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Pourquoi les touristes fréquentent-ils des lieux artificiels alors qu’ils sont en demande d’authenticité ?

L'ilôt artificiel Canua Island est toujours amarré au port de la Seyne-sur-Mer. Nicolas Tucat / AFP

Que diriez-vous d’un séjour sur un îlot artificiel flottant végétalisé comprenant un restaurant, un bar lounge, un beach club, ou encore une piscine d’eau douce chauffée ? Tel était ce que proposait le projet Canua Island, conçu pour accueillir jusqu’à 350 clients. Faute d’autorisation de navigation, l’embarcation reste toujours pour l’heure bloquée au port de La Seyne-sur-Mer dans le Var, sous le feu de critiques sociales et écologiques. Le 13 juin, les fondateurs du projet déclarent avoir renoncé.

L’ilot incarne ce que l’on appelle en géographie le « tourisme de simulation ». Exploitant l’artifice, il est pratiqué dans des espaces détachés des spécificités géographiques, climatiques ou culturelles du lieu de leur implantation. Même dénoncé, il connaît un développement mondial comme en témoignent divers autres projets tels que l’idée d’une serre tropicale géante (la plus grande du monde) Tropicalia à Berck-sur-Mer ou d’une reproduction d’un quartier croate dans le parc de loisirs allemand Europa-Park. Pour les espaces déjà construits, le succès est souvent au rendez-vous. Le ZooParc de Beauval a, par exemple, été contraint de suspendre des réservations en mai 2023. La fréquentation des grands parcs de loisirs français devrait, en 2023, excéder les records de 2022.

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Comment analyser ce paradoxe, cette coexistence entre deux mouvements contradictoires ? Au-delà du cas Canua Island, des critiques visent le tourisme de masse et incitent d’ailleurs certains spécialistes à proposer une réinvention du secteur et une remise en cause des objectifs de conquête et de démesure pour préférer des approches valorisant l’humain, l’écologie et l’authenticité. La quête de cette dernière est établie aussi bien par des études professionnelles que par des recherches. Malgré cela, le triomphe du faux invite aussi à s’intéresser à l’attrait pour ce tourisme de simulation.

Copie authentique ou réalité originale ?

En transcendant les tourismes de nature et de culture, le tourisme de simulation concerne à la fois des parcs animaliers, des îles artificielles ou encore des grottes préhistoriques reconstituées comme Lascaux IV ou Chauvet 2. Il n’est, en réalité, pas strictement incompatible avec la quête d’authenticité. C’est parfois une forme d’authenticité mise en scène par les professionnels pour répondre aux attentes d’individus désirant vivre des expériences différentes de celles de leur vie quotidienne qui, elles, resteraient marquées par l’inauthenticité.

La grotte Lascaux IV, fac simile intégral de la grotte découverte en 1940, a ouvert ses portes au public le 15 décembre 2016. JanManu/Wikimedia, CC BY-SA

Pour mieux comprendre l’attrait exercé par ce tourisme, on peut convoquer la notion de simulation, également appelée « hyperréalité ». Elle désigne une réalité, différente de la réalité matérielle, qui conduit à ne plus distinguer le vrai du faux. Deux types d’hyperréalité s’opposent : celle qui constitue une copie authentique ou « améliorée » de la réalité matérielle et celle qui correspond à une réalité originale.

Le phénomène d’hyperréalité est une dimension de la postmodernité qui renvoie à un changement structurel de l’individu et de la société. Celui-ci est notamment lié à un désenchantement produit par la crise socio-économique de la deuxième moitié du XXe siècle. Il s’est traduit par l’apparition de pratiques de consommation paradoxales.

Du spectaculaire en toute sécurité

Les offres hyperréelles présentent ainsi des avantages recherchés par certains individus. Elles proposent une authenticité, au rabais certes, mais moins risquée que l’authenticité « véritable », sans tous les inconvénients existants dans la réalité. Tropical Islands, parc aquatique berlinois, paraît par exemple plus attrayant qu’une île réelle à la chaleur étouffante et pleine d’insectes. Ces offres d’un monde aseptisé permettent de vivre en toute sécurité des expériences procurant des sensations multiples. Les parcs Disney promettent eux aussi des sensations extrêmes tout en les contrôlant.

Tropical Islands, parc aquatique berlinois sous serre.

L’hyperréalité permet aussi de mettre en scène des dimensions démesurées pour offrir du spectaculaire car le spectaculaire procure du plaisir. Toutes les cabines du plus gros paquebot du monde, l’Icon of the Seas sont ainsi réservées alors qu’il est toujours en construction !

Elle donne également l’opportunité aux individus de s’immerger dans des expériences de consommation car l’hyperréalité exploite des concepts projectifs. Au cours d’un colloque, des chercheurs ont émis l’hypothèse que l’immersion serait facilitée par le sentiment de sécurité procuré. De plus, elle serait d’autant plus grande que les offres hyperréelles sont infidèles au monde réel, car l’individu n’est pas obligé de respecter les limites que ce monde impose. Planète Sauvage, en Loire-Atlantique, propose ainsi de vivre l’« aventure sensationnelle d’un safari » africain.

Le caractère enclavé et sécurisé des offres hyperréelles a conduit à les qualifier de « bulles touristiques ». Leur nombre devrait croître en raison de l’importance accordée par certains individus au risque perçu et au sentiment de sécurité.

Des bulles qui sortent du champ touristique

Au-delà, ces offres constituent des opportunités pour les professionnels qui peuvent satisfaire les attentes des individus et produire des expériences aptes à réenchanter le consommateur. Consommation et loisir fusionnent ainsi dans le cadre du fun shopping ou retailtainment comme le fait Planet Ocean au centre commercial Odysseum à Montpellier. Il s’agit aussi de rapprocher les expériences des individus pour répondre à leur désir de vivre de multiples expériences, même si les caractéristiques locales sont inadaptées. Typiquement, faire du Ski à Dubaï.

La plaine africaine du zoo de Beauval dans le Loir-et-Cher. Daniel Jolivet/FlickR, CC BY-SA

L’idée peut aussi être moins mercantile : contribuer à la préservation d’espaces fragiles a par exemple été à l’origine de la réalisation de la Grotte Chauvet 2 ; le ZooParc de Beauval participe à un programme de conservation des pandas. Au-delà, il y a un objectif d’éducation du public.

Les limites de pareilles offres apparaissent néanmoins bien vite : impact environnemental, artificialisation des terres, incitation pour les individus à ne plus souhaiter affronter les difficultés du monde réel et les amener à ne plus être en mesure de différencier le vrai du faux… Des réalités du faux, telles les files d’attente, peuvent aussi s’avérer moins plaisantes que ce qui pourrait être expérimenté dans la réalité. La marchandisation de presque tout et l’uniformisation de la planète résultant d’une exploitation excessive de l’hyperréalité peuvent déclencher des comportements de résistance de la part de certaines personnes face à une « désappropriation » de leur vie.

Tout cela invite à préconiser une modération du recours à l’hyperréalité à l’ère de l’anthropocène. Ces recommandations sont d’autant plus importantes que le concept de bulle artificielle est exploité dans d’autres secteurs tels celui de l’habitat résidentiel pour donner lieu à des gated communities (communautés fermées) : la ville privée Celebration en Floride a été initialement créée par le groupe Disney. Le projet Pangeos, ce yacht géant à 8 milliards de dollars en forme de tortue, mêle lui aussi à sa manière tourisme et habitat résidentiel pour 60 000 personnes. Il illustre la course à la démesure provoquée par l’hyperréalité qui aboutit à l’offre d’extravagances.

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