Pourquoi les filières du sport de haut niveau sont propices aux violences sexuelles

Le couple Sarah Abitbol et Stéphane Bernadis patinent le 02 décembre 2006 à Paris à l'occasion de l'inauguration de la patinoire de l'Hôtel de Ville. Stéphane de Sakutin / AFP

Le 30 janvier dernier, l’ancienne sportive professionnelle Sarah Abitbol, 44 ans, était l’invitée de l’émission Le Grand Entretien, sur France Inter. Titrée à de nombreuses reprises avec son partenaire, Stéphane Bernardis, la championne de patinage artistique venait présenter son livre-témoignage, Un si long silence, aux éditions Plon. Comme son titre le laisse supposer, l’ouvrage n’est pas consacré à ses exploits sportifs : Sarah Abitbol y dénonce les abus sexuels que lui a fait subir, de 15 à 17 ans, son entraineur, « Monsieur O ».

Elle l’appelle Monsieur O. car elle n’a pas la force de prononcer son nom. Le traumatisme demeure trop important, malgré les trois décennies qui se sont écoulées depuis les faits. Elle a consigné chacun d’eux dans un carnet. Aujourd’hui, elle peut enfin en parler, dans le livre qu’elle co-signe avec la journaliste Emmanuelle Anizon.

Le témoignage de Sarah Abitbol est terrible. Il révèle non seulement la violence de ce qu’elle a vécu, mais aussi les conséquences psychologiques qui en ont découlé, et dont elle dit encore souffrir. Ce témoignage est terrible, aussi, car il met en lumière les insuffisances et les complaisances d’un milieu sportif qui ne prend pas encore pleinement la mesure de ces drames. Et donc ne met pas en place les moyens de prévention nécessaires.

Un isolement propice aux dérapages

Les aspirants sportifs professionnels intègrent très tôt les filières sportives de haut niveau, particulièrement dans la gymnastique, le patinage artistique et le tennis. L’âge d’entrée dans ces disciplines se situe en effet aux alentours de 10 ans, la carrière des jeunes sportifs commençant alors qu’ils sont mineurs. Par comparaison, en cyclisme l’intégration des filières de haut niveau se fait vers 15-16 ans, pour le rugby cela peut même commencer à 18 ans dans certains cas.

De très jeunes enfants se retrouvent ainsi coupés de leur milieu familial, de leurs amis et de leur « village social ». Élevés afin de devenir les champions de demain, ils grandissent dans un monde hors norme, à l’écart de la vie des jeunes de leur âge.

Bien souvent se construit alors une relation fusionnelle avec l’entraîneur, qui est là pour les transformer et les magnifier. Il est à la fois leur mentor, celui qui va leur faire atteindre leur Graal, et la personne dont ils dépendent, le seul repère à leur disposition pour les rassurer. Il est aussi celui qui peut, du jour au lendemain, les éjecter du système…

Des limites floues, un ressenti difficile à exprimer

Apprentissage des mouvements, parades, correction des postures… Pour construire le geste sportif, l’entraîneur doit nouer une relation tactile avec son élève, afin de le guider dans son apprentissage. Ces très jeunes gens n’ont pas toujours la conscience des limites, et la maturité suffisante pour déterminer « ce qui se fait » ou « ce qui ne se fait pas ». De plus, ils n’ont pas toujours d’espace de communication pour partager leur ressenti, que ce soit avec des amis proches ou avec leur famille. Ressenti qu’ils ne savent pas toujours correctement identifier, du fait de leur jeune âge.

Et même lorsqu’ils parviennent à clairement identifier la cause de leur malaise, leur parole se trouve muselée par le sentiment de honte et la peur que leur inspirent ces agressions. Révéler quoique cela soit leur fait peur et, n’ayant pas encore appris à négocier leurs émotions, ils ont peur de la peur, ce qui les bloque.

La dénonciation de ces pratiques par les parents eux-mêmes, lorsqu’ils en sont informés, est parfois difficile. Plusieurs freins peuvent en effet s’opposer à leur désir de sortir le plus rapidement possible leur enfant de ce milieu maltraitant : difficulté à surmonter l’épreuve d’aller à la police pour dénoncer le crime, culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur pour le prévenir et protéger leur enfant, deuil parfois difficile de leurs espoirs de succès sportifs, surtout en regard du coût engagé et des sacrifices qui ont été consentis, etc.

Les sports individuels, particulièrement à risques

Les sports individuels sont davantage propices à ces abus car les enfants sont davantage isolés. Moins en contact avec des jeunes de leur âge, ils sont plus seuls et vulnérables. Dans les sports d’équipe, le groupe protège un peu plus.

Les jeunes filles sont particulièrement vulnérables aux prédateurs. S’il n’existe pas de chiffre spécifiquement en lien avec le milieu sportif, les statistiques des violences sexuelles montrent une prévalence supérieure des agressions sexuelles vis-à-vis des filles que des garçons. Elles sont en effet plus dans la relation que ces derniers et, en cas de stress, sont davantage à la recherche d’un réconfort relationnel. Les criminels savent manipuler ce caractère pour en abuser.

Il ne faut cependant pas imaginer que les jeunes garçons sont protégés : ils sont également victimes d’abus sexuels. Ces derniers peuvent être perpétrés par des femmes comme par des hommes, même si la prédominance masculine dans la population des entraîneurs et des dirigeants sportifs fait qu’un plus grand nombre de criminels sont de sexe masculin.

Le risque de ce type de dérapage est d’autant plus grand que certains entraîneurs se résolvent à cette carrière suite à des reconversions difficiles plutôt que par réelle vocation (deuil de leur propre carrière sportive, insécurité financière et statutaire, désir d’accomplissement par procuration…) et qu’ils ont eux-mêmes ont parfois subit des violences sexuelles.

Des conséquences trop longtemps sous-estimées

Pendant longtemps, les conséquences des agressions sexuelles ont été déniées ou banalisées, particulièrement chez les filles. Dans le film Le Mur, de Sophie Robert, une célèbre psychanalyste déclare que « l’inceste paternel ça ne fait pas tellement de dégâts, ça rend juste les filles un peu débiles ». L’enfant est un être humain en chantier. Toute agression sexuelle fonctionne comme un caillou qui vient frapper un pare-brise. Ce qui importe, ce n’est pas la taille du caillou, ou l’importance de l’agression, mais son impact, la façon dont celui-ci va briser, et faire parfois voler en éclat, l’équilibre émotionnel d’une personne.

On a pu observé une plus grande prévalence de troubles de la personnalité type borderline, de troubles alimentaires ou d’addictions chez des personnes ayant subit dans leur enfance des traumas précoces. Les filles sont souvent plus profondément impactée que les garçons car elles ont un fonctionnement moins compartimenté que ces derniers ce qui permet à l’onde de choc de se propager plus profondément. Cet impact a été particulièrement été bien exprimé dans la série Unbelievable, sur Netflix.

Vers un changement de mentalités ?

Le drame vécu par Sarah Abitbol n’est malheureusement pas le premier cas d’abus sexuel dans le sport. En mai 2007, l’ancienne joueuse de tennis professionnelle Isabelle Demongeot avait déjà écrit un livre, Service volé, dans lequel elle dénonçait les viols perpétrés par son entraîneur.

Cependant, le contexte a changé : du phénomène #MeToo au témoignage de l’actrice Adèle Haenel en passant par les affaires qui n’en finissent pas de secouer l’Église catholique, le clip d’Angèle « Balance ton Quoi » et le livre Le consentement, de Vanessa Springora, prélude à « l’affaire Matzneff ».

Récemment, de nombreuses affaires ont été révélées aux États-Unis dans le milieu de la gymnastique, à l’instar de celle qui a mené à la condamnation à la prison à perpétuité Larry Nassar, ancien médecin de l’équipe des États-Unis.

Le milieu sportif doit prendre ses responsabilités

Il n’est plus possible de se voiler la face devant ces crimes. Des mesures de protection doivent être prises. Les instances sportives ont effet aujourd’hui des obligations morales. Au niveau des entraîneurs et cadres sportifs, elles se doivent de les former sur les relations adéquates dans l’exercice de leurs fonctions, et de mettre en place un plan de prévention des risques, à l’instar du document unique de prévention des risques professionnels qui existe dans les entreprises.

Concernant la prévention des risques psychosociaux, ce document s’intéresse plus particulièrement à la souffrance au travail, au harcèlement, à la violence et aux addictions. Il s’agit notamment d’apprendre le principe du consentement à toute personne travaillant dans une organisation. Nommer ces risques est déjà un premier pas pour en faire prendre conscience, les considérer puis organiser des moyens de préventions.

En ce qui concerne les jeunes sportifs, les instances dirigeantes doivent s’assurer qu’ils soient bien informés de leurs droits et qu’ils connaissent les ressources à leur disposition, telles que le numéro national d’aide aux victimes mis à leur disposition. Il faut les former à la gestion émotionnelle, les mettre en capacité de faire appel à des aides si nécessaire. Des espaces d’écoute et d’expression doivent également être instaurés.

Enfin, il faut modifier le système actuel afin de sortir des relations duelles entraîneurs/sportifs. En créant une situation de dépendance, elles créent les conditions propices au développement de relations fusionnelles, voire d’emprise, et augmentent le risque de dérapage.

L’efficacité de ces mesures en termes de prévention et leurs résultats sur le terrain devront être évaluées régulièrement. Ce sujet devra en particulier faire partie de l’évaluation psychologique longitudinale obligatoire chez les sportifs de haut niveau. Il est urgent de moderniser et professionnaliser les pratiques et les structures sportives pour que jamais plus de tels actes ne puissent avoir lieu.

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