Présidentielle au Sénégal, les faux semblants d’une « démocratie modèle »

A Dakar, le 28 février, des partisans du candidat Idrissa Seck (arrivé second) réclament un second tour. Carmen Abd Ali / AFP

Le Sénégal est un pays de paradoxes démocratiques. Chaque élection présidentielle fait brusquement monter la tension, les médias s’inquiètent, les esprits s’échauffent, la guerre des chiffres et le jeu des postures électrisent l’espace public.

Certes, les élections au Sénégal ont souvent entraîné leur lot de violences – que ce soit pendant la campagne électorale ou dans la contestation post-électorale : répression sanglante de la manifestation de l’opposition lors de la présidentielle de 1963, faisant plusieurs dizaines de morts ; violences post-électorales de 1988 et 1993 ; assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel Babacar Sèye en 1993, violences pré-électorales en 2012 et en marge de la campagne en 2007… Mais le vote lui-même se déroule généralement dans le calme, et la vie politique reprend rapidement son cours habituel.

La présidentielle de 2019 n’a pas échappé à la règle avec des violences pendant les caravanes de campagne des candidats et la contestation des résultats par l’opposition. Selon les chiffres rendus publics par la Commission nationale de recensement des votes, le jeudi 28 février 2019, le président sortant Macky Sall l’emporte dès le premier tour avec 58,27 % des voix.

Il est suivi par l’ancien premier ministre Idrissa Seck (20,51 %) et le nouveau venu de la scène politique, le député Ousmane Sonko (15,67 %). Les candidats Issa Sall (4,07 %) et Madické Niang (1,58 %) ferment la marche. Trois candidats sur cinq – Macky Sall, Idrissa Seck, Madické Niang – sont issus du Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade au pouvoir de 2000 à 2012.

Alternances et reproductions hégémoniques

La démocratie sénégalaise est connue pour sa capacité à produire des alternances (en 2000 et en 2012), qui nourrissent des récits parfois mythifiés sur la capacité de l’électorat à faire tomber le sortant et sur l’émergence d’une nouvelle citoyenneté émancipée des travers du clientélisme. Mais cette prouesse ne se produit que sous certaines conditions.

Sur les trois dernières décennies, le système politique sénégalais a produit autant de continuité (1993, 2007) que d’alternance (2000, 2012). Cette dernière n’est donc ni la règle, ni l’exception, mais une possibilité dans un contexte bien particulier d’épuisement du pouvoir en place, miné par les divisions, qui permet soit à l’opposition historique de l’emporter avec le ralliement des dissidents récents (2000), soit aux dissidents récents de l’emporter par la coalition des oppositions (2012).

L’erreur courante a été de comparer les élections de 2019 avec celles de 2012 ou 2000, qui ont vu le sortant contraint à un second tour, alors qu’il aurait fallu plutôt les comparer avec les élections de 1993 et 2007, qui ont vu les sortants Abdou Diouf et Abdoulaye Wade l’emporter dès le premier tour avec respectivement 58 % et 56 % des voix.

Sur ce plan, le Sénégal ne se distingue pas de la plupart des régimes démocratiques dans le monde où des présidents ou chefs de gouvernements sortants sont régulièrement réélus pour un second mandat. La différence réside par contre dans la capacité hégémonique du camp sortant, à même de l’emporter dès le premier tour dans une élection à deux tours – ce qui pose inévitablement la question de la qualité du système démocratique sénégalais.

Hystérie autour du second tour

Sans l’existence d’une élection à deux tours, aucune alternance politique ne serait jamais produite au Sénégal, le sortant étant quasiment assuré d’arriver en tête au premier tour. C’est ainsi qu’il faut comprendre la focalisation de l’attention sur l’occurrence ou non d’un second tour.

Si cette question hystérise autant les débats au sein de la classe politique à chaque présidentielle, c’est qu’elle révèle une double hantise : crainte dans l’opposition que le bulldozer électoral du camp sortant ne rende le combat par trop inéquitable, angoisse du camp sortant de se retrouver au second tour qu’il perd presque inévitablement et qu’il cherche donc à éviter par tous les moyens.

Des supporters du président sortant Macky Sall célèbrent sa réélection (Dakar, 28 février 2019). Michèle Cattani/AFP

Abdoulaye Wade l’a tenté en 2011 en voulant modifier le mode de scrutin, Macky Sall l’a réalisé en amont de l’élection de 2019 en écartant deux candidats potentiels perçus comme les plus dangereux pour lui : Karim Wade, fils et ministre tout-puissant sous la présidence d’Abdoulaye Wade, puis Khalifa Sall, maire de Dakar et pressenti pour être le chef de file de l’opposition.

Dans ce contexte, l’élection à deux tours ne joue plus alors son rôle traditionnel de formation de coalitions majoritaires, car le camp du pouvoir a déjà cimenté la sienne pour le premier tour et ne vise pas de compromis en vue d’un second tour. Il s’agit seulement de « mettre K.O » l’opposition dès le premier tour.

Pour l’opposition, l’élection à deux tours apparaît, en revanche, comme la seule soupape de sécurité démocratique du système, car elle seule permet de produire de temps en temps – et en cas de fissures dans l’hégémonie du pouvoir sortant – une alternance par une coalition de circonstance des forces d’opposition. Ce schéma conduit l’opposition à fétichiser le second tour, sans parfois toujours bien se donner les moyens de préparer le premier… Et donne un goût étrange à la victoire massive du camp sortant, à la fois ultra-dominant et comme assiégé.

L’héritage du parti unique dans les esprits

En l’absence d’une structuration stabilisée du champ politique, ces coalitions de l’opposition, une fois victorieuses, visent à reproduire l’hégémonie précédente, favorisant ainsi le phénomène de « transhumance », c’est-à-dire le recyclage des sortants qui affaiblit voire anéantit les chances d’enraciner une opposition forte et structurée à même de servir de contre-pouvoir à la nouvelle majorité.

Au fond, les logiques politiques dominantes restent marquées par l’héritage du (quasi) parti unique. Malgré la fin de ce système, les comportements politiques d’une majorité d’acteurs politiques semblent encore se nourrir de cette culture politique, factionnelle dans son fonctionnement mais unanimiste dans ses effets, comme autant de symptômes de la quête hégémonique.

Depuis la défaite du Parti socialiste (PS) en 2000, après quarante ans de règne, tout se passe comme si le Parti démocratique sénégalais (PDS), au pouvoir entre 2000 et 2012, puis l’Alliance pour la République (APR) depuis 2012 avaient tenté, par tous les moyens, de reproduire l’hégémonie PS d’antan, ne laissant que des miettes à l’opposition.

« Érosion » ou « stagnation démocratique » ?

Comparés à d’autres États africains ou des « Suds », le Sénégal fait traditionnellement bonne figure démocratique avec son retour précoce au pluralisme politique encadré (1976), puis libéralisé (1983), sa liberté de la presse et ses deux alternances de 2000 et 2012. Les réalités institutionnelles sont, cependant, souvent moins reluisantes que l’image de vitrine démocratique entretenue par la presse internationale.

À chaque fois que des pratiques d’un autre âge refont surface, on parle volontiers d’« érosion » ou de « recul démocratique » du Sénégal, expressions qui laisseraient penser à l’existence d’un âge d’or démocratique qui n’a pourtant jamais existé comme tel. Sans entrer dans la liste des épithètes dont raffole l’analyse des transitions démocratiques, en parlant par exemple de démocratisation entamée mais non consolidée, le terme plus approprié ne serait-il pas plus simplement celui de « stagnation » ?

Dans une rue de la capitale sénégalaise, le 25 février 2019. Seyllou/AFP

Le constat de Momar-Coumba Diop, à la veille des élections de 2007, sur l’impossible invention d’un « nouvel art de gouverner » au Sénégal apte à « sortir des pratiques politiques et sociales héritées du senghorisme » semble toujours d’actualité. Plutôt que d’engager cette rupture fondamentale, les pouvoirs successifs n’ont-ils pas d’abord tout misé sur « le perfectionnement de la “technologie” leur permettant de conserver le pouvoir et de s’enrichir » ?

Une tradition de pratiques présidentielles arbitraires

Prenons, par exemple, l’embastillement décidé par le Président Macky Sall de Karim Wade et Khalifa Sall, déjà évoqués. Ces éliminations judiciaires d’opposant politiques s’inscrivent dans une certaine continuité historique. En effet, l’histoire du Sénégal indépendant est jalonnée de pratiques présidentielles arbitraires servant à réguler la compétition politique par de moyens extra-électoraux.

La prison ou le tripatouillage constitutionnel ont été des instruments de régulation politique au moins aussi importants que l’élection :

  • en 1962, avec la mise aux arrêts et l’emprisonnement du premier ministre Mamadou Dia et ses quatre ministres loyaux (1962-1974) par le Président Senghor ;

  • en 1980, quand le même Président Senghor quitte le pouvoir et organise une succession millimétrée sans recourir aux élections (qui n’interviendront qu’en 1983) ;

  • en 2005, quand l’ex-premier ministre Idrissa Seck est envoyé en prison (l’actuel Président Macky Sall étant alors premier ministre) ;

  • en 2011, quand le président Wade tente le passage en force pour un troisième mandat avec une réforme constitutionnelle taillée sur mesure.

Cette dernière tentative, avortée à la suite de la journée de mobilisation du 23 juin 2011, a montré que l’opinion publique et l’opposition coalisée demeuraient le dernier rempart face au pouvoir en lieu et place d’une Assemblée nationale aux mains de l’exécutif et d’un Conseil constitutionnel peu enclin à tempérer les initiatives présidentielles.

Mais cette mobilisation réussie et la défaite subséquente de Wade à l’élection de 2012 ont conduit les analyses à surestimer la force de la « société civile » et sa capacité à mettre en échec les prétentions hégémoniques du pouvoir, oubliant le poids de la conjoncture tout à fait particulière de 2011-2012.

Des élections libres, transparentes… mais inéquitables

Si, depuis 2000, la question centrale au Sénégal n’est plus, contrairement à bien d’autres pays, de savoir comment organiser des élections libres et transparentes, elle est devenue celle d’organiser des élections qui soient moins grossièrement inéquitables entre pouvoir sortant (quel qu’il soit) et opposition (quelle qu’elle soit).

Les pistes avancées sont nombreuses : mandat présidentiel non-renouvelable, financement officiel et encadré des partis politiques, interdiction d’activités politiques pour les hauts fonctionnaires et responsables d’établissements publics, amélioration du statut et professionnalisation de la presse, responsabilisation des députés, neutralité du ministère de l’Intérieur…

Des partisans de l’opposant Idrissa Seck, à Dakar, le 22 février 2019. Michèle Cattani/AFP

Tant que ces réformes ne seront pas mises en place pour atténuer la disproportion des moyens et rétablir la confiance entre acteurs politiques, l’opposition criera au « hold-up électoral » et le pouvoir dénoncera « l’immaturité » de l’opposition – et les élections ne gagneront pas en légitimité.

L’exigence de la qualité démocratique

L’« équitabilité » des élections n’est qu’un des éléments du problème démocratique sénégalais. À la fin du premier mandat du président Macky Sall, la pratique institutionnelle semble, en effet, encore bien éloignée du nouveau cycle politique que les acteurs des Assises nationales – instance de concertation de l’opposition et de la société civile – appelaient de leurs vœux en 2009, et dont l’alors aspirant candidat Macky Sall avait signé les recommandations, comme une majorité de candidats de l’opposition.

Sept ans plus tard, c’est le candidat Ousmane Sonko qui s’est fait le héraut de la revendication d’une refonte drastique des institutions portée par les Assises nationales. Car de mandat en mandat, le constat est le même : hyperprésidentialisation, justice soumise aux desiderata présidentiels, politisation outrancière et permanente de la haute administration, des médias d’État encore très anachroniques dans leur zèle présidentiel, transhumance systématiquement encouragée par le pouvoir, enrichissement sans complexe de la classe politique, lutte sélective contre la corruption, octroi de postes politiques ou administratifs de premier plan aux membres du premier cercle familial…

Un establishment solidement agrippé au pouvoir

Paradoxalement, si l’image démocratique attendue et routinisée du Sénégal incite souvent les élites politiques à une forme d’auto-contrôle pour se conformer au maximum à cette image et ainsi éviter que des différends politiques et électoraux ne débouchent sur des crises irréversibles, cette rente démocratique peut aussi diminuer le niveau d’exigence des acteurs politiques, en particulier ceux installés durablement dans le camp du pouvoir, vis-à-vis du système politique et ainsi reporter des réformes institutionnelles pourtant nécessaires de l’aveu général.

L’avenir dira si le second et dernier mandat du président Macky Sall (du fait de la limitation constitutionnelle) permettra ces réformes en profondeur du système. Mais une chose est sûre : « le système », bien que vieillissant, semble plus disposé que jamais à perdurer. Il est assez frappant, à cet égard, de constater la place qu’occupent toujours les anciens ténors socialistes des années 1990, Ousmane Tanor Dieng et Moustapha Niasse, au sein du bloc hégémonique.

La recomposition politique en cours (disparitions programmées du PS, de l’AFP voire du PDS) laisse présager un changement d’époque incarné par le candidat Sonko ou des nouvelles générations au sein de la coalition présidentielle qui ne manqueront pas de vouloir se créer un espace politique pour 2024.

Mais, d’ici là, la configuration du rapport de force exhale un parfum des années 1990 avec un establishment solidement agrippé au pouvoir et à ses rentes établies, et une opposition dont la virulence sera inversement proportionnelle à l’espace que le bloc hégémonique lui concédera.