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Rassemblement d’islamistes malaisiens en faveur de la charia, 20 novembre 2023, Kuala Lumpur. Zahim Mohd/NurPhoto via Getty Images

Quand la religion et le nationalisme s’allient pour réduire au silence les voix dissidentes

Je ne m’attendais pas à ce que la tournée promotionnelle que j’ai effectuée à l’occasion de la sortie de mon dernier livre en Malaisie se terminerait par une confrontation avec des hommes se présentant comme des policiers dans un aéroport de Kuala Lumpur.

Je suis arrivé dans ce pays à majorité musulmane au début du mois de janvier 2024 pour promouvoir la traduction en malais de mon livre Islam, Authoritarianism, and Underdevelopment, une analyse académique des crises politiques et socio-économiques auxquelles sont aujourd’hui confrontées de nombreuses sociétés musulmanes, déjà traduite dans une douzaine de langues dont le français.

En Malaisie, ma visite a attiré une attention dont je me serais bien passé. Certains conservateurs et islamistes m’ont qualifié de « libéral » sur les réseaux sociaux – un terme utilisé par l’Agence fédérale malaisienne, qui administre les affaires islamiques, pour désigner ceux qui s’opposent à la religion officielle, l’islam sunnite. Cela a été suivi par l’annulation du lancement de mon livre.

J’ai néanmoins pu mettre en œuvre une partie de mon programme prévu en participant à d’autres discussions publiques autour de mon livre. Deux hommes se présentant comme des officiers de police sont venus à mon dernier événement et ont interrogé mon éditeur. Le lendemain, à l’aéroport international de Kuala Lumpur, alors que je devais prendre un vol pour le Pakistan, les mêmes hommes m’ont interrogé et ont tenté de confisquer mon passeport. Inquiet pour ma sécurité, j’ai annulé une série d’entretiens prévus à Lahore et Islamabad et je suis rentré aux États-Unis.

Lorsque l’incident de Kuala Lumpur a été relaté dans les médias malaisiens, l’inspecteur général de la police malaisienne a nié que des agents avaient été envoyés pour m’interroger. Pourtant, un groupe de défense des droits de l’homme a demandé une enquête plus approfondie sur mon cas.

En tant que spécialiste de l’histoire comparée de la religion et de la politique, je sais que ce qui m’est arrivé n’est pas une manifestation isolée d’intolérance religieuse dans les pays à majorité musulmane. Au contraire, cet épisode s’inscrit dans un contexte plus large.

Mes recherches montrent qu’il existe une tendance mondiale croissante à la répression des opinions dissidentes et des minorités religieuses. Il est essentiel d’analyser cette tendance pour comprendre pourquoi des dirigeants populistes de droite sont aujourd’hui à la tête de pays aussi divers que la Turquie, la Russie, Israël et l’Inde, et comment ils pourraient accéder au pouvoir ailleurs, y compris aux États-Unis.

Tous ces pays ont récemment été le théâtre de l’association de trois phénomènes : le conservatisme religieux, le nationalisme et le populisme.

La religion et le nationalisme : Vieux ennemis, récents alliés

Dans l’histoire chrétienne et musulmane, le nationalisme est initialement apparu comme un phénomène opposé au pouvoir religieux global. Des spécialistes du nationalisme comme Benedict Anderson expliquent son émergence en Europe après le XVIe siècle par l’expansion des langues vernaculaires, des Églises nationales et des États-nations au détriment du latin, du Vatican et des dynasties d’ordre divin.

De même, dans de nombreux pays à majorité musulmane, il existe de longue date une tension entre les islamistes et les nationalistes. Les islamistes prônent une éducation religieuse traditionnelle et l’application de la loi islamique, et mettent l’accent sur une identité musulmane transcendant les frontières nationales. Les nationalistes, en revanche, ont modernisé l’enseignement, établi des lois laïques et mis l’accent sur l’identité nationale.

Cette opposition s’est poursuivie tout au long du XXe siècle en Turquie, où les nationalistes menés par Mustafa Kemal Atatürk ont fondé une république laïque dans les années 1920. Une lutte similaire s’est déroulée en Égypte entre les islamistes des Frères musulmans et les officiers nationalistes qui ont édifié la république sous la direction du laïc Gamal Abdel Nasser dans les années 1950.

Aujourd’hui, cependant, la donne a changé : les forces religieuses et nationalistes sont souvent des alliés politiques. Depuis plus d’une décennie, une telle alliance existe en Russie entre le patriarche orthodoxe Kirill et le président Vladimir Poutine. Les lois punissant les insultes aux sentiments religieux ont été étendues et les valeurs chrétiennes orthodoxes ont été réintroduites dans les programmes scolaires. Quant au soutien constant de Kirill à l’invasion de l’Ukraine par Poutine, il est le reflet de l’idéologie nationaliste que les deux hommes partagent.

En Turquie, la principale autorité religieuse est le Diyanet, une agence gouvernementale qui contrôle les mosquées et paie les salaires de leurs imams. Bien que le Diyanet ait été créé par Atatürk pour servir les politiques nationalistes laïques, il est devenu un pilier important du gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan, qui mêle islamisme et nationalisme. Alors que le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan représente l’islamisme, son partenaire de coalition depuis une décennie, le Parti d’action nationaliste, a un programme explicitement nationaliste.

Dans le monde arabe, l’Égypte laïque et nationaliste de Nasser s’est opposée à l’Arabie saoudite islamiste dans les années 1950 et 1960. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Égypte, qui a évolué vers l’islamisme avec une Constitution, adoptée en 1980, faisant référence à la charia comme source du droit, et l’Arabie saoudite, qui est récemment devenue moins islamiste et plus nationaliste du fait des réformes conduites par le prince héritier Mohammed bin Salman, sont désormais des alliés régionaux.

L’époque des leaders populistes

Qu’est-ce qui explique cette transformation de la relation entre religion et nationalisme ? À mon sens, le populisme est le ciment qui les rassemble.

Les populistes prétendent souvent défendre le « peuple » à la fois contre les élites et contre les minorités, en particulier les immigrés.

Dernièrement, des leaders nationalistes populistes se sont mis à amplement utiliser des symboles religieux pour mobiliser leurs partisans. Par exemple, en 2016, Poutine a réussi à obtenir la construction d’une église orthodoxe en plein centre de Paris sur les rives de la Seine, près de la Tour Eiffel. Et en 2020, Erdogan a annoncé que Sainte-Sophie redevenait une mosquée – elle avait été une église pendant plus d’un millénaire jusqu’à la conquête ottomane d’Istanbul en 1453, puis une mosquée pendant environ 500 ans jusqu’à ce qu’Atatürk en fasse un musée.

Plus récemment, le 22 janvier 2024, le premier ministre indien Narendra Modi a inauguré un temple hindou à Ayodhya sur le site d’une mosquée qui avait été construite en 1528 et détruite en 1992 par des radicaux hindous, après un siècle de controverses relatives au terrain où elle avait été bâtie.

De son côté, l’ancien président américain Donald Trump, s’il n’a pas fait construire de cathédrale, s’est signalé notamment en brandissant une Bible à un moment crucial – lors des manifestations de Black Lives Matter en juin 2020 –, façon pour lui de placer son animosité envers les manifestants sous le signe de la religion.

Par ces actes, les dirigeants populistes cherchent à utiliser à la fois la religion et le nationalisme pour servir leur programme politique. Cependant, le recours à cette rhétorique peut aussi indiquer aux minorités religieuses qu’elles sont vues comme des citoyens secondaires.

L’avenir des minorités religieuses

Dans plusieurs pays, les alliances entre les forces religieuses et les nationalistes populistes sont porteuses de menaces pour les droits des minorités.

C’est le cas de la Malaisie, un pays d’une grande diversité ethnique et religieuse, où les Malais musulmans sont majoritaires, tandis que les communautés bouddhistes, chrétiennes et hindoues constituent un tiers de la société.

Comme je l’ai constaté lors de ma récente venue dans le pays, l’islam se trouve au centre des débats politiques sur le nationalisme en Malaisie. Par exemple, le 13 janvier 2024, Mahathir Mohamad, l’ancien influent premier ministre, a déclaré que les citoyens chinois et indiens de Malaisie n’étaient pas totalement « loyaux envers le pays » et a proposé leur « assimilation » comme solution.

L’assimilation des minorités ethniques dans la majorité peut ne pas se limiter à la langue et à la culture, car la Constitution du pays relie l’islam et l’identité malaise, en stipulant que :

« Malais » désigne une personne qui professe l’islam, parle habituellement la langue malaise et se conforme aux coutumes malaises.

Pour les Malais, renoncer officiellement à l’islam n’est pas envisageable – tant les tribunaux civils que les tribunaux de la charia s’y sont opposés.

Le lien étroit qui existe entre la religion et le nationalisme malais a permis aux autorités islamiques, telles que les tribunaux de la charia et la police de la charia, d’étendre leur influence. L’islamisation croissante du gouvernement malaisien est une source d’inquiétude pour les minorités non musulmanes.

Dans le même temps, les minorités musulmanes s’inquiètent de leurs droits dans plusieurs pays non musulmans dirigés par des nationalistes populistes.

Selon l’organisme de surveillance de la démocratie Freedom House, en Inde le gouvernement Modi met en œuvre des politiques discriminatoires à l’encontre de la minorité musulmane, qui compte environ 200 millions de personnes. Ces politiques comprennent la destruction de propriétés musulmanes au point que les bulldozers sont devenus en Inde des « symboles nationalistes hindous » et « anti-musulmans ».

Aux États-Unis, une politique hostile à l’immigration a été appliquée lors du mandat de Donald Trump, notamment le fameux « Muslim ban » – un décret qui interdisait aux ressortissants de certains pays à majorité musulmane d’entrer aux États-Unis. Lors de sa campagne électorale actuelle en vue de la présidentielle de 2024, Trump a promis, en cas de victoire, de rétablir le Muslim ban et même d’accroître sa portée.

Comme le montre l’expérience de nombreux pays à travers le monde, la tendance à promouvoir un programme nationaliste religieux représente une menace pour les minorités. Cette tendance constitue un défi majeur pour les idéaux de démocratie et d’égalité des citoyens dans le monde entier.

Ces préoccupations me concernent également à titre personnel : en tant qu’Américain musulman, je veux à la fois continuer de pleinement bénéficier de mon statut de citoyen aux États-Unis et continuer de donner des conférences sur l’islam dans les pays à majorité musulmane sans être harcelé par la police.

This article was originally published in English

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