Scientifiques et politiques : comment améliorer le dialogue

Marche pour la science. Christopher.Silavong/Visualhunt, CC BY-SA

Récemment une professeure de sciences de l’éducation, Linda Evans, remarquait que la formation continue était devenue en vingt ans un élément essentiel dans la carrière des enseignants qui y attachent désormais une très grande importance. De sorte que la recherche universitaire s’est emparée de ce thème et a établi nombre de travaux de grande valeur. Or, regrettait-elle, très rares sont les politiques gouvernementales qui s’en sont inspirées.

Le regard des politiques sur la science

On est en droit de s’interroger sur les raisons de cette situation. Il est difficile de croire qu’il s’agit d’un mépris général pour la science. Tout au plus peut-on avancer qu’il existe une suspicion à son égard dans la mesure où souvent elle ne donne pas un message univoque.

C’est le cas, par exemple, en médecine avec les vaccins et la pilule que certains médecins ne jugent pas bénéfiques ; c’est le cas également avec le réchauffement planétaire et le fameux effet de serre remis en cause par quelques scientifiques ; c’est le cas en économie où se sont opposés pendant longtemps les keynésiens et les monétaristes ; c’est le cas, aussi, en éducation avec les tenants de l’approche par les connaissances et ceux de celle par les compétences. Et de nombreux autres exemples pourraient être donnés.

En outre, les responsables politiques peuvent douter de la neutralité de la science en mettant en avant que selon que l’on est de telle ou telle obédience, les préconisations que l’on établit peuvent varier.

Enfin, les hommes politiques peuvent faire valoir que la recherche doit se cantonner dans l’explication du fonctionnement de toute chose et se garder de faire des recommandations politiques sur la façon dont elles devraient être gérées. C’est le fameux argument de Max Weber dans Le savant et le politique) selon lequel le savant doit fonder sa recherche sur un jugement de fait, suivant le principe de neutralité axiomatique (une approche positive, donc, et non normative) pour expliquer le fonctionnement de la société ; tandis que le rôle de l’homme politique est d’user de son jugement de valeur et de ses convictions pour décider de ce qui lui semble être le meilleur pour la société.

Un autre facteur a son poids dans cette situation : c’est la considération du public à l’égard des experts. Or, il semble que nous

« nous dirigeons d’une situation caractérisée par un scepticisme supérieur au scepticisme naturel que le public peut avoir des experts, pour aller vers la mort de l’idéal de l’expert lui-même ».

Cette situation ne peut évidemment qu’accroître la méfiance des politiques à l’égard des travaux des scientifiques.

Le besoin de science

On comprend donc que deux attitudes sont en présence : ceux qui pensent que le monde est trop complexe pour être laissé aux seuls hommes politiques car ils ont de la réalité une connaissance simplifiée. Et puis il y a ceux pour lesquels la politique consiste à prendre en compte les intérêts bien sentis des différentes composantes de la population, et à susciter un espoir sinon même à faire rêver d’un monde meilleur. Cette tâche fort délicate, seuls les hommes politiques peuvent, selon eux, l’accomplir.

Reste que notre monde est passé depuis nombre d’années au stade de la complexité et que vraisemblablement un des seuls et rares lieux sur terre d’où peut jaillir une vérité basée sur des évidences vérifiables et non partisanes, c’est le monde de la science. Or, plus que jamais, nous avons besoin de cette vérité pour guider nos sociétés et leur avenir.

Le 20 avril dernier, un mouvement lancé aux États-Unis pour soutenir la science et la recherche s’est répandu dans le monde entier avec des manifestations organisées dans plus de 500 villes. C’était en réaction contre la politique du nouveau président américain qui, étant strictement opposé aux thèses sur le réchauffement planétaire, a délibérément réduit les crédits du Ministère de l’Environnement (EPA), a mis à sa tête un climato-sceptique, réduit le budget des centres de recherche sur l’environnement et proposé de détruire des données sur le climat.

La communauté internationale des chercheurs s’est alors solidarisée pour sauver ces données et a décidé de manifester dans le monde pour démontrer son désaccord. Mais le mouvement entend également saisir cette occasion pour créer de nouvelles relations entre les scientifiques, les politiques et les citoyens autour de quatre objectifs : garantir l’indépendance totale de la recherche ; replacer les débats scientifiques au cœur de la société ; améliorer l’enseignement des sciences en y incluant celle de la démarche scientifique ; enfin, mieux intégrer les connaissances scientifiques dans les décisions politiques en intégrant davantage de titulaires de doctorat dans le personnel politique.

Un contre-pouvoir

L’ensemble de la situation actuelle montre à l’envi le rôle majeur de la science en tant que contre-pouvoir, rôle d’autant plus indispensable dans le monde présent où la presse de qualité recule en nombre, où s’installent les réseaux sociaux et les sites Internet qui diffusent des informations souvent non vérifiées et où les fake news (vérités truquées) deviennent une loi commune. Dans un tel contexte, la démocratie a plus que jamais besoin de ce contre-pouvoir pour du doigt montrer où se trouve la vérité.

Mais il faut aussi que les scientifiques se souviennent qu’ils sont là pour servir la démocratie et qu’ils doivent d’abord rendre leurs messages aussi clairs et transparents que possibles pour être compris par le plus grand nombre. Ils doivent ensuite accepter que leur avis ne soit pas toujours pris en compte par les politiques. Les scientifiques, auxquels on reproche parfois de désenchanter le monde, doivent enfin apprendre à sortir plus souvent de leur rationalité pour enchanter notre monde. Ils en seront évidemment plus écoutés.