Riz, café et pétrole : une plongée dans l’histoire des bourses de matières premières

La bourse au riz de Dojima à Osaka (Japon) en 1835. Extrait de l’ouvrage « Images de sites célèbres à Osaka » du peintre japonais Utagawa Hiroshige. Chazen Museum of Art

Le vendredi 30 décembre 2016 aura marqué la fin d’une époque : le New York Mercantile Exchange (NYMEX), principale bourse pétrolière mondiale, a définitivement basculé vers le tout électronique en fermant sa criée (trading floor).

Cette dernière rassemblait, depuis sa création en 1872, les différents acteurs du marché – les traders et les brokers – en un même lieu sur l’une des places financières pétrolières les plus actives après celle de l’Intercontinental Exchange (ICE) de Londres.

Pour mémoire, les principales transactions s’effectuaient à la criée de la bourse de Paris jusqu’à l’informatisation du système en 1987 et la mise en place du système CAC (pour « cotation assistée en continu »). La fin de la corbeille parisienne avait annoncé la révolution de l’informatisation des systèmes de cotations boursières et le développement massif des transactions financières.

Ces décisions ne font que refléter une réalité : en décembre 2016, les transactions à la criée sur les marchés d’options pétrolières ne représentaient plus que 0,3 % des transactions globales contre plus de 95 % en 2008 !

La fin de la «corbeille» parisienne (Ina Sciences, 2012).

À l’origine des bourses de matières premières

Durant le XIXe et le XXe siècles, la volatilité des prix n’était pas absente des marchés de matières premières et même plutôt commune sur les marchés de matières premières agricoles. Il n’y a ainsi rien d’étonnant à ce que la première bourse créée aux États-Unis, en 1848, le Chicago Board of Trade (CBOT), se soit spécialisée sur les marchés agricoles et alimentaires (blé, maïs, etc.), largement dépendants de la variable climatique, morcelés en matière de production et donc soumis à une grande variabilité de l’offre.

Fruit de la volonté de quelques hommes de rassembler les différents acteurs (producteurs, consommateurs et traders) au sein d’un même lieu d’échanges, les bourses de matières premières se sont développées. L’histoire du Chicago Mercantile Exchange (CME) est à cet égard passionnante, la bourse ayant été créée par quelques hommes passant une annonce dans un journal local pour attirer des personnes intéressées par l’organisation d’une bourse de commerce !

Dans de nombreux cas, les bourses de commerce recèlent dans leur nom d’origine leur proximité avec le monde agricole : le Chicago Mercantile Exchange (CME), fondé en 1898 sous le nom de Chicago Butter and Egg Board ; le NYMEX créé par des laitiers de Manhattan s’appelait à l’époque de sa création le Butter and Cheese Exchange of New York avant de se spécialiser dans la pomme de terre de Boston dans les années 1960 et l’énergie à la fin des années 1970. On peut citer encore le New York Board of Trade (NYBOT) composé du New York Cotton Exchange (NYCE, 1870) et du Coffee Sugar and Cocoa Exchange (CSCE, 1882).

Au commencement était le Japon

Si les États-Unis revendiquent la naissance des bourses de matières premières sur leur territoire, l’histoire nous apprend que la naissance du CBOT en 1848 avait été précédée au XVIIe siècle par la place boursière de Dojima d’Osaka au Japon.

Dès 1697, cette bourse de commerce organise la collecte des informations (prix, qualité) et innove dans la mise en place d’instruments modernes de gestion du risque (invention du contrat financier standardisé) pour le commerce et le stockage du riz.

Cette denrée alimentaire est essentielle dans le Japon de la période Edo, à la fois pour la sécurité alimentaire mais également pour le pouvoir des Shoguns qui le collectent sous la forme d’impôt. Pour lutter contre la très forte cyclicité du prix du riz, récolté à cette époque une seule fois l’an, la place de Dojima inventa les outils et la logistique de gestion du risque de prix sur les marchés de matières premières. Un lieu d’échange, une criée, a ainsi été créé pour permettre aux acteurs de réaliser leurs transactions d’achats ou de ventes de riz.

Pour pallier difficultés d’écoute et au brouhaha des transactions, on y inventa le langage des signes du trading qui fit la gloire de la filmographie américaine sur le sujet. Enfin, Dojima innova des métiers secondaires, comme ces water men, individus dont la fonction se résumait à arroser les acteurs qui continuaient à négocier après la fin de la séance journalière ! Ce système imaginatif ne fut malheureusement pas conservé, Dojima et les autres bourses de matières premières lui préférant l’utilisation de pétards, de gongs chinois ou d’une cloche comme à Wall Street pour signifier le début et la fin de chaque séance.

Des millions et des millions de gestes ! (Wall Street Journal, 2015).

L’avènement du marché financier pétrolier

Paradoxalement, alors que le pétrole est l’une des matières premières les plus échangées (en volume et en valeur), l’intérêt pour les contrats énergétiques est venu tardivement sur les bourses de matières premières.

Les rapports commerciaux observés jusqu’au premier choc pétrolier de 1973 expliquent largement ce paradoxe. En effet, dominée par des compagnies internationales intégrées (« les sept sœurs », Exxon, Mobil, Chevron, Texaco, Gulf, Royal Dutch Shell, BP) jusqu’à la fin des années 1960 et régie par des contrats pluriannuels, la filière n’offrait pas le facteur attractif pour les acteurs des bourses de matières premières, à savoir une forte volatilité des prix.

Les chocs pétroliers successifs de 1973 et de 1979 vont ainsi marquer une nouvelle ère pour les différents acteurs de l’économie mondiale avec l’introduction et la généralisation de l’instabilité et de la volatilité sur les marchés énergétiques.

En 1971, le New York Cotton Exchange a été la première Bourse de commerce à s’intéresser aux contrats à terme pour les matières premières énergétiques, avec le lancement d’un contrat sur le propane liquide. Cette tentative fut un échec en raison d’un volume de transactions limité.

Les marchés financiers n’offraient pas alors les garanties d’une gestion optimale du risque de prix. Mais la dynamique a toutefois été reprise par le NYMEX en 1978 avec le lancement simultané d’un contrat sur le fuel domestique et sur le fuel industriel et, au début des années 1980, avec le lancement d’un contrat sur l’essence (1981) et d’un contrat sur le pétrole brut (1983). Faute de transactions suffisantes, le contrat sur le fuel industriel disparut rapidement, les autres connurent un essor à partir de 1981 suite à la déréglementation des prix de l’énergie mis en place par l’administration Reagan et grâce à la libéralisation progressive des marchés financiers au début des années 1980.

Déréglementation, fusion et tout électronique

Les bourses de matières premières ont connu de nouvelles dynamiques durant les années 2000, ces dernières transformant progressivement leur fonctionnement. Elles ont ainsi enregistré un mouvement marqué de consolidation : en 2007, le Chicago Mercantile Exchange (CME) a racheté le CBOT puis le NYMEX en 2008 et le Kansas City Board of Trade (KCBT) en 2012 ; de son côté, l’ICE a consolidé ses activités en rachetant en 2007 le NYBOT et le Winnipeg Commodity Exchange puis l’European Climate Exchange (ECX) en 2010 et le NYSE Euronext en 2013.

Face à ces deux géants, la résistance s’organise et les contrepoids sont essentiellement asiatiques. Les transactions sur les marchés de matières premières ont ainsi explosé ces dernières années en Chine, en Inde, en Corée et à Singapour, mais également en Russie.

Les bourses de matières premières ont de même enregistré une double évolution liée à l’informatisation des systèmes. Si la dynamique des transactions électroniques a débuté en 1971 avec le début de l’informatisation du Nasdaq, la période actuelle est clairement celle de la fin d’une époque avec la fermeture des dernières criées et seuls certains pans d’activités (soja, maïs, etc.) ou de marchés financiers (S&P 500) voient encore s’affronter tous les jours acheteurs et vendeurs, traders et brokers sur les parquets des places boursières. En outre, ce mouvement s’accompagne d’une accélération du trading haute fréquence (HFT) à base d’algorithme traitant des milliers de transactions en quelques microsecondes.

Le trading haute fréquence (AFP, 2015).

Sur le seul CAC 40, l’Autorité des marchés financiers (AMF) estime que près de 50 % des ordres sont réalisés par le HFT et aux États-Unis, ce chiffre atteindrait près de 70 % !

Difficile d’anticiper les conséquences de cette dynamique sur la transparence de l’information entre tous les acteurs, la manipulation des cours ou la spéculation. La criée et le parquet étaient des lieux d’échanges d’information dans un milieu certes restreint d’acteurs mais ils illustraient parfaitement le concept de marché.

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