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Un bourdon tourne autour de fleurs de pommiers.
Les abeilles sauvages (ici un bourdon des pierres) sont bien plus diversifiées que les abeilles domestiquées. Moins connues, elles sont moins protégées. Alex Cooper Photography/Shutterstock

Quand l’alimentation des abeilles sauvages raconte les modifications de leur environnement

Elles sont plus de 20 000 espèces à l’échelle de notre planète, 2000 en Europe… Pourtant, les abeilles sauvages sont en danger. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), bon nombre sont menacées, en déclin ou en passe de décliner. Mais l’ampleur réelle du phénomène reste méconnue car, paradoxalement, le statut de conservation de certaines espèces n’est pas renseigné du fait de données manquantes sur leur distribution et abondance : impossible alors de savoir ce qu’il en est. Même en Europe, où les recherches et les suivis sont considérables, les données manquantes concernent près de 57 % des espèces.

Malgré un intérêt grandissant de l’opinion publique, des politiques et des scientifiques et la multiplication des initiatives de conservation, une part non négligeable d’espèces d’abeilles sauvages continue de décliner. En cause, de nombreuses menaces telle l’intensification des pratiques agricoles avec utilisation de pesticides et simplification des assolements (dégradation de la biodiversité florale), les changements climatiques ainsi que l’introduction d’espèces invasives.

Une étude menée dans six régions du monde (Afrique, Asie pacifique, Australie/Nouvelle-Zélande, Europe, Amérique latine et Amérique du Nord) a montré qu’occupation et utilisation des sols sont à chaque fois les principales causes responsables des difficultés des pollinisateurs. En effet, les modifications du cortège floristique qu’elles entraînent peuvent représenter un stress nutritionnel pour les abeilles se nourrissant du pollen, principale source de protéines et lipides, et du nectar, principale source de sucres. La disponibilité en matériaux végétaux pour la nidification est, par conséquent, elle aussi perturbée.

Comprendre l’impact des pratiques d’utilisation du sol sur les abeilles sauvages s’avère capital pour éclairer et orienter les stratégies de protection et de conservation de leurs populations. Et pour suivre cet impact, nous avons développé une approche innovante basée sur l’alimentation de ces pollinisateurs.

Une méconnaissance préjudiciable de cette diversité sauvage

Une abeille du genre andrène
Les abeilles Andrènes comptent plus de 1 300 espèces, ce qui en fait un des plus grands groupes d’abeilles sauvages. Leur diversité les rend difficiles à identifier. Entomart, CC BY

Premier élément à prendre en compte : le manque de connaissances, d’éducation et d’attention envers les abeilles sauvages. L’abeille domestique (l’abeille à miel de l’apiculture) est en effet bien plus facilement identifiée comme « abeille » que d’autres genres ou espèces sauvages comme les osmies (famille des Mégachilidés) ou les andrènes – qui sont ainsi moins préservés.

Les abeilles sauvages sont aussi nombreuses que diverses en termes de morphologies, comportements de nidification et d’approvisionnement. Pour extraire le nectar en profondeur des fleurs, certaines ont des langues courtes, d’autres longues. La collecte du pollen peut se faire par des structures spécialisées comme la scopa chez les osmies ou non comme chez les abeilles masquées (famille des Collétidés) – qui le transportent en l’avalant puis en le régurgitant de retour au nid.

Concernant le nid lui-même, là encore il y a de grandes différences… mais il ressemble rarement à la fameuse ruche des abeilles « domestiques ». Dans la famille des Andrénidés, on creuse la terre pour s’y installer, chez les Xylocopes c’est le bois de tiges ou de troncs. Le genre Sphecodes ne prend pas cette peine et, tel un « coucou », s’introduit plutôt dans les nids de ses cousines du genre Lasioglossum pour y pondre ses œufs.

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Des études trop souvent limitées

Pour les spécialistes aussi, parfois les données manquent. Nous l’avons dit, pour de nombreuses espèces, impossible de connaître avec précision leur statut de conservation (en danger ou non). Une raison est que souvent elles ne sont pas suivies sur des échelles spatio-temporelles suffisamment étendues.

Une étude a prouvé que pour représenter fidèlement les changements dans les populations d’abeilles sauvages, le plus efficace (et le plus fiable) était d’analyser entre 75 et 145 sites sur une période de 10 ans : ce qui est rarement voire jamais le cas, du fait d’un manque de ressources humaines et financières.

Le coût de telles études peut paraître élevé, cependant il serait inférieur à 0,02 % de la valeur économique fournie par la pollinisation, estimé à 351 millions de dollars. En effet, les abeilles sont responsables de la pollinisation de 87 % des plantes à fleurs et il était démontré que la pollinisation des cultures par les abeilles sauvages multiplie par deux le succès de nouaison (développement du fruit après fécondation) par rapport à une pollinisation effectuée uniquement par les abeilles domestiques.

Pour tenter de répondre à ces limites spatio-temporelles et développer des mesures correctives pour la conservation de la biodiversité, plusieurs approches complémentaires ont émergé.

Une nouvelle approche

Une nouvelle approche, nommée physiologie de la conservation, qui permet de mettre en évidence des liens entre une cause (activités humaines) et ses effets sur un organisme, est en plein développement. Le postulat derrière cette discipline est simple : dans beaucoup voire la plupart des cas, des modifications physiologiques apparaissent suite à un stress et leur étude permet d’estimer l’impact de changements environnementaux sur la santé des organismes. Chez les mammifères, des marqueurs de stress sont déjà utilisés pour évaluer l’effet de la qualité des habitats.

Chez les abeilles sauvages, étudier les réserves énergétiques est particulièrement pertinent : le stockage réalisé chez ces espèces dépend en effet en grande partie de l’apport nutritionnel, et donc de la disponibilité des ressources florales. L’hypothèse de travail que j’ai développée est qu’une diminution dans l’abondance et/ou la diversité des ressources florales conduit à une réduction des réserves énergétiques.

À l’aide de mesures morphométriques (taille, poids) et de mesures du métabolisme énergétique, je décris la condition corporelle des abeilles de façon individuelle et notamment :

  • Le glycogène (sucres), qui constitue le carburant pour l’activité de vol et pour lutter contre les températures extrêmes.

  • Les triglycérides (acides gras), qui permettent de faire fonctionner les muscles alaires, sont impliqués dans la production des œufs et mobilisés dans les épisodes de disette.

  • Les protéines, qui interviennent dans les phases de diapause (phase de développement de l’organisme où il se met en pause) et sont impliquées dans le maintien de l’immunité.

Une application concrète dans un projet européen

Dans le projet européen NutriB², nous avons échantillonné des communautés d’abeilles dans des agroécosystèmes en Allemagne et en Belgique caractérisés par leur diversité florale et leur indice de perturbation du paysage – qui compile trois paramètres d’utilisation du paysage : apports en azote, fréquence de pâturage et de fauchage.

Nos objectifs sont doubles :

1) Déterminer comment la disponibilité des ressources florales, en particulier leur diversité, affecte la santé des abeilles sauvages et identifier les espèces les plus sensibles aux perturbations,

2) Identifier les mesures physiologiques et morphologiques les plus pertinentes pour étudier la sensibilité des abeilles à la disponibilité des ressources florales.

Après avoir analysé 670 individus femelles appartenant à 28 espèces, allant des petites halictes (ou abeilles de la sueur) aux plus imposants bourdons, j’ai pu tester si des liens entre variables paysagères (causes) et marqueurs physiologiques (effets) existaient. Et la réponse est oui.

L’une des premières relations montre une diminution du poids des individus avec l’augmentation des perturbations du paysage chez plusieurs espèces de bourdons notamment : Bombus hortorum, B. humilis, B. lucorum et B. sylvarum, alors que d’autres espèces comme B. pascuorum ou B. lapidarius ne sont pas affectées. Cette relation, assez intuitive, met en évidence l’effet négatif des perturbations du paysage sur le poids, un trait déterminant car impliqué notamment dans la capacité à porter plus ou moins de pollen – et aussi connu pour être positivement relié à la fécondité chez plusieurs espèces.

Ouvrière B. sylvarum en train de collecter du pollen
Chez des espèces comme Bombus sylvarum, une perte de poids a été enregistrée. Ivar Leidus, CC BY-SA

Ces données sont d’autant plus intéressantes que, parmi les espèces concernées, le bourdon forestier B. sylvarum a été placé sur la liste des espèces prioritaires en termes de conservation en Grande-Bretagne et au Pays de Galle du fait de son statut « menacé ». Le bourdon forestier émergeant tardivement dans la saison, l’une des explications pourrait être que les espèces florales à disposition ne sont plus suffisamment diverses et abondantes pour lui permettre de pourvoir de façon optimale à ses besoins alimentaires.

Une autre relation intéressante démontre une diminution du contenu en triglycérides avec une augmentation de la diversité florale mesurée chez plusieurs espèces et notamment deux espèces d’andrènes. Ce phénomène de réduction du stockage en acides gras est un choix nutritionnel courant des abeilles, notamment chez les bourdons, pour qui les pollens protéinés (plutôt que gras) sont plus adaptés. L’hypothèse est que la diversité florale permettrait à ces espèces de choisir le régime alimentaire le plus adapté à leur survie et reproduction, ce qui ne serait pas possible lors d’une trop faible diversité florale – la qualité nutritive du pollen et du nectar pouvant largement varier entre espèces florales.

Des approches pleines de promesses

En définitive, les marqueurs physiologiques sont prometteurs dans les études de suivi de l’état de santé des populations d’abeilles sauvages, notamment pour mesurer l’impact des changements environnementaux.

Leur sensibilité permet une compréhension anticipée des dysfonctionnements éventuels survenant à l’échelle d’une population. Ceci dit, le chemin est encore long pour une utilisation plus large de ces outils. Il faudrait par exemple développer une base de données de marqueurs simples et facilement utilisables (par ex. poids et taille) – ce qui faciliterait leur adoption par les scientifiques et gestionnaires du territoire.

Ce n’est qu’en consultant et dialoguant avec les parties prenantes que les réticences et barrières liées à la conservation des espèces pourront être surmontées.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 7 au 17 octobre 2022 en métropole et du 10 au 27 novembre 2022 en outre-mer et à l’international), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Le changement climatique ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

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