Réforme de la Constitution russe : le triomphe des valeurs traditionnelles

Vladimir Poutine et le patriarche Kirill à Moscou le 4 novembre 2019. Shamil Zhumatov / Pool / AFP

La consultation populaire sur les modifications à la Constitution aurait dû avoir lieu le 22 avril dernier. En raison du Covid-19, Vladimir Poutine a finalement annoncé son report à une date indéterminée même si des affiches ont commencé à être placardées dans les villes russes. Parmi les plus remarquées, l’une représente une famille souriante posant derrière le slogan « Préservons les valeurs familiales ». Une autre montre une petite fille en habits militaires tenant un bouquet de fleurs à la main : « Protégeons la mémoire de nos ancêtres ».

Ce choix de communication peut surprendre, tant la proposition de remettre les compteurs à zéro à l’occasion de la réforme afin de permettre à Vladimir Poutine de se présenter à sa propre succession en 2024 a éclipsé l’ensemble des autres discussions. Pour autant, le projet de modification de la Constitution comporte d’autres aspects controversés, parmi lesquels l’accent particulier mis sur la défense des « valeurs traditionnelles ». Ces références identitaires, religieuses et familiales semblent très étrangères à l’esprit de la Constitution russe rédigée en 1993 dans le contexte, certes chaotique, de la démocratisation du pays. Leur intégration à la Loi suprême constitue cependant le point d’aboutissement d’un tournant conservateur amorcé depuis une décennie. Quels en sont les soubassements politiques et comment ces références participent-elles de la stratégie de continuité du régime à l’horizon de 2024 ?

Dieu, famille, défense de l’histoire

Évoquée pour la première fois par Vladimir Poutine le 15 janvier 2020 lors de son adresse annuelle à l’Assemblée, l’ambition de modifier la Constitution s’annonce, au départ, limitée.

Le président reste très général sur sa volonté de renforcer les prérogatives du Parlement, sans pour autant remettre en cause le caractère présidentialiste des institutions russes. Il insiste surtout sur sa volonté de placer la Constitution du pays au-dessus du droit international dans la hiérarchie des normes ainsi que sur des contraintes supplémentaires imposées aux élus comme l’interdiction d’avoir une double nationalité. C’est au moment de l’examen en seconde lecture par le Parlement du projet de réforme, le 2 mars 2020, que le chef de l’État propose une série de modifications supplémentaires. Outre un renforcement notable des pouvoirs présidentiels au détriment de ceux du gouvernement et l’apparition d’un « bloc social » prévoyant par exemple un salaire minimum ainsi que l’indexation des retraites, c’est surtout l’introduction d’une série de références aux valeurs traditionnelles qui fait sensation et provoque le plus de remous.

Vladimir Poutine plonge dans les eaux glacées du lac Seliger lors de la célébration de la fête de l’Épiphanie dans la région de Tver, en Russie, le 19 janvier 2018. Alexey Druzhinin/AFP

Les amendements proposés par Vladimir Poutine mentionnent ainsi Dieu pour la première fois, dans un texte qui par ailleurs réaffirme le caractère laïque de l’État russe, pour évoquer « la mémoire de nos ancêtres qui nous ont transmis leurs idéaux et la foi en Dieu ». À l’évocation de la protection de la famille, déjà présente dans la version initiale du texte, s’ajoute celle de l’institution du mariage. L’amendement précise et limite ce que suppose la notion : il s’agit exclusivement de « l’union d’un homme et d’une femme », ce qui ferme la porte à toute perspective d’union légale pour les couples homosexuels.

La mémoire, en particulier celle la victoire soviétique sur les nazis, occupe également une place de choix puisqu’il est prévu d’indiquer désormais que « la Fédération de Russie honore la mémoire des défenseurs de la Patrie et garantit la défense de la vérité historique. Elle ne tolère pas la dépréciation de l’exploit accompli par le peuple pour défendre la partie. » Enfin, tout en rappelant le caractère multinational du pays, un amendement qualifie la langue russe – et à travers elle la population ethniquement russe qui représente 80 % du total, par distinction avec les nombreuses autres minorités (Tatars, Ukrainiens, Bachkirs, Tchétchènes, etc.) – de « constitutive de l’État ».

La valorisation du passé au nom de la stabilité

Ces amendements partagent l’objectif de poursuivre la valorisation du passé, qu’il s’agisse de défendre la mémoire de certains événements ou de préserver les valeurs dites traditionnelles. Ils proposent en outre une vision déconflictualisée de l’histoire, mêlant références aux époques tsariste et soviétique. L’initiative de donner à Vladimir Poutine, à l’occasion des modifications apportées à la Constitution, la possibilité de se présenter à sa propre succession se situe dans le prolongement de cette association entre préservation de la continuité historique et stabilité politique. La façon dont cette proposition a été mise en scène en est une démonstration supplémentaire.

C’est, en effet lors du vote en seconde lecture de la nouvelle série d’amendements que la députée Valentina Terechkova propose que la règle du maximum de deux mandats présidentiels au total ne s’applique qu’à partir de 2024 (année où expire l’actuel mandat de Poutine, qui est son quatrième). La séquence, très théâtrale, n’a rien de spontané. Députée du parti pro-présidentiel Russie unie, Valentina Terechkova, âgée de 83 ans, est une célèbre cosmonaute, la première femme à avoir effectué un vol dans l’espace. Sa carrière politique est ancienne puisqu’elle a occupé des postes politiques élevés dès 1966. Elle est élue du parti Russie unie depuis 2008.

Valentina Terechkova prononce son discours lors de la deuxième lecture du projet de réforme constitutionnelle à la Douma d’État, à Moscou le 10 mars 2020. Alexander Nemenov/AFP

Le choix de cette héroïne soviétique pour proposer, au nom de la continuité et de la stabilité, la possibilité d’un maintien de Vladimir Poutine à la présidence résume une stratégie de légitimation fondée sur les incarnations de gloires passées. Loin de se résumer à un coup unique, elle prolonge le tournant conservateur adopté par le Kremlin dès le milieu des années 2000.

Jusque-là, les représentants du pouvoir, Vladimir Poutine compris, ainsi que les responsables de Russie unie, se qualifiaient de « centristes » et préféraient surtout éviter toute discussion idéologique. C’est après les révolutions de couleur (Géorgie en 2003, Ukraine en 2004) et dans un contexte de tensions sociales et internationales grandissantes que les dirigeants russes ont opéré un virage tactique en investissant davantage dans les activités doctrinales.

Ce choix du conservatisme pour le parti du pouvoir vise plusieurs objectifs. Il répond aux préoccupations immédiates des dirigeants, inquiets que les évènements ukrainien et géorgien se répètent en Russie, en se définissant avant tout comme anti-révolutionnaires. Il permet également de normaliser la trajectoire du pays en se réclamant de l’expérience d’autres formations politiques étrangères, notamment occidentales. Il légitime enfin un modèle de développement progressif fondé sur la « stabilité », en l’occurrence le maintien à moyen terme des mêmes forces politiques et du même dirigeant.

La formalisation d’un héritage

Cette ligne conservatrice a connu durant la décennie 2010 des inflexions notables. Alors que durant les premières années l’accent était prioritairement mis sur la stabilité institutionnelle, présentée, comme garante de la modernisation du pays, les valeurs dites « traditionnelles » ont progressivement occupé le centre de l’attention.

Magnets pour réfrigérateur en vente à Moscou le 11 mars 2020. Dimitar Dilkoff/AFP

La mise en avant de la foi et de la famille semble en décalage avec le mode de vie d’un pays dont seuls environ 4 % des habitants se déclarent pratiquants, où le taux d’avortement, légalisé de longue date, reste élevé et où le président lui-même a divorcé en 2014 sans conclure de nouvelle union légale. Elle participe cependant de la chape de plomb qui pèse sur la vie politique russe, en orientant les débats de la vie publique prioritairement sur des questions de mœurs, en stigmatisant les minorités par opposition à la majorité de la population présentée comme naturellement conservatrice ou encore en justifiant des mesures coercitives comme la régulation accrue d’Internet au nom de la lutte contre la pornographie.

Surtout, la préservation des valeurs traditionnelles sert désormais de marqueur face à un Occident présenté comme coupé de son passé et de son identité. C’est tout le sens de la déclaration de Vladimir Poutine lors de sa rencontre avec des experts internationaux dans le cadre du Club Valdaï en 2013 :

« Nous voyons que beaucoup de pays euro-atlantiques ont tourné le dos à leurs racines, en particulier à leurs racines chrétiennes qui constituent le fondement de la civilisation occidentale. On refuse les principes moraux et toute identité traditionnelle : qu’elle soit nationale, culturelle, religieuse ou même sexuelle. On met en place des politiques qui mettent au même niveau les familles nombreuses et les couples homosexuels, la foi en Dieu et la foi en Satan. Les manifestations du politiquement correct vont même jusqu’à parler sérieusement d’autoriser les partis faisant la propagande de la pédophilie. »

C’est donc également sur le plan des valeurs que la Russie entend se distinguer des pays occidentaux, en faisant de cette posture un vecteur d’influence auprès des mouvements traditionalistes et souverainistes de ces pays. La question homosexuelle a été tout particulièrement montée en épingle à la suite de l’adoption d’une loi « contre la propagande de l’homosexualité » en 2013 et une couverture médiatique très négative du mariage pour tous en France. De même, les sentiments patriotiques de la population ont été exacerbés par la sanctuarisation de la victoire soviétique sur les nazis.

Ainsi, les amendements proposés à la Constitution, en plus de former un tout cohérent avec la perspective d’une continuité du pouvoir accrue après 2024, contribuent à graver dans le marbre ce qui pourrait être le principal héritage des années Poutine, à défaut de pérenniser la prospérité socio-économique de l’ensemble de la population ou de moderniser le pays comme Dmitri Medvedev en avait eu l’ambition proclamée au début de sa présidence.

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