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Premier des huit matchs de la «Série du siècle: Phil Esposito, de l'équipe canadienne, et le joueur de hockey soviétique Vladimir Vikulov reçoivent la mise au jeu d'ouverture des mains du premier ministre Pierre Trudeau au Forum de Montréal, le 2 septembre 1972. (CP PHOTO/Peter Bregg)

Série du siècle : quand le hockey est devenu politique

Les médias francophones ont immortalisé la série de huit matchs disputés en septembre 1972 entre l’équipe nationale soviétique et une sélection des meilleurs hockeyeurs professionnels canadiens sous l’appellation « Série du siècle ». Cela ajoute une certaine emphase par rapport à sa désignation anglaise « The Summit Series Canada-USSR », ou russe, qui lui est équivalente.

Elle suggère que le hockey international avait alors atteint un paroxysme d’intensité jamais égalé. En cette année de 50e anniversaire, alors qu’on réédite mémoires et documentaires, il est certes opportun de jeter un coup d’œil à ses ramifications politiques, dans sa préhistoire comme dans son contexte immédiat, qui peuvent nous éclairer sur le sens cet événement, et se demander si la série mérite réellement son titre hyperbolique.

Professeur d’histoire de la Russie et du sport international, je viens de publier avec Yann Roche, Du village alpin à l’événement planétaire : histoire et géopolitique des Jeux olympiques d’hiver de 1924 à nos jours. Je poursuis des recherches sur les rapports entre sport et politique en URSS et en Russie, incluant les jeux de Sotchi et la crise du dopage.

Le sport devenu politique

À peine un mois avant la série, le Championnat du monde d’échecs à Reykjavik avait vu un inclassable Américain du nom de Bobby Fischer battre la domination soviétique représentée par Boris Spassky, un fait rare à l’époque. On avait qualifié cette rencontre « de match du siècle ».

Bien que les échecs ne soient pas un sport, l’épisode a participé à la dramatisation des affrontements est-ouest, tout autant que la finale de basketball olympique du 10 septembre à Munich, où les Soviétiques avaient battu l’équipe américaine 51-50, dans une fin de match controversée, au surnom évocateur de « The Great Gold Robbery ».

Les Américains n’avaient jamais été défaits au basketball olympique depuis l’introduction de ce sport à Berlin, en 1936. Ils ont eu beau protester contre l’arbitrage dit partial, rien n’y a fait lors de ces jeux, déjà dramatiques à la suite de la prise d’otages puis de l’assassinat d’athlètes israéliens par un commando palestinien au nom évocateur « Septembre noir ».

Pour tous ceux qui refusaient de voir le sport comme une arène politique, l’année 1972 allait être riche d’enseignements.

Un premier camouflet

La préhistoire de la Série du siècle semble aussi suivre un crescendo politique. Le Canada avait, depuis le début du hockey olympique en 1924, toujours dominé outrageusement ce sport, sauf exception, en 1936 où une équipe britannique composée de Canadiens à la double nationalité avait causé la surprise.

La supériorité canadienne était d’habitude sans nuance, comme en 1928 où l’équipe nationale marqua 38 buts en trois matchs avant d’en accorder un premier, et perçue comme faisant partie de l’ordre naturel des choses. Les Soviétiques se sont mis au hockey à rondelle — par opposition au hockey à balle ou bandy — après la Deuxième Guerre mondiale. Ils ont appris à y performer assez rapidement en mettant au point un style collectif particulier. Ils ont offert un premier camouflet à l’orgueil canadien au Championnat du monde de 1954, puis un deuxième aux Jeux de Cortina d’Ampezzo, deux ans plus tard.

Même si le hockey international pâtissait en popularité par rapport au hockey professionnel nord-américain, un malaise venait de naître pour se muer progressivement en crise de conscience du hockey canadien devant l’impossibilité de rétablir sa prépondérance.

Amateurs vs professionnels

Le Canada se considérait injustement limité par l’application stricte du principe d’amateurisme qui avantageait les Soviétiques, souvent désignés comme « shamateurs » ou « faux-amateurs » parce qu’entièrement pris en charge par les structures étatiques.

Le défenseur de l’équipe canadienne Gary Bergman célèbre le but victorieux de son coéquipier Paul Henderson, lors de la victoire de 6-5 du Canada au huitième match de la série de hockey Canada-Russie à Moscou, en URSS, le 28 septembre 1972. La Presse Canadienne/AP

Même si la Fédération internationale de Hockey sur glace (FIHG) se montra plus souple pour les Championnats du monde, le CIO (Comité international olympique), en la personne de son rigoriste président Avery Brundage, faisait preuve d’une inflexibilité absolue. Le Canada s’est donc retiré du hockey olympique jusqu’en 1980 et il a tenté, via la création de Hockey Canada en 1968, de mener une « diplomatie du hockey » où il pourrait participer à la détente est-ouest, tout en faisant la promotion de son sport national.

Après des négociations compliquées entre les gouvernements canadien, soviétique et la LNH, une rencontre de huit matchs, quatre dans chaque pays, a pu enfin avoir lieu entre le 2 et le 28 septembre 1972. Avec le recul, la série elle-même a tout d’un théâtre politico-sportif, entre une sélection canadienne talentueuse, arrogante et peu entraînée, et une équipe soviétique qui masquait sa mécanique bien rodée derrière la candide affirmation d’être « venue pour apprendre ».

Un retour à la réalité

L’équipe soviétique a infligé une défaite aux Canadiens dès le premier match, au Forum de Montréal, comme pour le ramener à la réalité d’une compétition hautement symbolique, mais d’une grande férocité.

L’honneur fut ensuite sauf à Toronto, mais terni par une nulle à Winnipeg et une autre défaite à Vancouver. Les excuses de ne pouvoir compter sur les talents de Bobby Orr, blessé, ou de Bobby Hull, jouant dans l’AMH, ne suffisaient plus à réconforter un pays qui risquait le déshonneur et huait ses propres joueurs, malgré le cri du cœur de Phil Esposito.

Centralisation soviétique oblige, les quatre derniers matchs se sont tenus au Palais des sports de Loujniki, à Moscou, et ont dramatisé davantage la série, qui était devenue beaucoup plus que du hockey. Devant une foule hostile, et un contingent de supporteurs canadiens limité à 3 000, Équipe Canada a défié l’adversité en combinant talent et rudesse. Après avoir perdu le premier match à Moscou et frôlé l’humiliation, le Canada a renversé la vapeur pour gagner la série à 34 secondes de la fin du dernier match, sur un but de Paul Henderson, immortalisé par un timbre-poste.

Le huitième et dernier match de la Série du siècle, avec le but de Paul Henderson.

Avec un tableau final de 4 victoires, 3 défaites et une nulle, l’honneur du Canada était sauf. Le pays pouvait respirer, d’autant plus qu’on a estimé qu’au moins 15 millions de Canadiens avaient suivi la série, sur une population qui dépassait à peine 22 millions à l’époque.

Une mémoire surtout canadienne

Si l’intensité a été difficile à dépasser, l’intérêt est demeuré. La série a engendré plusieurs confrontations est-ouest sur glace, la plus rapprochée opposant la sélection nationale soviétique aux vedettes de l’AMH en 1974, suivie d’une tournée des clubs soviétiques contre des équipes de la LNH en décembre 1975 et en janvier 1976, avec comme haut fait le match nul 3-3 entre le Canadien de Montréal et le CSKA (Club central de l’Armée) le 31 décembre 1975, considéré par plusieurs comme le plus grand match de l’histoire de ce sport.

L’affrontement entre le Canadien de Montréal et le CSKA, le 31 décembre 1975, est considéré comme le plus grand match de l’histoire du hockey.

Les Coupes Canada instituées à intervalles réguliers à partir de 1976 jusqu’à leur mutation en Coupe du monde en 1996 ont permis de maintenir actifs les échanges, élargis aux autres équipes américaines et européennes. Ils ont favorisé indiscutablement les influences mutuelles, des styles comme des pratiques d’entraînement, le lot de tous les sports qui font l’expérience de la mondialisation.

Il est difficile de dire si la série occupe la même place dans la mémoire russe que dans la mémoire canadienne. Bien sûr, les amateurs s’en souviennent et expriment leur perception du caractère très physique, voire brutal, du hockey canadien.

Réunis 40 ans plus tard : de gauche à droite, Ken Dryden, Vladislav Tretiak, Alexander Yakushev, Yuri Liapkin et Pat Stapleton, vétérans de la Série du siècle, assistent au défi de hockey Canada-Russie au Centre Métro d’Halifax, le mardi 14 août 2012. La Presse Canadienne/Andrew Vaughan

Un film biographique assez récent sur la grande vedette Valery Kharlamov, lui-même victime du bâton de Bobby Clarke au 6e match de la série, propose d’ailleurs une caricature inversée des stéréotypes de la Guerre froide. Les Soviétiques y apparaissent comme les défenseurs d’un jeu hautement stratégique et technique les opposant à une équipe canadienne prête à tous les coups bas pour remporter la victoire.

Mais les travaux russes sur le hockey sont peu nombreux. La mémoire de la Série du siècle est surtout canadienne. Elle met en lumière l’un des rares moments où le Canada a été à l’avant-scène de l’affrontement est-ouest.

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