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Que peuvent apporter les entreprises aux quartiers prioritaires ?

Le quartiers prioritaires souffrent d'un taux de chômage bien plus élevé que la moyenne. shutterstock

« Tout passe par l’entreprise et l’emploi. »

Tel était l’intitulé du septième programme préconisé par le rapport « Borloo » intitulé Vivre ensemble, vivre en grand la République. Écarté en 2018 par le président de la République, le document a été remis sur le devant de la scène par les émeutes consécutives à la mort de Nahel. Face à la misère économique des quartiers populaires, la question du travail y est qualifiée de « mère des batailles ». Il constituerait en effet « la manifestation la plus criante des inégalités, celle qui barre la route de l’avenir, qui fait perdre confiance en soi et dans notre République ».

Fruit d’une réflexion associant collectivités territoriales, associations, entreprises, et bien d’autres acteurs, le rapport souligne la relation complémentaire entre la lutte contre la pauvreté, le travail et l’entreprise. Plus encore, il identifie cette dernière comme le moteur central de la métamorphose de la vie de ces « 6 millions d’habitants » qui « vivent dans une forme de relégation voire parfois, d’amnésie de la Nation réveillée de temps à autre par quelques faits divers ».

Contrat de travail, contrat social

En conclusion de son ouvrage Pourquoi travailler ?, Anthony Hussenot, professeur en sciences de gestion à l’université Côté d’Azur rappelle :

« Le travail est une activité complexe » […], jamais totalement une activité aliénée et seulement rémunératrice ou une activité totalement libre et émancipatrice. »

Il identifie ainsi cinq rôles principaux que joue le travail dans nos vies.

Il joue un rôle économique par le revenu que nous en tirons qui doit nous permettre de subvenir à nos besoins, un rôle social en ce qu’il « permet aux individus de se positionner dans la société » et un rôle identitaire car « nos façons de parler, de nous comporter, nos croyances, mais aussi dans une certaine mesure, nos idées politiques, économiques, nos goûts culturels, etc., sont en partie le résultat de nos relations avec notre milieu professionnel ». Il possède également un rôle juridico-politique car le travail est un « contrat social » entre l’individu, l’employeur et l’État. Il scelle la « promesse » qu’en échange du travail fourni, les individus peuvent vivre décemment, notamment en accédant à la société de consommation, en étant protégés par l’État et en pouvant espérer un avenir meilleur ». Il remplit enfin un rôle politique par lequel nous participons à la production et la reproduction des systèmes dans lesquels nous vivons.

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Le seul énoncé de ces rôles suffit à comprendre pourquoi le travail est « la manifestation la plus criante des inégalités ». Lorsque le salaire ne permet pas de vivre, quand la position sociale induite par la profession est dévaluée symboliquement et socialement alors le contrat social est fragilisé car le travail ne remplit pas sa « promesse ». Avec un taux de chômage entre deux et trois fois supérieur à la moyenne au sein des quartiers populaires, c’est même une forme d’exclusion de ce contrat social qui est en cause.

Avoir un travail ne saurait cependant suffire

Les solutions proposées par le rapport « Borloo » s’articulent autour de deux axes principaux : former par l’apprentissage, l’alternance et l’accompagnement et mobiliser des entreprises dans le cadre de création d’emplois favorisant les populations issues des quartiers populaires.

Pour nécessaires et pertinentes soient-elles, ces propositions ne sauraient être suffisantes. Encore faut-il s’assurer que le travail remplisse son rôle en permettant à chacun d’en tirer un revenu satisfaisant, répondant à ses aspirations individuelles et contribuant à la reproduction d’un système politique conforme à l’idéal démocratique. Puisque l’entreprise participe à l’intégration politique et sociale du citoyen, le simple fait d’« avoir un travail » ne saurait suffire. Encore faut-il que ce dernier garantisse la possibilité d’une vie digne.

Le préambule de la Constitution de l’Organisation internationale du travail l’affirme :

« Une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale. »

Or comme le souligne Alain Supiot, spécialiste du droit du travail, dans La force d’une idée :

« Il existe des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelles sont mises en danger […]. Cet abandon de [la justice sociale] engendre l’accroissement vertigineux des inégalités, l’enfoncement des classes populaires dans la précarité et le déclassement, les migrations de masse de jeunes poussées par la misère. Ce qui suscite en retour des colères et des violences protéiformes et nourrit le retour de l’ethnonationalisme et la xénophobie. ».

En replaçant la justice sociale au cœur de la réflexion sur le rôle des entreprises et du travail, il s’agit de contrer les effets délétères du néolibéralisme qui participe à l’isolement des individus. Aux discours qui promeuvent l’idéal d’une réussite individuelle fondée sur l’accumulation de richesses matérielle ou la domination symbolique, l’idéal démocratique de justice sociale invite à la solidarité comme condition nécessaire de la liberté et de l’égalité.

Les outils sont disponibles

Dès lors, démocratiser l’entreprise ne signifie pas seulement favoriser le dialogue mais, plus fortement, subordonner le critère de performance au critère de justice. De la même manière, démocratiser le travail ne signifie pas seulement « créer des emplois ». C’est aussi, selon les termes de la Déclaration de Philadelphie, qui a défini en 1944 les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail, favoriser « l’emploi des travailleurs à des occupations où ils aient la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun ».

En abordant la question du travail et de l’entreprise par le prisme de la lutte contre la misère et l’affirmation des principes démocratiques, ce sont nos modes de pensée que nous sommes invités à réviser. Les quartiers populaires nous offrent le miroir précieux des limites et des dangers de notre système économique. Il ne s’agit plus de placer la société au service de l’entreprise mais bien de placer l’entreprise au service de la société. D’un point de vue normatif, il s’agit d’actualiser les principes et valeurs démocratiques en tout lieu notamment ceux où nous passons le plus de temps comme les entreprises.

D’ailleurs, comme l’indique le « rapport Borloo », « nous sommes capables de traiter l’essentiel de ces problèmes ». En effet, la recherche sur les modèles d’organisation démocratiques, les réflexions sur la relation entre la transition écologique et les nouveaux métiers ou encore les propositions sur la réforme du droit du travail sont à notre disposition. Toutefois, pour en tirer profit, expérimenter et mettre en œuvre ces solutions, il nous faudra d’abord quitter « les angoisses de notre histoire, les dispositifs accumulés, entassés, sédimentés, inefficaces, contradictoires, éparpillés, abandonnés où l’annonce du chiffre spectaculaire tient lieu de politique ».

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