Salle de consommation de drogues à Paris : il n’y a pas mort d’homme !

A L'espace-Gaïa, première salle de consommation à moindre risque à Paris. Henri Garat/Mairie de Paris

Cela fait trente ans que la première « salle de consommation à moindre risque » (SCMR) a ouvert en Suisse et depuis, il n’y a pas eu mort d’homme (ni de femme, d’ailleurs). Littéralement, comme l’explique la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), « aucune surdose mortelle ne s’est jamais produite dans les SCMR. »

Au contraire, le bilan des salles suisses nous apprend que la supervision de la consommation a des effets positifs sur la diminution des décès liés aux surdoses et de la prévalence du VIH chez les consommateurs des drogues. D’autres expériences en Europe confirment ces effets positifs. Alors pourquoi donc une telle aversion en France à ce type de dispositif ?

Certains affirment que les salles ne sont pas efficaces pour diminuer la consommation de drogue. Mais cela n’en a jamais été l’objectif : il s’agit d’un dispositif de réduction de risques liés à la consommation des drogues injectables, et non pas de lutte contre la toxicomanie. Malgré une intégration tardive en France, c’est grâce à la société civile que l’État a institutionnalisé et pris en charge la politique de réduction des risques. Celle-ci consiste à mettre en place des mesures pour réduire les effets collatéraux, individuels et sociaux de la consommation des drogues, sans condition de sevrage ou d’engagement d’arrêt de la part des consommateurs.

La réduction des risques, mode d’emploi

Concrètement, la réduction des risques se traduit par la présence d’automates distributeurs et collecteurs de seringues, des maraudes sociales et médico-sociales qui repèrent et orientent les usagers, et par la mise en place de structures spécialisées d’accueil et d’accompagnement, notamment les CAARUD (Centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues). Par ailleurs, ces dispositifs sont très proches des structures de soins et de prévention des addictions, comme les CSAPA (Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie), où sont délivrés les traitements de substitution aux opiacés.

Les salles de consommation s’inscrivent donc dans cette politique. Ce sont des structures qui offrent un environnement sûr pour une consommation encadrée des drogues. Ces espaces, qui mettent à disposition du matériel stérile pour l’injection ou l’inhalation, sont gérés par des professionnels médico-sociaux. Ils bénéficient, depuis 2010, de l’aval de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). En 2015, l’État français a autorisé une expérimentation sur six ans pour ce type de dispositifs avec une action axée sur trois fronts.

Des usagers en dehors des sentiers balisés

Premièrement, la SCMR s’adresse à des usagers poly-consommateurs de drogues aux conditions de vie très précaires et très éloignés des systèmes d’accompagnement, de soin et de réduction des risques actuels. Une étude des usagers des Centres d’accueil, menée en 2015, montre que le degré de vulnérabilité sociale des consommateurs est supérieur à celui de l’ensemble de la population. La réduction des risques de surdose, d’infections, de transmissions des maladies et d’autres complications liées à la consommation des drogues chez cette population est bien le pilier central de cette politique.

À l’intérieur du Centre, situé à deux pas de l’hôpital Lariboisière. Luis Rivera Velez/DR, Author provided

Par ailleurs, les salles sont gérées par des professionnels médico-sociaux qui assurent un accompagnement de la consommation, mais facilitent également l’information vis-à-vis des dispositifs de réduction des risques et de sevrage existants aujourd’hui en France. À Paris, la gestion de la salle est confiée à l’association Gaïa, chargée également des programmes d’échanges de seringues, et d’accès aux soins et aux traitements de substitution pour les consommateurs. La SCMR est un lieu privilégié d’information pour un meilleur accès aux droits fondamentaux (en particulier les soins et l’hébergement) et aux programmes de substitution ou de sevrage. Elle renforce également la confiance entre les usagers des drogues et les services publics, notamment par le partage d’expérience entre pairs, et encourage l’insertion sociale.

Enfin, la SCMR a pour but d’assurer la tranquillité publique en réduisant la présence des consommateurs et de matériel utilisé dans la rue, ainsi que les conflits entre usagers de drogues et riverains. C’est pourquoi les salles sont ouvertes au milieu des scènes de consommation, comme la Gare du Nord à Paris, où l’existence d’une scène « ouverte » de drogues est importante depuis plus de dix ans. Par exemple, l’activité des automates distributeurs et collecteurs des seringues dans ce quartier parisien représente 60 % de l’ensemble de la ville. L’« espace Gaïa » est placé au cœur de ce quartier et espère attirer 200 usagers différents par jour, provoquant ainsi une nette réduction de la consommation de rue.

Un bon modèle français ?

Selon l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, il n’y a pas de preuve que les SCMR incitent à la consommation des drogues ni qu’elles induisent une augmentation de leur usage. Les défis soulevés sont, au contraire, de nature politique : les salles doivent fonctionner en coopération avec des acteurs clés et au sein d’une politique plus vaste de lutte contre les addictions.

En France, ces enjeux ont été pris en compte dans la conception même de l’expérimentation. Ainsi, le retard de trois ans dans l’ouverture des salles est la conséquence du besoin de sécurité juridique nécessitée par l’expérimentation afin de ne pas entrer en opposition avec la loi sur les stupéfiants de 1970. La loi stipule que la responsabilité pénale des usagers ou des intervenants médico-sociaux n’est pas engagée, et la politique de lutte contre les stupéfiants aux abords des salles doit être adaptable en fonction des expériences. Par ailleurs, à Paris il existe, depuis 2014, une brigade de terrain spécialisée qui vient en soutien de la police et développe une approche compréhensive, dans le secteur de la salle Gaïa.

Le maire de Paris, Anne Hidalgo (à gauche), et Marie-Sol Touraine, ministre de la Santé (au centre). Inauguration de la première salle de consommation à moindre risque, le 11 octobre dernier. Patrick Kovarick/POOL/AFP

Des comités de pilotage nationaux et locaux ont été créés : ils permettent une coordination des acteurs engagés dans le dispositif et encouragent, notamment, l’évaluation régulière de ce projet, tant sur les aspects de santé que sur ceux liés à la tranquillité publique. Le suivi est confié à l’Inserm, qui devra remettre un rapport au Parlement six mois avant la fin de l’expérience. Un troisième organe, le « comité de voisinage », a été créé afin de faciliter le dialogue entre les acteurs locaux de proximité (services de police, de voirie, riverains) et les usagers. Il vise à favoriser la communication entre les échelons locaux et nationaux.

La nécessité de mesures plus courageuses

À Paris, malgré une certaine mobilisation citoyenne contre l’expérimentation de la salle « en quartier résidentiel », l’opposition à cette mesure reste faible. Moins de 500 signatures ont été collectées dans le cadre d’une pétition en ligne et les arguments contre sont très politiciens et peu consistants.

Le seul défi important reste la proximité de la salle avec l’hôpital Lariboisière : si celle-ci vise à faciliter une intervention rapide en cas de besoin, la proximité peut créer de la méfiance chez les usagers, d’ordinaire éloignés des services publics. Mais ce choix résulte d’une décision politique, dans le but de « banaliser le dispositif et élargir son adhésion politique ».

En somme, les SCMR marquent une évolution en France vers une politique de drogues plus humaine. Celle de Paris est désormais ouverte et Strasbourg inaugurera la sienne bientôt. Mais les astres ne sont pas encore alignés pour intégrer cette approche dans l’ensemble de la politique des drogues. Des mesures plus courageuses, comme la dépénalisation de toutes les substances, et même leur légalisation contrôlée, restent encore à « expérimenter ».

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