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Rapport Meadows : pourquoi les alertes de 1972 ont été ignorées par les chercheurs en management ?

Pollution liée à l'activité industrielle
Certaines hypothèses formulées il y a 50 ans par le Club de Rome se confirment aujourd'hui. Chris LeBoutillier/Pexels, CC BY-SA

En octobre 1972, le Club de Rome, groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des fonctionnaires et des dirigeants d’entreprises, publiait le célèbre rapport Meadows qui alertait les dirigeants sur le caractère non durable des stratégies poursuivies par les entreprises occidentales.

Ce rapport s’appuyait sur les travaux réalisés par Jay Forrester, alors professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) avec l’aide de ses collègues Donella et Dennis Meadows. La démarche de prospective développée par l’équipe du MIT s’articule autour de cinq variables principales : la population, la production industrielle, la production agricole, les ressources naturelles et la pollution. La conclusion des auteurs est sans appel car :

« Si les tendances actuelles de croissance de la population mondiale, de l’industrialisation, de la pollution, de la production alimentaire et de l’épuisement des ressources se poursuivent sans changement, des limites seront atteintes au cours des cent prochaines années. Et en découlera vraisemblablement le déclin, rapide et incontrôlable, de la population et de la production industrielle. »

Commandité par des dirigeants et destiné à éclairer la prise de décision, on aurait pu s’attendre à ce que le rapport Meadows impacte le champ académique du management et en particulier les travaux en stratégie d’entreprise. Or, les alertes ont été globalement ignorées. Deux raisons complémentaires peuvent expliquer ce rendez-vous manqué.

Dérive académique

Tout d’abord, la conjoncture économique des années 1970 va conduire à recentrer le monde académique sur des objectifs stratégiques de performance économique et non de développement durable. Ce qui fait alors problème n’est pas la pollution et les risques d’effondrement mais bien la situation économique qui se dégrade dangereusement.

En effet, le choc pétrolier de 1973 et la crise économique qui s’ensuivit a marginalisé les analyses du rapport Meadows.

L’urgence de la situation à court terme et la crise énergétique ont relégué au second plan les analyses de fond du rapport Meadows qui propose une prospective à l’échelle du siècle. L’internationalisation et la financiarisation de l’économie l’emporteront très largement sur les hypothèses du Club de Rome d’une fin du monde économique sous l’effet d’une croissance non maitrisée.

Soucieux d’être utiles aux dirigeants, les enseignants-chercheurs en management ont collé aux attentes générées par la crise économique en orientant le contenu de leurs recherches et leurs enseignements autour de ces enjeux. Les questions de compétitivité et de création d’un avantage concurrentiel l’emportent très largement comme le montre le succès des publications de Michael Porter à partir des années 1980.

1972, les alertes pour la planète du rapport Meadows (Franceinfo INA, 2022).

La deuxième raison est liée l’évolution de la recherche en stratégie d’entreprise au début des années 1980 et, en conséquence, à l’enseignement dispensé aux futurs dirigeants.

À la fin des années 1950, les business schools américaines ont en effet été bousculées par deux rapports : le premier, rédigé par les économistes Robert Gordon et James Howell, et le second par leur collègue Frank Pierson.

Ces études plaidaient pour une forme d’académisation du champ de la gestion sur le modèle des sciences « dures » (mathématiques, physique, etc.). Dans le même temps, ils préconisent que le cours de business policy reste quant à lui un cours structuré autour d’études de cas.

Si l’effet de ces deux rapports fut moins immédiat et visible que la crise pétrolière, ils ont toutefois conduit à une importante transformation des enseignements et des recherches en stratégie. Jugés trop empiriques et peu généralisables, les enseignements et les recherches en stratégie d’entreprises se sont par la suite développés sur la base d’un formalisme mathématique et de tests économétriques. La faisabilité d’une croissance infinie de la production industrielle dans un monde aux ressources limitées s’est alors éloignée des préoccupations des chercheurs et enseignants en stratégie d’entreprise.

À partir des années 1980, la légitimation du champ de la stratégie dans le concert des disciplines académiques a pris le pas sur l’analyse et la résolution de problèmes complexes auxquels les dirigeants étaient confrontés. La rigueur méthodologique et le raffinement des analyses sont progressivement passés au premier plan des préoccupations universitaires. Les chercheurs en stratégie se sont montrés de moins en moins soucieux d’engager des conversations avec les dirigeants et de s’intéresser à la stratégie telle qu’elle se pratique dans les entreprises.

Pourtant, un certain nombre de chercheurs en gestion, à l’instar de Sumantra Ghoshal et Henry Mintzberg à l’international et Alain-Charles Martinet en France, avaient très tôt souligné l’inutilité voire la dangerosité de certains travaux universitaires pour les entreprises et la société plus généralement.

Quand les hypothèses de 1972 se confirment

Dans un article publié en 2020, la chercheuse néerlandaise Gaya Herrington proposait une actualisation des analyses du rapport Meadows. Elle arrivait à la conclusion que deux scénarios identifiés par les époux Meadows en 1972 se confirment : l’arrêt de la croissance de la population mondiale, de l’industrialisation et de la production alimentaire devraient ainsi intervenir d’ici 2030.

En parallèle, les phénomènes climatiques extrêmes de ces dernières années ont renforcé la prise de conscience d’une transformation sans précédent des équilibres du système Terre. Nous entrons dans l’ère géologique de l’Anthropocène. Cette transformation est aujourd’hui largement documentée scientifiquement par de nombreuses disciplines reliées aussi bien aux sciences sociales (histoire, géographie, économie) qu’aux sciences fondamentales (climatologie, archéologie, physiques…).

Si les analyses du rapport Meadows pouvaient être considérées comme isolées dans les années 1970, les choses sont très différentes dans les années 2020 car les constats se recoupent et ils émanent de multiples disciplines. Plus personne ne peut aujourd’hui ignorer les synthèses que constituent les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui sont sans équivoque.

La recherche en management et en stratégie d’entreprise ne peut donc plus rester sourde à ces alertes. Un des chercheurs phares de la discipline, le professeur américain Jay Barney, admet aujourd’hui qu’il serait souhaitable que les travaux, en particulier la théorie des ressources qu’il a contribué à développer, prennent mieux en compte les différentes parties prenantes de l’entreprise et plus singulièrement l’environnement naturel.

Un repositionnement des objets de recherche et des méthodes semble s’imposer aux enseignants-chercheurs en management et stratégie d’entreprise.

Ce repositionnement implique la construction de nouvelles théories, de nouvelles méthodes et de nouveaux supports de discussion et partage des connaissances. Ce travail prendra au moins une décennie et il est fort possible que d’autres disciplines académiques s’avèrent finalement mieux armées conceptuellement et méthodologiquement pour accompagner les dirigeants d’entreprises dans la construction et la mise en œuvre de nouvelles stratégies intégrant les limites planétaires.

Si ce sursaut épistémique n’est pas mis en œuvre rapidement, tout porte à croire que la légitimité des disciplines de gestion vont s’éroder plus vite encore que la biodiversité et autres déterminants biophysiques que les chercheurs en management se seront révélés incapable d’appréhender dans leurs recherches et enseignements.


Cet article est issu d’une conférence organisée par l’Institut français de gouvernement des entreprises d’EM Lyon Business School ayant eu lieu le 2 février 2023 célébrant les 50 ans du rapport Meadows, avec comme invités Gaya Herrington, vice-president of ESG Research au sein du groupe Schneider Electric.

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