Réforme constitutionnelle : le macronisme, horizontal en campagne et vertical au pouvoir

Lors d'un déplacement en Indre-et-Loire, le 15 mars 2018. Guillaume Souvant/AFP

La réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement a pour objet de rationaliser, une fois de plus, le fonctionnement de la Ve République en se focalisant uniquement sur le Parlement. C’est donc bien la démocratie représentative dans sa fonction législative et délibérative qui est jugée malade.

On en connaît les principaux ressorts : réduction du nombre de parlementaires, interdiction de cumuler plus de trois mandats dans le temps, simplification de la procédure législative pouvant aller jusqu’à restreindre le droit d’amendement en fonction de la taille des groupes politique, introduction d’une dose – pour l’instant indéterminée – de proportionnelle afin d’équilibrer la représentation des diverses sensibilités politiques, notamment celle du FN, dont la candidate (Marine Le Pen) a obtenu plus de 10 millions de voix au second tour de l’élection présidentielle et qui se retrouve avec 7 députés seulement.

Au-delà du flou des propositions dont le contour exact n’est toujours pas déterminé et fait l’objet de négociations musclées avec le président du Sénat, cette réforme s’inscrit dans un renforcement sans précédent de la fonction présidentielle. Le seul contrepoids à cette évolution est de supposer que la réduction du nombre de parlementaires et l’augmentation de leurs moyens techniques devraient permettre un meilleur contrôle des politiques publiques – ce qui reste à prouver. Comme il reste à prouver que le contrôle a posteriori peut remplacer la fonction délibérative a priori.

On assiste donc à un véritable retournement du macronisme. Ce dernier, dans une posture presque gaullienne, s’était construit en 2016 contre les oligarchies partisanes sur la base de réseaux militants pratiquant avec fierté la participation high-tech. Il s’agissait d’inventer une nouvelle façon de faire de la politique, une méthode réticulaire regroupant tous les « Marcheurs » de bonne volonté suffisamment diplômés pour utiliser les réseaux sociaux et s’engageant dans des délibérations permettant de faire remonter les demandes du terrain.

Deux ans plus tard, ce même macronisme produit une série de réformes peu ou pas négociées avec les partenaires sociaux, notamment celle de la SNCF, et une réforme constitutionnelle devant réduire la part de parlementarisme au sein de la Ve République.

Pour comprendre ce qui se joue dans la vie politique française, on peut faire l’hypothèse qu’un nouveau clivage est né, opposant les tenants du pouvoir vertical aux partisans du pouvoir horizontal.

Les deux représentations du pouvoir

L’aspiration à la délibération et à la participation citoyenne a sans doute été l’un des marqueurs de l’élection présidentielle de 2017. Elle s’est exprimée, bien que de manière malheureuse et caricaturale, dans l’organisation des primaires à gauche comme à droite, mais aussi dans les programmes de la plupart des candidats, à la notable exception de celui de François Fillon.

Il est indéniable qu’une transformation du paysage politique français s’est opérée depuis quelques années, sous l’influence notamment d’expériences participatives locales ou de tentatives de relancer la démocratie directe en créant de nouveaux lieux de rencontres où la parole politique puisse se construire et se libérer, comme l’a illustré l’aventure de Nuit debout.

La vague 9 du Baromètre de la confiance politique du Cevipof, dont le terrain a été réalisé en décembre 2017, nous apprend que la confiance dans les institutions politiques, loin de s’améliorer avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, s’est au contraire tassée de manière spectaculaire : la confiance dans la plupart des catégories d’élus, y compris les élus locaux, a perdu environ une dizaine de points par rapport aux résultats engrangés une année avant, alors que François Hollande faisait l’objet de toutes les réprobations.

Comme le macronisme s’est (aussi) présenté en tant que mouvement réformateur ne voulant plus s’embarrasser de tergiversations ou de débats, on s’est interrogé sur ce qui faisait aux yeux des enquêtés un « bon » responsable politique au début de l’année 2018. S’agit-il de quelqu’un qui sait s’entourer d’experts compétents, prendre ses décisions sans tenir compte des critiques (indicateurs de pouvoir vertical) ou bien de quelqu’un qui prend l’avis du plus grand nombre avant de décider et qui sait passer des compromis pour éviter les conflits (indicateurs de pouvoir horizontal) ?

Le macronisme : libéralisme culturel, tolérance sociétale et pratique verticale du pouvoir

Ces caractéristiques ont été présentées sous la forme de deux questions permettant aux enquêtés de dire ce qu’ils plaçaient en première et seconde position. Le regroupement des réponses, en tenant compte de la priorité donnée à chaque item, montre que les enquêtés se répartissent en deux groupes égaux puisque 50 % choisissent le pouvoir vertical, 47 % le pouvoir horizontal et 3 % ne savent pas.

L’analyse montre, tout d’abord, que les partisans du pouvoir vertical se rencontrent surtout chez les électeurs d’Emmanuel Macron (64 %) et de François Fillon (68 %) au premier tour de l’élection présidentielle. En revanche, ceux de Benoît Hamon sont bien plus partagés (54 %), alors que ceux de Jean‑Luc Mélenchon le rejettent (38 %), comme ceux de Marine Le Pen (34 %). Dans l’esprit de ses électeurs, et non pas de ses militants, le macronisme n’est donc pas assimilé à un pouvoir participatif horizontal mais bien à une volonté d’appliquer de manière assez unilatérale le programme de réformes.

Le second résultat contre-intuitif de l’enquête est de montrer que si les catégories supérieures et diplômées se caractérisent par un haut niveau de libéralisme culturel et de tolérance sociétale, elles se distinguent également par leur défense du pouvoir vertical. Comme quoi le libéralisme culturel ne préjuge pas du type de pouvoir ou de démocratie que les enquêtés défendent.

C’est ainsi que 38 % de ceux ayant un niveau CAP-BEP défendent la vision verticale contre 47 % de ceux ayant le niveau du bac et 58 % ayant au moins une licence. Le niveau de libéralisme culturel (tel qu’on peut le mesurer sur la base de questions portant sur le rétablissement de la peine de mort, le nombre jugé excessif ou non d’immigrés et la suppression de la loi autorisant le mariage homosexuel) et la représentation du « bon élu » sont donc relativement déconnectés.

On est ici au cœur de l’ambivalence du managérialisme qui renforce le pouvoir hiérarchique en le couvrant d’un masque de libre communication et de culture soixante-huitarde. Cela montre aussi que les électeurs (et non pas les militants) des mouvements « populistes » qui sont, en l’espèce, défenseurs du pouvoir horizontal, ne sont pas nécessairement à la recherche d’un modèle autoritaire, et ne sont pas nécessairement caractérisés par une « personnalité autoritaire ». L’autoritarisme a peut-être pris d’autres chemins aujourd’hui.

Pouvoir vertical et libéralisme économique sont associés

En revanche, la défense du pouvoir vertical s’intensifie avec le degré de libéralisme économique. On a créé un indice sur la base de trois questions (il faut réduire le nombre de fonctionnaires, faire confiance aux entreprises pour sortir de la crise économique, ne pas prendre aux riches pour donner aux pauvres afin d’assurer la justice sociale) et allant donc de 0 à 3 en fonction du nombre de réponses positives. On voit alors que les enquêtés au niveau 0 du libéralisme économique choisissent le pouvoir vertical à concurrence de 32 % contre 42 % de ceux qui se situent au niveau 1 puis 54 % de ceux qui sont au niveau 2 et 67 % de ceux de niveau 3. La proportion de ceux qui préfèrent le pouvoir horizontal varie de manière inverse.

On peut mesurer ici le fait que la dimension « managériale » du macronisme ne signifie nullement une perspective de pouvoir horizontal ou participatif, comme pourraient le laisser croire les métaphores entrepreneuriales utilisées lors de la campagne. De fait, 22 % des électeurs d’Emmanuel Macron se situent au niveau 3 de l’indice de libéralisme économique contre il est vrai 62 % de ceux de François Fillon mais 15 % de ceux de Marine Le Pen, 4 % de ceux de Jean‑Luc Mélenchon et 3 % de ceux de Benoît Hamon.

Cette association entre les représentations de la démocratie et le niveau de libéralisme économique renvoie à l’appartenance sociale des enquêtés. Les deux représentations de la démocratie se retrouvent dans la distribution en grandes classes sociales, construites sur la base des occupations professionnelles selon la grille de lecture retenue pour les travaux précédents.

Le sens de la révision constitutionnelle

Le clivage entre pouvoir vertical et pouvoir horizontal détermine le niveau de la confiance placée dans les institutions. Les enquêtés préférant le pouvoir horizontal ont moins confiance dans les institutions politiques, nationales ou locales, que ceux qui préfèrent le pouvoir vertical.

Tous derrière et lui devant : le Président Macron, lors des cérémonies du 14 juillet 2017.

De la même façon, la critique des élus est plus forte chez les partisans du pouvoir horizontal : 74 % d’entre eux contre 52 % des tenants du pouvoir vertical estiment que la plupart des responsables politiques ne se soucient que des riches et des puissants et 63 % des premiers contre 37 % des seconds pensent que c’est le peuple et non les responsables politiques qui devrait prendre les décisions les plus importantes.

La révision constitutionnelle actuelle s’appuie donc sur la dénonciation assez générale des élus (ils sont trop nombreux, plutôt corrompus et ne travaillent pas beaucoup) développée chez les partisans du pouvoir horizontal pour renforcer le pouvoir vertical associé au macronisme.

Au-delà de son élitisme, confirmé par le profil des nouveaux députés de la République en Marche, le macronisme se présente comme un moment politique où se joue une confrontation non seulement entre deux visions de la démocratie mais aussi entre deux anthropologies du pouvoir. La réforme constitutionnelle en cours doit venir séparer encore un peu plus le personnel politique national et le personnel politique local.

Une attente de proximité

L’agrandissement mécanique des circonscriptions lié à la réduction du nombre d’élus va rendre plus difficile le contact avec les électeurs. Or c’est bien la proximité physique et sociale des électeurs et des élus qui reste au sein de la relation de confiance politique, qui est elle-même au cœur de la démocratie représentative. Et c’est bien cette attente de proximité qui nourrit la vision d’un pouvoir horizontal participatif.

La révision constitutionnelle, telle qu’elle est actuellement proposée, entend dissocier le national du local et rendre le national encore plus lointain et abstrait en laissant le local se confronter aux difficultés quotidiennes. Comment peut-on penser que cette réforme puisse améliorer la confiance politique dans les institutions ?

De plus, l’instauration d’une dose de proportionnelle va contribuer à relancer les manœuvres au sein des partis politiques, comme on le voit déjà lors des élections régionales. La plupart des réformes nées d’une ingénierie institutionnelle hasardeuse comme le quinquennat ou les primaires n’ont fait qu’aggraver les problèmes.

La révision constitutionnelle actuelle, tout comme les conflits sociaux qui secouent le secteur public, partagent des structures communes dans le sens où l’on voit s’affronter dans chaque cas une revendication de terrain – soucieuse de la réalité vécue par les élus et les agents – à une norme juridique ou financière devant décliner un modèle de pouvoir désincarné et impalpable.

À travers l’opposition entre pouvoir vertical et pouvoir horizontal se joue donc une opposition entre deux modes d’interaction politique, l’un virtuel et numérique, l’autre physique et humain.


Les datavisualisations de cet article ont été réalisées par Diane Frances.