Pourquoi socialisons-nous avec les robots ?

Le robot Berenson - Photo: Stéphanie Leclerc-Caffarel, 2015. CC BY-NC-ND

Les robots véhiculent des craintes de toute sorte. Ils risquent de nous voler notre travail, ainsi que le pensent certains experts. Ils pourraient être tentés, si jamais une intelligence venait à émerger parmi eux, de nous réduire en esclavage, voire d’anéantir l’humanité tout entière. Les robots sont certes d’étranges créatures, mais peut-être pas seulement pour les raisons que l’on invoque généralement. Nous avons en fait de bonnes raisons d’éprouver un peu d’inquiétude à propos de ces machines.

Une publicité pour le robot Kuka: les robots peuvent-ils nous remplacer?

Imaginez que vous visitiez le musée du quai Branly–Jacques Chirac. Vous déambulez parmi les collections et votre curiosité vous guide vers un objet. Vous restez là un moment vous sentez qu’une présence familière s’avance vers l’objet qui a retenu votre attention. Vous vous déplacez doucement, et un sentiment étrange commence à vous saisir lorsqu’en tournant la tête, vous semblez distinguer, encore floue, une figure qui n’est pas celle d’un humain mais d’une créature inconnue.

L’inquiétude vous gagne. À mesure que votre tête se tourne, et que votre vue devient plus nette, ce sentiment se précise. Vous réalisez qu’il s’agit d’un robot humanoïde ; le robot Berenson, appelé ainsi en référence à l’historien de l’art Bernard Berenson, et qui a été conçu par le roboticien Philippe Gaussier (ETIS) et l’anthropologue Denis Vidal (IRD) dans le cadre de l’expérimentation qu’ils conduisent avec le soutien du musée depuis 2012. L’étrangeté laisse subitement place à l’effroi et vous reculez d’un pas.

La vallée de l’étrange

Le sentiment que vous venez d’éprouver ne cesse d’être exploré en robotique depuis qu’un chercheur japonais, le professeur Masahiro Mori, en a fait la théorie dans les années 1970. Si un robot nous ressemble, dit-il, nous sommes prêts à considérer sa présence au même titre qu’une présence humaine. Mais au moment où il va nous révéler sa véritable nature, nous éprouverons un profond sentiment de malaise et entrerons dans ce qu’il nomme la vallée de l’étrange. Le robot alors apparaîtra à nos yeux au même titre qu’un zombie.

La vallée de l’étrange, théorie élaborée par M. Mori. Passé un certain point nous commençons à considérer la machine comme un « monstre » ou un « zombie ».

Si la théorie de Mori peine à être systématiquement vérifiée, les sentiments que nous éprouvons face à une machine autonome se mêlent autant d’incompréhension que de curiosité. L’expérience conduite au musée du quai Branly avec le robot Berenson montre par exemple comment sa présence génère des conduites paradoxales. Elle souligne la profonde ambiguïté qui caractérise la relation que l’on peut avoir avec lui.

Les robots posent en fait bien des problèmes de communication aux humains. Si l’on s’en méfie, c’est avant tout parce que l’on ne comprend pas bien si de telles machines ont des intentions, quelles sont-elles, et comment poser les bases d’une compréhension minimale indispensable à toute interaction. Ainsi, s’il est courant de voir des visiteurs du musée du quai Branly adopter un comportement social avec le robot, en lui parlant par exemple, ou en se mettant face à lui pour chercher à savoir de quelle manière il perçoit son environnement, c’est en quelque sorte pour tenter d’établir le contact avec lui. Il y a quelque chose de stratégique à considérer, même temporairement, le robot comme une personne. Toutefois ces comportements sociaux ne se donnent pas seulement à voir lorsqu’on essaie d’interagir avec une machine qui nous ressemble.

Interactions sociales

Une équipe interdisciplinaire s’est récemment constituée afin d’explorer les espaces ouverts lors de ces interactions, et principalement les moments où, dans notre esprit, l’on prête à l’autre des intentions et une intelligence. C’est ainsi qu’est né le projet PsyPhINe. Celui-ci, en s’appuyant sur des interactions entre des humains et une lampe robotisée, cherche à mieux comprendre les phénomènes de projections anthropomorphiques observables à chaque fois qu’humains et robots se rencontrent.

Une tentative d’entrée en contact avec une lampe robotique, 2016. Psyphine, Author provided

Passé l’effet d’étrangeté que suscite cette machine, il n’est ainsi pas rare d’observer des personnes qui s’engagent socialement avec elle. Au cours du jeu auquel ces personnes sont invitées à jouer avec la lampe, on peut ainsi les voir réagir à ses mouvements et parfois lui adresser la parole pour faire des commentaires sur ce qu’elle fait ou sur la situation elle-même.

La méfiance caractérise souvent les premiers instants de nos relations envers les machines. Au-delà de leur apparence, personne ne sait véritablement de quoi les robots sont faits, quelles sont leurs fonctions, ni quelles pourraient être leurs intentions. Le monde des robots semble bien loin du nôtre. Mais ce sentiment laisse généralement place à autant de tentatives de chercher à définir et à maintenir un cadre pour que la communication puisse s’établir. Nous nous appuyons pour cela sur nos habitudes de communication, lorsque par exemple nous communiquons avec notre animal domestique, ou avec toute existence dont le monde est à quelque degré différent du nôtre.

En définitive nous sommes peut-être aussi méfiants à l’égard de nos technologies que fascinés par l’espace des possibles qu’elles ouvrent.

This article was originally published in English

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