger les données de ses utilisateurs. Nous encourageons les chercheurs en sécurité à nous faire part en privé des failles zéro-day. […] Avant même la divulgation publique, Check Point avait reconnu que tous les problèmes signalés avaient été corrigés dans la dernière version de notre application. Nous espérons que cette résolution réussie encouragera une future collaboration avec les chercheurs en sécurité. »

Cela pouvait-il pour autant rassurer les autorités américaines ? La réponse est clairement non. Les failles sont une chose. Le fait que l’application les a corrigées aussi rapidement donne certes une impression de transparence mais celle-ci ne change en rien la mainmise (censure, etc.) d’un régime autoritaire sur un réseau social qu’il laisse se distiller dans le monde « libre » selon ses règles. Ce réseau – d’une autre façon, mais au même titre que le site d’informations multilingue russe « Sputnik » – demeure une arme insidieuse d’influence massive…

Les failles ne sont-elles pas, in fine, que des détails dont l’élimination ne résout nullement la réalité de deux mondes qui s’affrontent ? Rappelons-nous, pour mettre les choses en perspective, qu’en 2018 c’est une levée de boucliers des salariés de Google qui avait contraint la firme à revenir sur sa proposition de se conformer aux exigences de censure du pouvoir chinoise. « La méthode TikTok » ne contourne-t-elle pas de fait, cette problématique pour, sans violence et subrepticement, se doter des moyens d’imposer une certaine vision du monde à l’Occident ?

La problématique demeure : celle d’un outil à la solde d’un régime autoritaire qui ne joue pas selon les mêmes règles du jeu que les régimes à prétention démocratique…

La tentation d’un mésusage de TikTok, fantasme ou réalité ?

« Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder. Résistez et votre âme se rend malade à force de languir ce qu’elle s’interdit », avertissait Oscar Wilde.

La tentation de détournement d’usage d’un outil aussi fortement implanté dans le camp de la jeunesse « ennemie » est nécessairement élevée à Pékin. Ne faudrait-il pas être bien naïf de croire qu’un régime autoritaire n’en fasse pas un usage plus… actif ? À vous de juger.

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