Sommes-nous plus préoccupés par la santé ou par l’économie ?

Des passagers portant un masque font la queue pour monter à bord d'un bateau, pour se rendre de l'île de Groix à Lorient, le 12 mai 2020 à Groix, le deuxième jour de l'assouplissement par la France des mesures de déconfinement mis en place pour freiner la propagation du Covid-19. Loic Venance/AFP

Économie ou santé : doit-il y avoir un dilemme quant aux orientations politiques des prochaines semaines ? Pour la philosophe Barbara Stiegler, opposer les deux tient du non-sens. C’est dans cette perspective que les chefs de gouvernement travaillent actuellement sur des plans de relance de l’un et de l’autre, comme en témoigne l’approche conjointe d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel qui veulent présenter une initiative commune. Néanmoins, cela sera-t-il suffisant pour rassurer les Français ?

Notre étude montre que les préoccupations sur la santé et l’économie sont désormais au cœur des enjeux à venir avec une tendance à privilégier la relance économique sur l’inquiétude sanitaire.

De quoi les gens se montrent-ils le plus inquiets ?

Nous avons tenté de comprendre comment les gens perçoivent le compromis entre sauver des vies humaines et éviter l’effondrement complet de l’économie. Pour analyser cette question, nous avons interrogé un échantillon de personnes représentatives de la population française – un panel –, auprès duquel nous collectons des données depuis 2017. À la fin de Mars, puis à la mi-avril, nous avons posé une question directe à nos panélistes, en leur demandant de faire un choix. En se plaçant sur une échelle de 0 à 10, ils devaient signifier être totalement préoccupés par la dimension sanitaire (0) ou à l’opposé par la situation économique (10) du pays.

Faire un choix rationnel direct entre la santé et l’économie reste assez difficile à exprimer. En conséquence, beaucoup de nos panélistes déclarent se sentir également préoccupés par les deux dimensions, se plaçant prudemment au centre de l’échelle. Mais en l’espace de deux semaines, plus des deux tiers des personnes interrogées ont changé d’avis sur cette question : 41 % se préoccupent plus des conséquences économiques de la crise et 26 % des conséquences sanitaires. Seul donc un répondant sur trois a maintenu la même opinion pendant la période.

Nous avons étudié ces préoccupations par niveau de revenu et par sexe (graphique détaillé dans la note de synthèse, en page 3). Dans les ménages les plus aisés, les gens s’inquiètent de plus en plus de l’impact économique (de 35 % à 49 % entre la première et la troisième semaine d’avril). En revanche, les ménages les moins aisés se déplacent de plus en plus vers un choix équilibré, au milieu de l’échelle (de 27 % à 33 % au fil du temps). Ce choix est contre-intuitif, car on pourrait s’attendre à ce que les plus défavorisés se concentrent principalement sur la santé économique, toute perte de revenu pouvant menacer leur bien-être matériel.

En examinant la différence entre les hommes et les femmes, nous voyons une tendance similaire. Quatre semaines après le début du confinement, 41 % des hommes sont plus préoccupés par l’impact économique de la crise, contre 27 % des femmes. Les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’avoir changé de position sur cette question et d’accorder un poids égal à la santé et à l’économie (34 % contre 24 %).

Orienter les peurs, influencer les choix

Dans la deuxième vague de notre enquête à la mi-avril, nous avons soumis nos panélistes à une expérience permettant de révéler indirectement quel aspect de la crise les préoccupe le plus.

Ils ont été répartis au hasard en deux groupes et ont été invités à examiner la question d’un déconfinement progressif de la France à partir du 11 mai 2020 – date qui venait d’être annoncée par le président de la République.

On a présenté au premier groupe un scénario dans lequel le nombre de personnes infectées n’avait pas diminué autant que prévu par les autorités médicales. Nous avons demandé à ses membres de se prononcer sur la réouverture partielle le 11 mai ou au contraire le maintien d’un confinement strict. Le deuxième groupe a reçu le même scénario, en termes de santé, mais a également été informé que « Les spécialistes craignent que continuer avec le confinement aggrave encore la crise économique, avec des millions de chômeurs et jusqu’à 25 % des entreprises qui pourraient faire faillite ».

Après des décennies de croissance quasi continue, le monde devrait connaître, en 2020, une récession historique. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la chute du produit intérieur brut (PIB) de la planète sera de – 3 %. Du jamais-vu en temps de paix, depuis un siècle, le 10 mai 2020.

La peur change de camp

Le soutien au déconfinement, programmé le 11 mai, malgré la circulation du virus, ne recueille que 35 % d’assentiment dans le premier groupe. La prudence est donc de mise, 65 % des personnes interrogées préférant différer le retour à la normale en attendant une baisse de la circulation virale. Les répondants du 2e groupe, alertés – par d’autres experts – des dommages sur l’économie causés par un confinement prolongé, se prononcent eux aussi à 65 % pour… le déconfinement. Soit un résultat inverse du premier. Nos résultats suggèrent que l’opinion publique sur cette question est très influençable.

Lecture : Les lignes verticales représentent le soutien au déconfinement dans l’ensemble de l’échantillon (35 % et 65 %, respectivement). Les barres détaillent les répondants selon plusieurs caractéristiques socio-économiques. La partie bleue indique la part des personnes interrogées favorables au déconfinement le 11 mai, lorsqu’on leur a dit que le nombre de cas de Covid-19 était plus élevé que prévu. La partie rouge représente la part des personnes interrogées qui ont exprimé leur soutien à la réouverture lorsqu’on leur a présenté des informations supplémentaires sur les pertes économiques potentielles. Enquête « Faire face au Covid-19 -- 15-22 avril 2020, ELIPSS/CDSP, Author provided

La figure décompose le résultat de notre expérience selon le sexe, les niveaux de revenu, les préférences politiques et la présence d’enfants dans les ménages.

Dans le premier groupe, seulement 30 % des femmes et 41 % des hommes soutiennent le déconfinement. Lorsque des informations supplémentaires sont présentées, le nombre de ceux qui sont en sa faveur augmente de manière plus spectaculaire chez les femmes que chez les hommes.

Les individus les plus aisés comme les moins aisés soutiennent la réouverture dans une presque égale mesure en considérant uniquement le scénario de santé publique (39 % et 35 %, respectivement). Les plus aisés sont beaucoup plus susceptibles de soutenir le déconfinement devant une potentielle crise économique (75 % contre 65 %). Politiquement parlant, ceux de gauche sont beaucoup moins en faveur de la réouverture que ceux de droite (25 % et 45 %). Dans le groupe alerté sur la situation économique, la divergence d’opinions se rétrécit quelque peu mais reste conséquente (59 % de soutien à gauche et 70 % à droite). Dans l’ensemble, les personnes ayant des enfants semblent être plus préoccupées par l’économie et plus encore lorsqu’elles sont confrontées au scénario de chômage et de faillites en nombre.

Opérer un choix rationnel en période de grande incertitude

De toute évidence, il n’y a pas de « bonne » réponse en période de grande incertitude. D’une façon ou d’une autre, le choix se résume à un dilemme : maintenir le confinement avec le risque de plonger dans une longue dépression économique ; ouvrir et déconfiner pour tenter de sauver des entreprises et des emplois, en contribuant à augmenter un bilan humain déjà lourd. Notre analyse empirique nous indique que lorsque les gens doivent explicitement choisir entre les deux dimensions, ils préfèrent en fait se positionner au milieu. Ceux qui privilégient clairement l’économie risquent d’être jugés collectivement pour leur choix.

Pourtant, les préférences exprimées par la partie du panel soumis à l’expérimentation nous montrent une tout autre réalité.

Alors qu’un bon tiers soutient le déconfinement même si le nombre de cas actifs reste élevé, plus des deux tiers de la population le soutiennent face au risque économique imminent. Poussés par des informations alarmantes, les gens sont aujourd’hui disposés à privilégier largement l’économie sur la santé. Notre analyse montre que l’opinion publique reste incertaine et se montre facile à influencer avec des messages forts, faisant autorité.


Bernard Corminbœuf (OSC, Sciences Po) a traduit la version originale de l’article.

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