Retour sur les municipales : les jeunes à la pointe du vote vert ?

Les jeunes marquent une certaine distance par rapport au jeu politique institutionnel. Christophe Archambault/AFP

Le scrutin municipal de l’année 2020 n’a pas attiré les jeunes. Dans la tranche d’âge des 18-24 ans, à peine un électeur sur trois y a participé. La jeunesse a donc fortement contribué à l’abstention, renforcée par la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19. Rappelons que six Français sur dix sont restés loin des urnes, au premier comme au second tour : c’est un record pour des élections municipales.

Alors même qu’il s’agit d’un acte de proximité, la désignation du maire n’arrive pas à se défaire de tout un ensemble de paramètres qui rendent le rapport au vote problématique pour l’ensemble de la population, mais de façon encore plus accusée dans les jeunes générations : défiance à l’égard de la politique institutionnelle et rejet des partis de gouvernement, perplexité et incertitude face au choix électoral, éclatement et volatilité des préférences, attirance pour les forces populistes et extrêmes, sans compter la méconnaissance du personnel comme des enjeux avec laquelle il faut compter.

Distance avec la démocratie représentative

Parmi les raisons avancées pour expliquer leur retrait de la décision électorale, la perception de l’inutilité voire de l’inefficacité du vote municipal arrive en premier. Près d’un jeune sur deux (47 %) considère en effet que leur vote ne permettrait pas de changer les choses, ni au niveau individuel ni au niveau de la collectivité. Pour un petit tiers (30 %) l’expression d’un mécontentement que l’abstention peut faire entendre est aussi une raison de ne pas prendre le chemin des urnes.

S’ajoute à cela la méconnaissance de l’offre électorale et des enjeux locaux qui est évoquée par près d’un quart d’entre eux (23 %). Enfin, et ce n’est pas rien, le sentiment de ne pas se sentir représenté concerne près d’une jeune sur cinq (19 %). Plus des deux tiers des jeunes (67 %) affirment que la reconnaissance du vote blanc et sa prise en compte dans les suffrages exprimés les inciteraient à voter. La citoyenneté électorale est de fait plus critique.

Municipales 2020 : Abstention très élevée : « C’est le fait majeur de cette soirée » (France 24).

Au vu de ces chiffres, c’est donc bien le constat d’une distance à l’égard de la démocratie représentative qui est une fois de plus confirmée. Les traces de cette distance sont visibles dans les intentions comme dans les orientations de ceux qui entendent participer au scrutin. En amont du scrutin, la perplexité était de mise : un jeune sur deux ayant l’intention de voter reconnaissait pouvoir encore changer d’avis ou de choix (49 %). L’importance de ce chiffre témoigne de l’incertitude avec laquelle même les plus civiques ont abordé l’élection.

Ainsi les jeunes ont-ils abordé ces élections municipales entre indifférence et protestation, mais surtout avec une certaine distance que ne sont pas arrivés à combler l’enjeu de proximité et la dimension locale de la vie politique, pourtant susceptibles de les concerner davantage. Il s’agit là d’un paradoxe de la politisation des jeunes : la proximité des élus et l’action citoyenne directe qu’ils appellent pourtant de leurs vœux sont oblitérées par les tropismes persistants de la défiance démocratique suscitée par la politique et ses représentants au niveau national.

Tropisme vert

Mais intéressons-nous aux votes de la minorité des jeunes ayant voté. Les jeunes électeurs qui se sont exprimés confirment, en les amplifiant, les principaux enseignements de ce scrutin. Tout d’abord, ils ont participé pleinement à la poussée écologiste, qui permet à Europe Écologie–Les Verts, en coalition avec des forces de gauches, de remporter les mairies de grandes villes françaises pour la première fois.

Cette victoire restera l’enseignement phare de ce scrutin. Et les jeunes votants y ont assez largement contribué. Par exemple, dans la métropole de Lyon, où la coalition de gauche emmenée par les écologistes a attiré 42,4 % des suffrages exprimés, ce sont les deux tiers des jeunes (67 %) qui selon un sondage d’intentions de vote réalisé à la veille du second tour ont choisi le vote vert.

Il en est de même à Toulouse où, si la liste de gauche dirigée par un écologiste a été battue malgré 47 % de suffrages obtenus, 69 % des 18-24 avaient l’intention de voter pour elle. Ou encore de Lille où la gauche de Martine Aubry était en concurrence avec la liste EELV (respectivement 40 % et 39,4 % des voix au sortir du second tour), les jeunes de 18 à 24 ans créditaient le vote écologiste de 38 % et les 25-34 ans de 47 %.

L’attractivité de l’écologie au sein de la jeunesse n’est pas nouvelle, mais dans la période récente l’enjeu environnemental occupe désormais une place centrale. Les mobilisations de la jeunesse, notamment les Marches mondiales entraînées sous l’impulsion de Greta Thunberg, mais aussi les manifestations de groupes plus radicaux comme Extinction Rebellion, ont diffusé une prise de conscience des risques liés au réchauffement climatique et à la pollution de la planète. Et le vote jeune en faveur de l’écologie s’était déjà imposé lors des élections européennes de 2019.

« La jeunesse se met en grève pour le climat » (Brut, février 2019).

Même si l’abstention a été massive, les trois quarts des 18-24 ans (73 %) n’ayant pas voté, les jeunes qui ont mis un bulletin dans l’urne ont d’abord crédité la liste verte (23 %), en France, comme dans beaucoup d’autres pays européens. À titre de comparaison les plus de 65 ans n’avaient accordé à la liste écologiste que 9 % de leurs suffrages.

Néanmoins ce tropisme vert électoral ne concerne qu’une minorité de la jeunesse, celle qui s’exprime au travers du vote, et nécessite d’être confirmé lors d’élections nationales. S’ajoute à cela que ce leadership vert peut présenter un visage renouvelé de la gauche et donc attirer une partie de la jeunesse en recherche de réformes sociales et environnementales.

Les sondages d’intentions de vote des 18-24 ans pour l’élection présidentielle de 2022 n’accordent pour l’instant qu’un vote infime de 2 % à Yannick Jadot comparé à 24 % pour Jean‑Luc Mélenchon, 27 % pour Marine Le Pen et 37 % pour Emmanuel Macron. L’élection présidentielle reste donc pour les Verts un vrai défi du fait de sa personnalisation et de la réticence des écologistes à affirmer un leadership fort.

D’autres voies politiques

Autre attendu de cette élection, la performance du Rassemblement national qui était susceptible de capitaliser le mécontentement et la colère accumulés dans divers mouvements de protestation et mobilisations collectives de ces deux dernières années, incarnant aussi un vote antisystème et anti-élite qui trouve un écho au sein de segments de la jeunesse en souffrance sociale et en manque de considération.

À Perpignan, la seule grande ville remportée par ce parti, la liste dirigée par Louis Alliot créditée de 36 % avant le premier tour, ne recueillait que 24 % des intentions de vote des moins de 35 ans. Les jeunes sont donc restés plus en retrait de ce choix électoral que leurs aînés. Mais cette tendance au plan local peut se trouver infirmée par un vote présidentiel plus manifeste pour Marine Le Pen tel qu’il peut se profiler pour 2022.


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Restent les listes des partis institutionnels PS et LR, qui ont certes bien résisté aux élections municipales mais qui n’ont pas été soutenues particulièrement par les jeunes électeurs, et Les Républicains encore moins.

Des électrices plus défiantes

La distance par rapport au jeu politique institutionnel dont témoignent les jeunes, et ce quelle que soit la nature de leurs réponses électorales, apparaît encore plus marquée parmi les jeunes femmes. Elles sont moins inscrites sur les listes électorales (72 % contre 80 % des jeunes hommes) et ne sont plus qu’un quart à envisager de voter (26 % contre 38 %).

Leur satisfaction quant à la place qui leur est donnée dans la société apparaît aussi plus mitigée (50 % se disent satisfaites contre 59 % des jeunes hommes). Elles ressentent aussi assez fortement un manque de reconnaissance : seules 33 % des jeunes femmes considèrent qu’elles bénéficient d’une bonne image dans la société française (47 % des hommes) et seules 23 % vis-à-vis du personnel politique (33 % des hommes).


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Est-ce cette perception plutôt négative qui les incite à se monter à la fois plus révoltées et plus résignées que leurs homologues masculins ? Si l’indifférence gagne et si l’esprit de révolte a plutôt globalement tendance à régresser (-25 points par rapport à 2016), ce dernier résiste néanmoins davantage au sein de la population féminine : un quart des jeunes femmes (25 % contre 20 % des jeunes hommes) exprime un sentiment de révolte.

Mais, la résignation de celles-ci apparaît aussi plus importante (32 % d’entre elles se sentent résignées contre 25 % des jeunes hommes). La confiance et la reconnaissance sont bien des conditions essentielles du lien des jeunes à la politique, y compris dans la dimension locale de celle-ci.

Les jeunes Français cherchent d’autres voies politiques que celles des forces traditionnelles, et en ce sens l’écologie est une voie de renouveau. Mais l’importance de l’abstention, du vote pour les forces protestataires et la vitalité des manifestations dans l’espace public, signe l’expression d’une citoyenneté de plus en plus critique, voire dissidente, à coup sûr, de plus en plus distante de la représentation politique classique.

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