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Que sait-on de l’histoire des chrétiens du monde arabe ?

Des membres du clergé lors du Synode des évêques pour le Moyen-Orient (Cité du Vatican, le 10 octobre 2010).

Les chrétiens sont l’un des fondements de l’identité arabe depuis l’Antiquité tardive : c’est ce que nous apprennent historiens, politologues, sociologues et anthropologues. Il est donc possible de repenser l’arabité chrétienne suivant le prisme braudélien de la longue durée.

L’arabité chrétienne en question(s)

Depuis environ deux siècles, l’histoire des chrétiens du monde arabe se caractérise par un balancement, plus ou moins conscient, entre la volonté de participer à la renaissance d’une société majoritairement musulmane et la nécessité de préserver sa propre identité. Ou, plus précisément, par l’expérience simultanée et contradictoire de ces deux aspirations.

La fin du XVIIIe siècle marque le début de ce que l’on pourrait qualifier la « renaissance de la chrétienté arabe » qui se traduit par une forte implication politique pour se libérer du statut de dhimmi, et cela en cherchant à créer des États nationaux, à travers des mouvements idéologiques et politiques égalitaristes.

Il faut s’en souvenir lorsqu’on aborde le réformisme arabe du XIXᵉ siècle. À cette époque, l’arabité servait d’assise culturelle qui unissait tous les arabes dans leur lutte contre les Ottomans. Certes, l’aspect linguistique de ce mouvement était évident chez les réformistes musulmans de l’époque mais aussi chez les chrétiens du Moyen-Orient puisque un nombre important d’Églises de la région s’étaient effectivement arabisées depuis de très longs siècles.

Ajoutons à cela la tradition ancienne d’une théologie arabe qui se développa à partir du IXe siècle, et qui vécut son âge d’or à l’époque abbasside, à travers de longs traités de factures différentes. D’ailleurs, plusieurs manuscrits liturgiques, canoniques ou historiques montrent l’adoption ancienne de la langue arabe par les Églises orientales. Cette constatation historique a amené le maronite Youakim Moubarac (1924-1995) à insister sur le fait que l’identité arabe de son Église n’a jamais été un phénomène subi, mais un choix délibéré. Cette idée-force fut aussi partagée par une autre poignée de théologiens et philosophes arabes contemporains, notamment libanais, qui nous fournissent leurs compréhensions de l’arabité considérée comme une composante culturelle et identitaire essentielle des chrétiens du Machreq arabe.

L’arabité chrétienne, gage de pluralisme culturel

Parmi ceux qui ont traité de la question de l’arabité et de son rapport avec la christianité dans leurs réflexions et leurs écrits, on peut citer George Khodr, métropolite et Archevêque de Byblos, qui définit l’arabité comme une aire culturelle et géographique, un mouvement de rénovation auquel sont invités, dans la diversité, tous les hommes qui vivent dans ce cadre, qu’ils soient chrétiens ou musulmans.

Dans la même optique, Jean Corbon (1924-2001), prêtre melkite catholique, considère que la langue et la culture arabe sont le dénominateur commun d’une diversité culturelle vécue dans le Machreq, et composée de maints éléments ethniques et religieux.

Ce dénominateur permet à Corbon de parler d’une unité des mœurs et des coutumes, voire d’une unité du sentiment, suffisante pour délimiter réellement le monde arabe qui revient ainsi à ses origines sémitiques. Dans cette perspective, l’identité arabe des chrétiens d’Orient est plus que centrale puisqu’elle représente une revendication permanente, légale et historiciste, pour un pluralisme culturel.

Enfin, le philosophe maronite Mounir Aoun reconnaît à l’arabité une dimension politique et interreligieuse pour la considérer comme une pensée humaniste de la liberté, du pluralisme et de la créativité, favorisant la rencontre des trois grands monothéismes.

Il souligne notamment que les chrétiens firent historiquement le choix de l’arabité qui devint le lien culturel entre eux et les musulmans.

Somme toute, l’arabité en tant que pivot de raisonnement constitue pour la majorité des chrétiens du Proche-Orient un dénominateur commun qui englobe la langue, la culture, les traditions et l’identité.

Les chrétiens du Moyen-Orient ont presque tous l’arabe comme langue maternelle et langue de vie. Cela est une évidence que nulle option politique – identitaire, idéologique ou religieuse – ne peut nier.

Les chrétiens et le réformisme arabe

Désireux de relever le défi de la modernité dans un contexte marqué par l’affaiblissement de l’empire ottoman, les réformistes chrétiens du monde arabe n’ont cessé, depuis la fin du XVIIe siècle et son « Aufklärung » spécifique, de centrer leurs pensées sur l’arabité et sur les moyens susceptibles de la revigorer et de la promouvoir comme étant la voie du salut.

Ce gigantesque mouvement culturel a largement contribué à la pénétration des idées nouvelles issues du siècle des Lumières. Sécularisme, libéralisme ou positivisme ont trouvé leur expression dans la production de cette poignée de lettrés chrétiens arabes qui ont véhiculé ce lot d’idées surgis de la rencontre arabo-européenne.

Ces nouvelles orientations furent défendues par des penseurs soucieux de trouver un remède à la faiblesse et au retard des arabes tel que Boutros Al-Boustani (1819-1883), Francis Marrash (1836-1873) et Farah Antoun (1872-1922) qui se lancèrent dans un projet de longue haleine qui fait de l’éducation rationnelle la voie qui amène les Arabes à la libération de l’ignorance.

Pour beaucoup de penseurs chrétiens, la politique de la réforme passe par les efforts déployés pour mettre la langue arabe au goût du jour, la rendre susceptible de véhiculer des notions, des définitions, des concepts et de projeter des équations et des dérivés qui répondent aux besoins du progrès scientifique et technologique ; autrement dit, il s’agit de mettre à contribution une langue vivante et non une langue sacrée, capable de transmettre les idées et les courants en vogue dans le monde occidental.

Cette démarche est poursuivie dès le début du XXe siècle par le maronite Najib Azouri (1870-1916) qui affirme, en 1905, que les « chrétiens ne sont pas moins arabes que les musulmans ». Cela va l’amener à proposer « la création d’un empire arabe indépendant », une idée qui sera le moteur de la grande révolution arabe de 1916-1918.

Le patriarcat syriaque catholique d’Antioche, Ignace Ephrem Joseph III Yonan dirige les prières pendant le service du dimanche des Rameaux, le 9 avril 2017, à l’église syriaque catholique dans le quartier d’Azizia à Alep.

Les chrétiens arabes ont été et sont encore des acteurs dynamiques d’un monde dont ils partagent la langue et la culture. Ils ont su jouer des rouages des systèmes politiques et accéder à des postes de pouvoir. S’ils ont jeté des ponts entre l’Occident et le Proche-Orient, ils ont aussi été parmi les inspirateurs et les artisans de la « renaissance arabe » et de la conscience nationale arabe.

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