Se mettre en couple ne doit plus rien au hasard

Pourquoi se met-on en couple ? Et si tout était calculé d'avance. Mayur Gala/Unsplash, CC BY-SA

Les expériences de confinement et déconfinement l’ont montré : les couples n’ont cessé de se faire et de se défaire, malgré la crise, via Tinder, Meetic ou d’autres réseaux sociaux.

Si l’épidémie a élevé la peur des contacts physiques, a renforcé la virtualisation des relations, elle a semble-t-il, amplifié l’exigence de sincérité et un désir de sélection attentive des partenaires, qu’on connaît parfois seulement virtuellement avant de les rencontrer en face à face.

Cela renouvelle les questions sur ce que l’on attend de la relation, et impose en quelque sorte de formuler plus explicitement des critères de choix.

Dans ce contexte, il est intéressant de revenir sur l’évolution contemporaine de la construction des relations de couple. Sommes-nous attachés à trouver l’âme sœur nonobstant nos différences, ou au contraire cherchons-nous un appariement traduisant une similitude ? Les études sur le couple montrent en effet que depuis plusieurs décennies, dans un monde compétitif, s’opère une quête de partenaires dont les valeurs, le mode de vie, le niveau d’éducation sont similaires aux nôtres.

Est-ce l’affirmation d’un désir de distinction, la volonté de mettre toutes les chances de son côté lorsqu’il y va de la formation d’une relation durable et d’un projet familial, ou un calcul économique ?

Une homogamie éducative croissante

Aux États-Unis, mais aussi en Europe, dans la seconde moitié du XXe siècle, la sélection de partenaires éduqués a été en partie motivée par les différences de revenus associées au niveau d’éducation. Les plus éduqués perçoivent en effet des rémunérations beaucoup plus élevées que ceux qui ont des niveaux intermédiaires.

Au cours des années 1960-1970, le mariage entre individus de même niveau scolaire, était surtout lié à la diminution du nombre de mariages hétérogènes sur le plan éducatif parmi les personnes relativement instruites ; après cette date, l’augmentation continue de l’homogamie est passée par la diminution du nombre de mariages hétérogènes à la fois en bas et en haut du spectre éducatif.

Au cours des dernières décennies du XXe siècle, un premier indice de cette différenciation des exigences éducatives dans les strates les plus éduquées a été donné par la comparaison des niveaux d’éducation au sein du couple dans les cohortes de naissance successives de deux groupes distincts.

Les corrélations entre les niveaux scolaires des époux appartenant au groupe « très éduqué » s’élèvent des cohortes nées vers 1920 à celles nées vers 1950 (carrés gris), tandis que parallèlement la similitude des niveaux scolaire des époux au sein du groupe « peu éduqué » diminue légèrement (points noirs), mais dans l’ensemble il y a un rapprochement de la similitude des niveaux d’éducation entre époux.

Chaque carré gris représente la corrélation des niveaux scolaires entre époux d’une cohorte parmi les plus éduqués. Adapté de Conley et coll., 2016. Hugues Lagrange, Author provided (No reuse)

Plusieurs pays d’Europe connaissent un tel rapprochement éducatif dans le couple. Au Danemark, au sein d’une cohorte suivie au cours des vingt-cinq dernières années, les mariages révèlent aussi l’importance des appariements fondés sur l’éducation dans les strates les plus éduquées.

À l’autre extrémité du spectre éducatif, les hommes restent longtemps célibataires, se marient moins facilement et sont amenés à être moins exigeants quant au niveau d’éducation de leur partenaire que ne l’étaient les hommes qui se marièrent dans les années 1970, la femme étant alors généralement plus éduquée que son mari.

En Espagne, comparant les raisons du choix des partenaires entre 2000 et 2010, Escorial et Martín-Buro indiquent que la sélection repose dans les couches cultivées sur une « similitude des capacités à comprendre l’environnement […] plutôt même que sur une similitude de personnalité ». La concentration d’aptitudes cognitives élevées, dans les milieux qui en possèdent déjà le plus, augmente donc.

Du phénotype au génotype

La similitude recherchée dans le couple reste cependant liée à des qualités sensibles. Si statistiquement, et donc sociologiquement, les rapprochements s’opèrent sur la base du niveau éducatif, et non plus comme autrefois du statut social, ceux qui se mettent en couple peuvent encore concevoir leur choix comme le produit d’une affinité basée sur une impression sensible.

Or, ces proximités éducatives n’impliquent pas nécessairement une similitude plus forte des membres du couple s’agissant du segment du génotype qui contribue à déterminer les aptitudes cognitives. Ceci mérite une précision. Le génotype de l’enfant associe aléatoirement des qualités distinctes codées par le génotype de chaque parent d’où, en l’absence de similitude génétique des parents pour les aptitudes cognitives, le fait qu’ils donnent à leurs enfants de ce point de vue des dons inégaux.

Il faut en effet distinguer dans les traits observables chez les enfants, ce qui découle du niveau d’éducation des parents et des gènes reçus. Si, dans les milieux aisés, les deux parents portent des séquences génétiques très similaires, il n’y a pas de distribution au hasard des aptitudes. Quel que soit le parent « transmetteur », la mère ou le père, les gènes transmis prédisposent les enfants dans ces milieux à de fortes performances cognitives.

Quand les deux partenaires du couple sont très éduqués, leurs enfants, qu’ils reçoivent les gènes codant des aptitudes cognitives du père ou de la mère, héritent des gènes performants. Unsplash, CC BY-NC-ND

Selon Dalton Conley, il n’y a pas eu de rapprochement significatif des génotypes des époux dans les cohortes récentes. D’autres études appuient l’idée que la similitude entre époux n’est pas seulement observable au niveau phénotypique, mais au niveau génotypique.

Ainsi, au Royaume-Uni David Hugh-Jones et d’autres professeurs d’économie ont observé des niveaux plus élevés d’assortiment génétique que leurs collègues américains précités.

Dès lors, quand les deux partenaires du couple sont très éduqués, leurs enfants, qu’ils reçoivent les gènes codant des aptitudes cognitives du père ou de la mère, héritent des gènes performants puisque les deux parents les possèdent. La volonté des familles de pousser leur avantage sur le plan génétique est une volonté en acte.

Certes, pour les générations nées avant 1960, les exigences éducatives n’étaient pas aussi grandes qu’elles le sont devenues pour celles qui arrivent à l’âge adulte dans les dernières décennies du XXe siècle ou les premières du suivant, mais depuis des indices suggèrent qu’elles ont inscrit des écarts dans le ‘dur du dur’, le génome.

Bébés OGM : peut-on modifier le génome humain ?

Beaucoup de gens ont fait séquencer leur ADN et, si c’est plutôt la recherche des origines que les motive, rien n’interdit de consulter les bases de données publiques permettant de savoir si le partenaire qu’on est en train de choisir a les gènes désirables comme de connaître ses origines.

En raison de la baisse des prix du séquençage génétique, la connaissance du génotype de chacun est devenue très accessible. Un eugénisme, qu’on qualifie aujourd’hui bien imprudemment de « positif » au sens où il ne vise pas à éliminer, mais cherche à produire un individu augmenté, pourrait bien en résulter.

Vers le « meilleur des mondes » ?

Qu’en sera-t-il des comportements d’appariement si ces données génotypiques personnelles sont utilisées, dans les milieux où les individus comme les familles, à travers le choix de bonnes écoles, de bonnes fréquentations s’attachent déjà de façon systématique à augmenter les atouts dont ils disposent ?

Est-ce que les individus les mieux pourvus ne vont pas envisager ainsi d’avoir une progéniture dotée de meilleures aptitudes ? Les données observées n’interdisent pas de le penser. Si la lenteur des évolutions génétiques fait encore obstacle à la matérialisation d’un tel eugénisme, il reste que pour construire un monde équitable, il faudra affronter sans détour l’impact de ces comportements distinctifs.

L’école et les biens culturels publics n’ont pas vraiment le pouvoir d’unifier : ce sont typiquement des libertés créances, en ce sens que le bénéfice qu’on en retire ne résulte pas automatiquement d’un droit, mais du recours effectif à ce droit – typiquement celui d’étudier – dont l’usage varie selon les capacités. Les institutions publiques ont donc beaucoup à faire pour éviter de trop grands déséquilibres qui trouvent aujourd’hui une origine dans la formation du couple.

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