« Stades verts », l’intenable promesse de la Coupe du monde au Qatar

Maquette de l'Education City Stadium, à Doha, construit spécialement pour le Mondial. Fifg / Shutterstock

2 décembre 2010, « une date qui restera marquée par l’infamie » pour les générations futures face au désastre écologique qu’elles auront certainement à subir ? S’il est tentant de mobiliser ici la fameuse phrase de Roosevelt, après l’attaque de Pearl Harbor par l’aviation japonaise le 7 décembre 1941, sans doute semble-t-elle un peu excessive. Mais l’est-elle tant que cela si l’on y réfléchit bien ? Le 2 décembre 2010, le comité exécutif de la Fédération internationale de football (FIFA) a effectivement désigné le Qatar comme pays organisateur de la Coupe du monde 2022, donnant lieu au passage à une désapprobation publique du président des États-Unis Barak Obama.

Un choix pour de nobles raisons, a-t-on dit avec force : développer le football dans une région peuplée et fervente de football, frustrée de vivre sa passion uniquement par le biais d’écrans TV. Après tout, pourquoi pas ? Très rapidement, toutefois, de multiples controverses n’ont cessé de jeter le doute sur la pertinence du choix politique de la FIFA, d’autant que d’autres pays (dont les États-Unis, mais aussi le Japon et l’Australie), aux infrastructures sportives largement plus développées, étaient également sur les rangs.

La FIFA a voté : Russie en 2018 et Qatar en 2022 (vidéo AFP, 2010).

Depuis cette désignation, de plus en plus de zones d’ombre pèsent sur la compétition à venir, qui se déroulera du 21 novembre au 18 décembre 2022, dans l’un des pays les plus riches de la planète, et qui n’aurait probablement pas hésité à recourir à des manœuvres de corruption et de déstabilisation, en bref de manipulation, pour « décrocher la timbale ». Les conditions de travail des ouvriers qui construisent les stades ont par ailleurs été dénoncées.

Mais c’est surtout sur l’empreinte écologique de la compétition que les polémiques devraient rapidement se déporter, alors même que l’urgence climatique fait de moins en moins de doute, mois après mois.

Plus de sueur en 2022

La critique la plus féroce provient en effet du choix d’une zone géographique marquée par des conditions météorologiques inadaptées pour la pratique du football de très haut niveau. Traditionnellement, les différents mondiaux sont programmés tous les quatre ans à la fin des saisons des championnats européens et sud-américains, soit entre juin et juillet. La température extérieure minimale au Qatar est alors de 30 °C, mais elle peut atteindre 45 °C, voire plus. La FIFA n’a donc eu d’autre choix que d’imposer aux différentes fédérations nationales un déplacement de la Coupe du monde en novembre et décembre, au moment où les températures avoisinent « seulement » les 25 °C, obligeant ainsi tous les championnats européens à introduire une coupure fâcheuse d’au moins sept semaines dans leur propre déroulement.

Malgré tout, il est apparu évident qu’un système de climatisation de chacun des stades s’imposerait pour éviter que les joueurs suffoquent sur le terrain. C’est donc un ensemble de 12 stades avec des ambiances rafraîchies que le Qatar a dû construire ou rénover pour faire face aux exigences de la FIFA, en faisant fi de toute considération écologique. Mais le pays n’est-il pas déjà le roi des émissions massives de CO2 ?

Selon la Banque mondiale, le Qatar est le pays qui rejette le plus de CO₂ par habitant dans l’atmosphère, environ 45,4 tonnes par habitant en 2014, alors que la moyenne mondiale s’élève à 5 tonnes par habitant. Ceci est dû à un style de vie (et de consommation) très énergivore, que l’on retrouve dans d’autres pays du Golfe. De ce point de vue, la Coupe du monde 2022 soulève des questions qui ne permettent pas de véritablement rompre avec ce que nous pourrions appeler le syndrome Dubai.

Le Qatar rejette presque 10 fois plus de CO₂ par habitant dans l’atmosphère que la moyenne mondiale. EQRoy/Shutterstock

Ainsi, les 12 stades construits ou rénovés témoignent d’une exubérance architecturale et d’une surenchère dans l’usage iconique de l’image comme arme médiatique face aux pays voisins. Ceci est d’autant plus vrai depuis la crise diplomatique qui oppose l’Arabie saoudite et le Qatar (juin 2017), avec la menace de créer le canal Salwa qui transformerait le Qatar en île. Face à ces tensions, il apparaît que le Qatar souhaite utiliser la Coupe du monde 2022 pour s’affirmer internationalement au plan géopolitique.

Presqu’île artificielle

Si l’exubérance architecturale peut être vue comme une simple vitrine commerciale, avec une conséquence limitée sur l’environnement, il n’en va pas de même pour le fonctionnement proprement dit des stades. En effet, leur usage opérationnel va se heurter au problème majeur de rafraîchissement de l’air qui, par nature, génère des dépenses énergétiques significatives. Gros consommateurs d’électricité, les climatiseurs sont responsables d’une hausse des températures dans les grands centres urbains puisqu’ils rejettent à l’extérieur la chaleur qu’ils ont pompée pour refroidir un logement ou un bureau.

« The Future of Cooling », vidéo de l’Agence internationale de l’énergie (en anglais).

Certes, le Qatar a cherché à développer des solutions astucieuses pour réduire les dépenses énergétiques liées au rafraîchissement des stades. Par exemple, le Doha Port Stadium est édifié sur une presqu’île artificielle, ce qui permet aux eaux du golfe Persique tout autour d’alimenter le système de climatisation. Il n’en reste pas moins que ces solutions ne peuvent couvrir tous les besoins.

Présentation du projet de construction du Doha Port Stadium (vidéo 7 Sports, 2018).

Le système de climatisation des stades s’appuie majoritairement sur des panneaux solaires, mais leur rendement obligera certainement à développer des étendues significatives pour créer un confort suffisant à la fois pour les joueurs et pour les plus de 500 000 places disponibles dans les 12 stades.

Des chercheurs britanniques ont réalisé une modélisation thermique pour évaluer les besoins en termes de climatisation afin d’assurer le respect à la fois de l’indice de stress thermique et des seuils de confort aérothermique. Une estimation de 1 000 km2 de panneaux solaires paraît ici réaliste pour faire face aux exigences de climatisation, ce qui représente un dixième de la surface totale du Qatar (11 437 km2). Ramené à l’échelle de France, cela signifierait recouvrir plus que la région Midi-Pyrénées de panneaux solaires ! Il est donc indubitable que des sources d’énergie rejetant du CO2 seront nécessaires pour rafraîchir les stades, à moins que le Qatar ne se tourne vers la centrale nucléaire Barakah aux Émirats arabes unis.

Publicité académique pour les « stades verts »

On voit par conséquent que l’idée parfois défendue d’une Coupe du monde totalement écologique est avant tout une action efficace de communication qui cherche à vendre un Qatar 2022 respectueux de l’environnement. On pourrait citer par exemple le National Priority Research Programme (NPRP), financé par le Qatar National Research Fund (QNRF), à l’origine d’une contribution académique où les auteurs, pourtant universitaires, se livrent à une présentation quasiment publicitaire des « stades verts ».

L’un des effets d’annonce les plus médiatiques reste celui de la présence de « stades démontables » après la compétition, ce qui a donné lieu à de très nombreux commentaires élogieux sur différents sites Internet. Or, il s’agit pour l’instant d’un seul stade, le Ras Abu Aboud Stadium, construit avec des matériaux de récupération (dont des conteneurs maritimes), entièrement démontable, transportable et réutilisable en plusieurs arènes sportives et culturelles. Quid des autres stades ? Le mystère reste entier et les rumeurs courent sur le possible don de l’équivalent de 170 000 places à l’Afrique après Qatar 2022…

Le Ras Abu Aboud, un stade démontable (vidéo SportBuzzBusiness, 2017).

On connaît la ferveur populaire, voire la liesse, que génère chaque Coupe du monde. Faut-il ici rappeler que la finale de juillet 2018, opposant la France à la Croatie, a été vue par 1,1 milliard de téléspectateurs à travers le monde ? Les fans se soucient sans doute peu de la « logistique » invisible que sous-entend chaque compétition, et même si certaines voix s’élèvent pour stigmatiser le drame écologique qui va se jouer à la fin 2022, il est peu probable qu’elles soient entendues.

Le ministre de l’Environnement du Qatar a d’ailleurs rassuré les esprits chagrins en octobre 2018 : le bilan carbone de Qatar 2022 sera « neutre », grâce à un équilibre obtenu entre les émissions de gaz à effet de serre et la capacité des écosystèmes à les absorber. Un discours rôdé, qui satisfait pleinement les instances dirigeantes de la FIFA, mais laisse planer le doute sur la réalité des faits. Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? Hélas oui, mon regretté poète…

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », Léo Ferré.