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Prix Nobel de la paix 2020 : le combat sans fin du Programme alimentaire mondial de l’ONU

Un enfant yéménite reçoit une aide humanitaire
Un enfant yéménite reçoit de l'aide humanitaire du Programme alimentaire mondial (PAM), dans la troisième ville du pays, Taez, le 10 octobre 2020. Ahmad Al-Basha/AFP

Le président américain élu Joe Biden a promis, dès l’annonce de son élection, de faire revenir les États-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat. C’est un signe positif pour le multilatéralisme, incarné par l’ONU et par ses accords et conventions universelles.

Un autre signe positif pour l’ONU est l’attribution en octobre 2020 du prix Nobel de la paix au Programme alimentaire mondial, agence de l’ONU créée en 1961 afin de lutter contre la faim dans le monde. C’est la 12e fois qu’une agence ou un dirigeant de l’ONU reçoit le prix Nobel, après notamment les Casques bleus en 1988, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 2005, ou encore le Groupe international d’experts sur le climat (GIEC) en 2007.

Prix Nobel de la paix : le Programme alimentaire mondial distingué.

Le PAM apporte chaque année de l’aide alimentaire à près de 100 millions de personnes dans le monde, dans près de 80 pays. En 2019, il a fourni plus de 4 millions de tonnes de produits alimentaires. Son plus important terrain d’action actuellement est le Yémen où, depuis le début de la guerre civile commencée en 2015, la famine menace les deux tiers des 30 millions d’habitants. Le PAM agit actuellement dans 18 pays : outre le Yémen, ses terrains d’intervention majeurs sont aujourd’hui la République démocratique du Congo, le Mozambique, le nord du Nigéria, le Soudan du Sud et la Syrie, c’est-à-dire essentiellement des zones de conflits.

De la création du PAM aux premières actions concrètes

C’est il y a presque soixante ans, le 24 novembre 1961, qu’a été créé le PAM, initialement pour une durée temporaire de trois ans, à l’instigation du président américain, le Républicain Dwight Eisenhower, qui avait prononcé un discours à l’Assemblée générale de l’ONU le 1er septembre 1960, préconisant la mise sur pied d’un « dispositif pour fournir de l’aide alimentaire par le canal de l’ONU ».

L’histoire du PAM a été retracée notamment par l’économiste américain John D. Shaw, qui y a servi comme consultant. À l’époque de sa création, il s’agissait de renforcer l’action de la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, agence spécialisée de l’ONU créée en 1945) en répartissant les surplus alimentaires produits par les pays riches auprès des populations démunies des pays du Tiers monde. Depuis 1945, les États-Unis, grands producteurs de céréales, apportaient déjà une telle aide alimentaire de manière bilatérale à plusieurs pays du Sud, ce qui leur permettait d’étendre leur influence sur ces pays, ce qu’on appelle le « soft power ». « Le PAM est né de la volonté du gouvernement américain de soutenir son agriculture nationale en rachetant les surplus agricoles aux États-Unis et en les distribuant dans les pays en voie de développement », explique un fonctionnaire du PAM souhaitant rester anonyme.

Le PAM va effectuer sa première opération d’aide d’urgence à la suite du séisme de Buin Zahra en Iran en septembre 1962, qui laisse les populations iraniennes en détresse. Le PAM leur fournira 1 500 tonnes de blé. Puis, en 1963, il aide 50 000 Nubiens (habitants du sud de l’Égypte) à se réinstaller sur de nouvelles terres et à y faire des récoltes, après l’engloutissement de leurs villages suite à la création du barrage d’Assouan. En novembre 1963, le PAM développe un projet pilote de fourniture de repas scolaires à 5 000 écoliers du Togo.

Des actions d’urgence de grande ampleur

Ayant démontré son utilité, le PAM devient en 1965 un programme permanent de l’ONU. Il va intervenir pour assister les populations lors des grandes famines de la seconde moitié du XXe siècle, comme au Biafra (1967-1970), au Sahel (1968-1972), en Éthiopie (années 1980), en Somalie (1991-1992), etc. En 1973, le PAM apporte une aide d’urgence par avion au Sahel : plus de 30 avions cargos, fournis par 12 pays différents, sont mobilisés pour l’occasion de 1973 à 1976.

Un avion effectue un largage d’aide alimentaire
Un avion effectue un largage d’aide alimentaire près d’un village du comté d’Ayod, au Sud-Soudan, le 6 février 2020. Tony Karumba/AFP

En 1980, le PAM aide 370 000 réfugiés cambodgiens à fuir vers la Thaïlande pour échapper aux violences dans leur pays dominé alors par les khmers rouges, et pourvoit à leur alimentation. Tout au long des années 1980, sous la direction de l’Australien James Ingram, le PAM se concentre davantage sur l’assistance aux victimes de désastres naturels et aux personnes déplacées du fait de guerres et conflits internes. Ainsi, en 1983, le PAM livre 2 millions de tonnes d’aide alimentaire aux Éthiopiens, frappés par la pire famine dans le monde depuis un siècle.

En 1989, avec l’opération « Lifeline Sudan », le PAM, aidé par 40 ONG, affrète vingt avions cargo pour lancer des tonnes d’aide alimentaire sur le Sud du Soudan, touché par la guerre civile. C’est la plus grande opération aérienne d’aide alimentaire jamais réalisée. En 1992, le PAM fournit des rations aux centaines de milliers d’ex-Yougoslaves piégés dans leur pays par la guerre civile. Puis, en 1994, le PAM fournira de la nourriture aux réfugiés du génocide rwandais, installés dans les pays voisins du Rwanda. Et en septembre 1998, ce sont des millions de Bangladais qui sont secourus par le PAM suite aux dramatiques inondations qui ont touché le pays.

Les États-Unis à la manœuvre

Le PAM va être au fil du temps dominé – et financé – essentiellement par les États-Unis : depuis 1992, son dirigeant a toujours été un Américain. Cette année-là, c’est la fonctionnaire américaine Républicaine Catherine Bertini, sur la recommandation du président Bush, qui est nommée à la tête du PAM. Première femme à diriger l’institution, elle opère des réformes managériales à l’intérieur du programme, et redéfinit la mission du PAM selon trois axes : 1) sauver des vies lors des crises d’urgence et des situations où il y a des réfugiés (« food for life »), 2) améliorer la nutrition et la qualité de vie dans les situations critiques (« food for growth ») et 3) donner des moyens d’action aux pauvres et les aider à avoir confiance en eux-mêmes (« food for work »). À son poste, elle doit gérer des situations humanitaires sensibles : en 2000, elle est nommée par le Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan envoyée spéciale dans la Corne de l’Afrique, pour prévenir une famine liée à la sécheresse.

Catherine Bertini, directrice du Programme alimentaire mondial.
Catherine Bertini, envoyée spéciale des Nations unies et directrice du Programme alimentaire mondial, donne une conférence de presse le 19 avril 2000 à Nairobi. Simon Maina/AFP

En 2002, le PAM entre au Livre Guiness des Records comme la plus grande agence humanitaire mondiale, avec 14 500 employés. Depuis cette date, il développe des partenariats avec des entreprises privées pour accroître ses ressources. En décembre 2004, il lance une opération d’assistance humanitaire massive aux 14 pays, essentiellement asiatiques, victimes du tsunami. En décembre 2010, il aide les 4,5 millions de victimes du tremblement de terre en Haïti. Enfin, depuis 2011, il aide les victimes de la guerre civile en Syrie, et depuis 2014 les 3 millions d’Africains de l’Ouest affectés par l’épidémie d’Ebola.

L’actuel secrétaire exécutif du PAM est depuis 2017 l’ancien gouverneur Républicain de la Caroline du Sud, le juriste David Beasley. Toutefois, sa gestion du personnel du PAM a suscité des critiques.

Un effort pour valoriser les petits paysans et les marchés locaux

En 2020, le besoin de financement du PAM, qui provient essentiellement de contributions volontaires des États membres, est fixé à 10,6 milliards de dollars, en augmentation par rapport à 2019 (8,3 milliards de dollars). Il emploie aujourd’hui environ 12 000 personnes, dont plus de 90 % travaillent directement sur le terrain.

Aujourd’hui, le PAM ne se borne pas à fournir de l’aide alimentaire, ce qui laisserait les populations réceptrices dans une situation de passivité : depuis 2008 et le lancement du programme « Purchase for Progress », le PAM achète à des petits paysans leurs produits locaux, puis les distribue aux populations dans le besoin, ce qui permet de protéger les marchés locaux en évitant de les submerger par des produits extérieurs.

Ce dispositif vise à répondre aux critiques visant le PAM, qui font valoir que l’aide alimentaire serait en fait nuisible aux pays pauvres, encourageant la corruption des dirigeants politiques chargés de la répartir, qui monnayeraient cette aide contre des voix aux élections et revendraient les stocks de nourriture au marché noir. Mais les critiques demeurent minoritaires et, au sein d’une ONU souvent dénoncée comme impuissante, le PAM reste considéré comme un programme efficace par l’opinion mondiale.

La crise de la Covid-19 et l’objectif faim zéro

Actuellement, alors que plus de 821 millions de personnes dans le monde souffrent de faim chronique, la situation est en aggravation du fait de la pandémie de Covid-19, et l’objectif faim zéro que l’ONU s’est fíxé pour 2030 semble hors d’atteinte : la pandémie de Covid a eu pour effet de faire baisser drastiquement les dons d’aide alimentaire. Le PAM s’alarme d’une possible « pandémie de la faim », qui s’ajouterait à la pandémie actuelle.

Covid-19 : « Nous sommes au bord d’une pandémie de faim », avertit l’ONU.

Cela montre bien l’imbrication étroite des problèmes sanitaires, alimentaires, et même géopolitiques. C’est pourquoi seule l’ONU, institution universelle, multilatérale, et agissant sur plusieurs domaines (la santé avec l’OMS, la culture et l’éducation avec l’Unesco, l’alimentation et l’agriculture avec la FAO, etc.), peut agir efficacement.

Il est donc nécessaire que les États membres lui fournissent les financements nécessaires et lui donnent les moyens d’agir.

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