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Révolutions arabes, an X : des sociétés à jamais transformées

Devant un bureau de vote en Tunisie le 3 octobre  2011
Devant un bureau de vote en Tunisie le 3 octobre 2011, lors des premières élections constituantes libres de l'histoire du pays. Lionel Bonaventure/AFP

Cet article est publié dans le cadre du cycle IPEV Live - Transition from violence: lessons from the MENA, une série de 8 discussions en ligne, tous les mardis du 18 mai au 29 juin 2021.

Pour reprendre les mots de Talleyrand, « si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant ». Posons donc un constat simple mais nécessaire : le monde arabe ne sera plus jamais comme avant.

Dix ans après le début de changements profonds dans cette partie du monde, que peut-on dire des liens entre société, politique et religion qui s’y déploient ? Devant les monceaux d’incertitudes et de craintes avec lesquels ces peuples doivent composer, une idée force demeure : les conditions d’exercice du politique ont muté. Si durant des décennies la peur était l’apanage unique de peuples dominés, c’est aujourd’hui l’ensemble du corps social, régimes en tête, qui ont conscience de la précarité de leurs positions. En un mot, le changement continue.

Un imaginaire nouveau

Si l’on peut voir dans de nombreux contextes nationaux une forme de retour (parfois empiré) à l’autoritarisme qui prévalait avant que les peuples ne fassent valoir leur droit à la conflictualité politique, les forces sociales qui font, en définitive, l’histoire fonctionnent aujourd’hui sur un imaginaire probablement à jamais bouleversé.

Les pouvoirs en place sont fragiles. Ils peuvent vaciller. Ils ne sont pas éternels. En cela, un changement radical de perception s’est opéré. Ce n’est plus la question de la possibilité de renverser un régime, ou du moins de lui faire faire des concessions, qui se pose, mais celle du rapport coûts-avantages d’un processus de changement politique. Quel prix un peuple est-il prêt à payer pour voir son sort s’améliorer ? Autrement dit, et pour employer des éléments empruntés au fameux théoricien du pouvoir politique Claude Lefort, pour qui la démocratie est fondée sur la conviction collective que le détenteur du pouvoir aujourd’hui peut et ne doit pas être celui de demain, le corps social a pris acte du droit légitime et de la capacité effective de vider un lieu de pouvoir et de le remplir par un autre suscitant une réelle adhésion populaire et souveraine.

C’est peu dire, en effet, que les événements et les dynamiques sociales, culturelles, religieuses, politiques et stratégiques que l’histoire retiendra sous le nom de « printemps arabes » et qui se sont amorcées il y a maintenant plus d’une décennie ont constitué une véritable onde de choc à l’échelle d’une région du monde jusqu’alors pointée du doigt pour son immobilisme voire son refus d’entrer dans la modernité.

Trois types de changements majeurs doivent retenir notre attention. Tous découlent de l’ouverture des espaces politiques nationaux qui définissent la dynamique, encore à l’œuvre aujourd’hui, de transformations politiques radicales au sein de pays différents mais comparables dans leur croyance qu’un cycle s’est terminé et qu’une nouvelle philosophie de l’État doit désormais prévaloir.

Les révolutions arabes comme changement de cadre du politique : le réveil des sociétés

Comme le montrent de manière récurrente les manifestations se tenant au Liban et en Irak, sans parler de l’Algérie où le mouvement Hirak (certes fragmenté mais solide depuis près de deux ans maintenant) constituera pour les prochaines années le principal terme de l’équation nationale, c’est bel et bien l’espace politique dans les sociétés arabes qui a été redéfini.

Manifestations et démonstrations de colère populaire ne sont plus vues comme des signaux de défi lancés aux pouvoirs en place mais comme les prémices potentielles d’une révolte voire d’une révolution. Le Liban et l’Irak ont vu des pans entiers de leurs peuples (et ce malgré les dangers sanitaires et sécuritaires réels) réclamer des transformations drastiques dans l’exercice du pouvoir, chaque crise sociale débouchant irrémédiablement sur des contestations réelles et assumées des régimes en place. Même l’Égypte, théâtre depuis 2013 d’une restauration autoritaire auprès de laquelle pâlirait celles que l’on a pu observer par le passé dans certains pays arabes, n’est aucunement à l’abri pour qui analyse les manifestations en Haute-Égypte, subséquentes aux graves pénuries alimentaires affectant cette région depuis 2015.

En un mot, ces révolutions ont produit un habitus, c’est-à-dire une norme de comportement politique, acteurs et groupes engagés ayant appris à agir de manière à inquiéter le pouvoir (souvent à leurs risques et périls) dans le cadre d’un rééquilibrage des possibles. Pour citer à nouveau Claude Lefort, une majorité de citoyens raisonne désormais à partir de l’hypothèse d’un lieu du pouvoir potentiellement vidé des acteurs actuellement en place.

Les révolutions arabes comme facteur d’accélération de la sécularisation : la nature et la place de la référence religieuse

Corollaire du point précédent : la sécularisation de l’espace social et politique, à la fois cause et conséquence des printemps. Les dynamiques de démocratisation ont nourri – et se sont nourries de – la croyance en une citoyenneté égalitaire. Tunisiens, Égyptiens ainsi que bien d’autres peuples arabes l’ont montré.

C’est d’ailleurs pour cela que l’imaginaire politique ne sera plus jamais le même. Ce sont les régimes défiés qui ont activé la ressource sectaire dans le but de transformer un conflit vertical opposant société et régime en une série d’antagonismes horizontaux (sunnites contre chiites, musulmans contre coptes, arabes contre kurdes…). Autrement dit, en transformant le récit initial, largement séculier et puisant dans le référentiel du progrès politique et social, certains régimes ont placé leur survie au-dessus de celle de leur pays comme réalité unie. De ce point de vue, la Syrie n’est ni plus ni moins qu’un cas d’école.

Si nombre de dignitaires religieux, islamistes compris, ont pris le parti des peuples en action, il est néanmoins difficile de prononcer un jugement définitif sur la place et le rôle de la référence religieuse à l’époque et depuis. Tout d’abord, ces printemps n’étaient pas religieux. Ils n’ont jamais été construits sur la nécessité de défendre des traditions religieuses, encore moins une identité musulmane menacée. Le récit islamiste non plus n’était pas le moteur de ces changements. Pour le dire autrement, figures et mouvements religieux ont pris le train en marche, et n’ont jamais réussi à contrôler le sens de ces larges mobilisations.

Néanmoins, l’étape de la distribution du pouvoir en contexte démocratique émergent a laissé place à d’autres règles : celles de la capacité à drainer des votes. À ce jeu, les forces islamistes, fortes d’un capital de virginité morale et politique revendiqué – et de capacités de mobilisation connues depuis longtemps – ont clairement été les plus efficaces. Si les printemps n’étaient pas des mobilisations religieuses, ils ne se sont jamais faits contre le religieux, au contraire. L’un des facteurs de l’unité initiale (au moment de la célébration de la nécessité de se débarrasser de l’ancien régime) a bel et bien été l’absence d’enjeux religieux.

Les dix dernières années, toutefois, ont logiquement vu ces sujets occuper une place centrale, puisque la révolution sociale, en devenant constitutionnelle et partisane, se devait d’aborder ces questions, parallèlement au phénomène de l’intégration des partis islamistes dans des scènes politiques nationales en transition. La principale leçon est aujourd’hui indéniablement l’éclatement du paysage islamiste, Ennahda en Tunisie pouvant difficilement être comparé au Hamas palestinien, ou même aux Frères musulmans égyptiens tant discours, stratégies et même finalités de long terme divergent d’un acteur à l’autre.

Si l’on a pu gloser sur l’imminence d’un « hiver islamiste », la réalité est celle de l’impossibilité pour une offre politique d’assurer l’hégémonie sur des paysages nationaux aujourd’hui principalement préoccupés de justice sociale comme le montrent les désirs d’émigration et la colère sociale d’une partie significative de la population.

La révolution stratégique : djihadisme, violence et radicalisme

Si le djihadisme est depuis plusieurs décennies un élément important du paysage politique et religieux dans les pays arabes et au-delà, les révolutions du début de la décennie 2010 ont indirectement causé le renforcement de ce phénomène.

L’ouverture de l’espace politique national a étendu l’ensemble du champ de la contestation propre à certaines sociétés musulmanes. Le militantisme révolutionnaire d’un pays comme la Tunisie a produit des effets de mimétisme dans les pays voisins, autorisant à parler d’onde de choc protestataire et révolutionnaire et illustrant le fait qu’il existe bien un imaginaire arabe. Toutefois, sur un plan conjoncturel et structurel, l’expansion du djihadisme depuis une dizaine d’années tient au fait que certaines parties de ces sociétés, au sein de la jeunesse notamment, ont opéré un double constat : d’une part, la révolution ne porterait pas ses fruits immédiatement, loin s’en faut ; d’autre part, leur ancrage n’est plus uniquement dans le moment présent et dans la société nationale. Une autre utopie existe, et entre en concurrence avec celle de la révolution.

De surcroît, certains États au premier rang desquels la Syrie, entrant en crise profonde de souveraineté, ils deviennent des caisses de résonance des tensions arabes, voire des laboratoires au sein desquels de nouveaux types de mobilisations violentes et radicales se déploient, comme l’illustre l’utopie califale de Daech.

En somme, l’indéniable violence politico-religieuse portée par les mouvements et desseins djihadistes est également sociale et générationnelle. En cela, elle témoigne du fait que, plus que jamais, le répertoire de l’action antisystème se situe à notre époque au confluent de la crise des récits religieux traditionnels, de celle des États et des nombreuses tensions sociales, économiques et psychologiques pesant sur des pans entiers d’une population torturée de ne pas voir ses espoirs devenir réalité.


Nous proposons cet article dans le cadre du Forum mondial Normandie pour la Paix organisé par la Région Normandie le 30 septembre et le 1er octobre 2021 et dont The Conversation France est partenaire. Pour en savoir plus, visiter le site du Forum mondial Normandie pour la Paix.

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