Menu Close
Il faut réformer en profondeur les soins de santé mentale pour les jeunes afin de faire face à un niveau élevé de maladie mentale. (Unsplash/Devin Avery), FAL

Tombée entre les mailles du filet : la santé mentale des jeunes au Canada

Le Canada est aux prises avec une crise majeure de santé mentale chez les jeunes, qui se traduit par des niveaux élevés de maladies mentales, de suicide, d’hospitalisations ainsi que des délais considérables quant à l’accès aux services. Ces problèmes sont aggravés par la Covid-19 et l’épidémie de surdoses d’opioïdes. Au vu de la lenteur des progrès accomplis, il est essentiel de réformer de manière significative les soins de santé mentale pour la jeunesse canadienne.

En tant que chercheures en santé mentale spécialisées dans le domaine de la prévention et de l’intervention précoce, nous reconnaissons la nécessité d’impliquer les jeunes dans les enjeux de santé mentale, et ce que nous présentons ici est non seulement notre opinion, mais également le vécu et le point de vue des jeunes sur ce sujet.

Notre équipe agit à titre de consultante pour des travaux de recherche sur plusieurs sites. Elle soutient le développement et le recours à des interventions en santé mentale basées sur données probantes. Cette collaboration nous permet d’identifier les défis majeurs auxquels nous faisons face en ce qui a trait à la santé mentale chez les jeunes et d’offrir des solutions novatrices ainsi que des recommandations.


Read more: Anorexie en temps de pandémie : le difficile défi de soigner à distance


Financer la prévention et l’intervention précoce

Le manque chronique de financement gouvernemental en matière de santé mentale, en particulier dans le domaine préventif, représente un enjeu majeur. Le budget fédéral de 2019 privilégie l’éducation en santé mentale, les traitements permettant de réduire les effets de la dépendance aux opioïdes, ainsi qu’une permanence téléphonique de prévention du suicide.

Parce que l’on peut retracer chez 70 % des adultes souffrant de problèmes de santé mentale des symptômes ayant apparu à l’adolescence, il est essentiel d’investir davantage préventivement dès l’adolescence. Des programmes de prévention et d’intervention en amont fondés sur des données probantes — tels que le PréVenture canadien - permettent une réduction d’environ 50 % des problèmes de santé mentale et des troubles liés à la toxicomanie chez les jeunes. Malgré ces preuves scientifiques, le financement en matière de prévention représente moins de un pour cent des coûts de l’abus de substances au Canada.

Autre problème chronique : le coût et l’accès aux soins. Quoiqu’il existe des programmes de soutien psychologique gratuits, les listes d’attente sont notoirement longues. Pour des jeunes, ces délais peuvent faire toute la différence entre soins préventifs et traitement curatif.

Car l’alternative privée est essentiellement inabordable. Un coût horaire s’établissant entre 100$ à 225$ interdit à bien des jeunes d’y accéder, surtout pour ceux qui cherchent de l’aide sans accompagnement afin de garder l’anonymat. Offrir ces soins gratuitement permettrait de soulager la pression exercée sur le système de santé public. On pourrait faire un premier pas dans la bonne direction si le plan canadien de couverture médicale incluait l’accès universel aux services de santé mentale, surtout dans les domaines préventifs et d’intervention précoce, et ce, au moins jusqu’à l’âge de 25 ans.

L’accessibilité aux services

Mais nos conseillers à la jeunesse ont souligné l’importance d’aller au-delà des coûts. Ils ont énuméré : l’efficacité des services, c’est-à-dire les temps d’attente et la disponibilité de personnel qualifié, ainsi que les heures d’ouverture, le caractère inclusif du service, l’adaptation aux besoins spécifiques des jeunes comme autant d’obstacles à l’accès aux soins.

Les jeunes sont les laissés pour compte du système de santé mentale canadien. (Shutterstock)

Adapter des programmes basés sur des données probantes — la thérapie cognitive et le soutien des pairs entre autres — à un environnement virtualisé ouvre la voie à une nouvelle approche pour rejoindre rapidement les jeunes mal desservis. C’est tout à fait opportun compte tenu des données récentes qui confirment la détérioration de la santé mentale des jeunes, ainsi que des interruptions de services dues à la pandémie.

Lorsque les jeunes ont accès à des professionnels en santé mentale à leur école, nos conseillers soulignent que ceux-ci tendent à se concentrer sur les problèmes académiques. Il est exact que les psychologues en milieu scolaire dévouent leur temps et leurs efforts à évaluer les résultats scolaires, les difficultés d’apprentissage et les troubles du comportement davantage que les autres problèmes de santé mentale.

Le ratio élèves/psychologue a également tendance à être plus élevé que celui recommandé, c’est-à-dire 1000 élèves par professionnel, pour atteindre en fait de 2000 à 8000 étudiants. De plus, de nombreux programmes d’éducation en matière de drogues semblent avoir une portée limitée.

Afin de faire face à tout cela, il faut imposer des normes nationales pour les psychologues, portant sur le soutien clinique aux étudiants et la participation à la recherche afin d’améliorer les soins prodigués aux jeunes.

Vers des nouveaux modèles de soins

Pour répondre à ce besoin de réforme, de nouveaux modèles de soins plus holistiques sont à l’étude afin de prendre en compte le stade de développement de chaque personne ainsi que le degré de gravité du diagnostic porté.

Les services intégrés axés sur la jeunesse, tels que la Foundry BC et Les carrefours bien-être pour les jeunes de l’Ontario (CBEJO) ont opté pour un modèle similaire à ceux de l’Australia’s Headspace et de l’ACCESSEsprits ouverts canadien afin de fournir un accès rapide à des services de santé mentale innovants, combinant à la fois des soins en présentiel, à distance et de la sensibilisation. Ils visent également à retarder la transition vers des services pour adultes en prolongeant les soins dispensés aux jeunes adultes.

Des jeunes assistent à un atelier PréVenture.Certains services basés sur la recherche ouvrent la voie à des réformes en s’appuyant sur des jeunes pour développer et promouvoir une approche plus holistique des problèmes de santé mentale. PreVenture, Author provided

Mais ces services reposent largement sur la proactivité des jeunes à s’en prémunir, et de ce fait introduisent un biais sociologique sur les jeunes desservis. Il serait donc bénéfique de coordonner ces efforts avec les établissements scolaires. Les écoles pourraient organiser des cliniques afin de rejoindre davantage de jeunes, et les cliniques spécialisées pourraient prendre le relais pour les cas que les écoles ne peuvent gérer elles-mêmes.

Impliquer la jeunesse

Malgré les avantages que procure la contribution des jeunes à la recherche et à l’élaboration de services adéquats, les efforts en ce sens ont leurs limites.

Nos jeunes conseillers sont quelque peu réticents lorsqu’il s’agit de débattre à visage découvert des enjeux liés à la maladie mentale car ils craignent de se voir stigmatisés, et expriment des doutes quant à l’intérêt réel des fournisseurs de service, des chercheurs et des responsables politiques. La plupart d’entre eux considèrent toutefois que sensibiliser les jeunes aux problèmes de santé mentale serait bénéfique et pourrait contribuer à l’émergence de services pertinents.

Alors que nous impliquons les jeunes au niveau de la recherche, CBEJO et Foundry BC les engagent dans l’élaboration et la livraison de services via des comités consultatifs, du travail de sensibilisation et du soutien par les pairs. En intégrant ces différentes plates-formes au sein de leurs organisations et en sollicitant l’avis des jeunes, les prestataires de services pourraient améliorer les ressources mises à la disposition de la jeunesse. Une coordination entre écoles et prestataires de service permettrait également d’explorer de nouvelles pistes afin d’impliquer davantage les jeunes.

La pandémie et la crise des opioïdes ont mis en relief l’urgence d’intervenir de manière plus souple en matière de santé mentale pour les jeunes. Ils méritent des soins abordables, accessibles, s’appuyant sur la science, qui sont nourris de leurs propres observations, et coordonnés et financés par les deux paliers de gouvernement.

Cet article a également été rédigé par Marion Audet, assistante de recherche en psychologie au Conrod Venture Lab, Centre de Recherche, CHU Ste-Justine. Il a également été co-écrit par le groupe consultatif des jeunes de la recherche nationale du CUSP/OPfS (dont Joseph McAndrew, Neave Allen, Hans Ang, Kyla Neville, Jackie Relihan, Laila Stewart).

This article was originally published in English

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 122,100 academics and researchers from 3,916 institutions.

Register now