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Une personne transgenre tient une pancarte alors qu'elle participe à la «Journée internationale de la visibilité des transgenres»  à Nice,  le 31 mars 2021.
Une personne transgenre lors d'une manifestation pour la «Journée internationale de la visibilité des transgenres» à Nice, le 31 mars 2021. Valéry Hache/AFP

« Transfuges de sexe » : un autre genre de mobilité sociale

Les transfuges de classe intriguent, fascinent même parfois. Leurs récits rencontrent un succès littéraire exponentiel, en particulier ceux qui retracent des parcours d’ascension. Le fait d’échapper à un destin social qui semblait écrit représente pour beaucoup une énigme.

C’est aussi le cas parmi les sociologues. Dans cette discipline, les études sur la mobilité sociale sont déjà anciennes. Elles se sont d’abord développées à partir de méthodes statistiques mesurant la mobilité d’une génération à l’autre, avant de s’étendre à des approches portant sur les mobilités en train de se faire à l’échelle biographique et sur les conditions qui, contre toute attente, les rendent possibles et vivables. Cet objet est devenu central en sociologie de la classe. Il n’en est pas de même dans la sociologie du genre et de la sexualité.

Penser la mobilité de genre

Les travaux qui mobilisent la notion de « transfuge de sexe » se comptent sur les doigts d’une main. On trouve toutefois deux occurrences notoires de ces termes en études féministes : la première, en 1980, sous la plume de la philosophe Monique Wittig à propos des lesbiennes, et la seconde, dix ans plus tard, chez les sociologues Anne-Marie Daune-Richard et Catherine Marry à propos de jeunes femmes dans des formations scolaires « masculines ».

Dans les études trans’ – un champ académique dont le développement est actuellement spectaculaire – en revanche, cette approche ne semble pas avoir été explorée, et ce malgré l’évident déplacement que constitue le fait de changer de genre. Parce que contrairement à la classe, le sexe est encore souvent conçu comme une évidence de la nature, l’existence même d’une telle traversée demeure largement impensée.

Liberté, égalité… identité ? Être transgenre en France. France 24.

Les trans’ sont généralement considéré·e·s comme une « minorité de genre » (comme une population minorisée en raison de sa trajectoire de genre), de manière analogue aux « minorités sexuelles ». Iels se trouvent ainsi accolé·e·s aux LGB (lesbiennes, gays, bi.es) dans l’acronyme LGBT.

Or, sous bien des aspects, les vies des trans’ ressemblent aussi à celles des personnes qui ont quitté leur milieu social d’origine. Iels sont en quelque sorte des transfuges, mais des transfuges particuliers, car iels sont stigmatis·é·e·s, discriminé·e·s et violenté.e·s du fait même de leur mobilité.

Étudier les trans’ (autrement dit, les personnes qui changent de sexe), c’est ainsi étudier conjointement – et de manière indissociable – une population minorisée (c’est-à-dire minorée socialement, subordonnée) et un passage de frontière sociale.

J’ai pu le montrer à partir d’une enquête sociologique sur les parcours trans’ en France, publiée en 2021 aux éditions La Découverte.

Menée par entretiens biographiques et par analyses statistiques sur une base de données de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), cette recherche portait sur les trajectoires des individus ayant quitté la catégorie sociale de sexe qui leur avait été assignée à la naissance.

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Différentes temporalités de mobilité

De l’enquête que j’ai menée, il ressort que les ascensions de genre (le fait de passer de la catégorie femme à la catégorie homme) sont, sur certains plans, mieux tolérées que les déclassements (le fait de passer de la catégorie homme à la catégorie femme).

Ce constat s’impose notamment au regard des temporalités biographiques des trans’. L’âge médian du début de la transition est de 38 ans pour les femmes trans’, contre 25 ans pour les hommes trans’. Trois profils de trajectoires se dégagent : environ la moitié des femmes trans’ transitionnent sur le tard après avoir connu une vie familiale au masculin ; l’autre moitié s’y engage plus jeune, généralement après avoir été gay et sans avoir fait famille. Les hommes trans’, quant à eux, transitionnent encore plus jeunes et, pour plus de 90 % d’entre eux, après une brève trajectoire lesbienne.

Le groupe des femmes trans’ est ainsi plus hétérogène que celui des hommes trans’ : pour deux profils de trajectoires numériquement équivalents chez les premières, un profil de trajectoire domine largement chez les seconds. Cette asymétrie reflète un traitement social différencié selon le sens de la mobilité. Tandis que les futurs hommes trans’ peuvent être perçus et tolérés comme des « garçons manqués », du moins pendant un temps, les futures femmes trans’, elles, sont immédiatement sanctionnées.

Parmi les hommes, la féminisation de l’un d’entre eux est extrêmement stigmatisante. « Pédé », « travelo » : genre et sexualité se confondent dans leurs injures et violences envers les (futures) femmes trans’. Tout ce qui est interprété comme une forme de féminité semble représenter une menace, pour leur propre masculinité comme pour les frontières de leur classe.

Non binaires : la fluidité des genres

Face à la violence de leurs « pairs », beaucoup de futures femmes trans’ renoncent à transitionner dans la jeunesse, un phénomène plus rare chez leurs homologues masculins. Elles tentent alors de rentrer dans le rang, ce qui signifie souvent qu’elles s’engagent dans une vie d’homme hétérosexuel. « À partir d’un moment, j’ai décidé de devenir un garçon », me dit l’une d’entre elles après m’avoir fait le récit d’un épisode de violence terrible, survenu à l’adolescence. « Après, j’étais tranquille […] Je me suis protégée comme ça. » Quelques années plus tard, elle se marie à une femme avec qui elle élèvera un enfant. Elle n’entamera sa transition de genre qu’à l’approche de la cinquantaine.

Mobilités sexuelles

Le lien inextricable entre mobilités de genre et mobilités sexuelles est un autre résultat frappant. La sexualité a le pouvoir de faire et de défaire le genre. Pour les futures femmes trans’, l’hétérosexualité comme l’homosexualité masculines pré-transition semblent préserver les apparences de la masculinité. Elles permettent d’éviter d’être suspectée en tant que personne potentiellement trans’.

La puissance performative de l’hétérosexualité masculine n’est toutefois pas comparable à celle de l’homosexualité. Les femmes trans’ qui ont été des hommes hétérosexuels l’ont été durablement – pour beaucoup, elles ont réellement cru pouvoir ainsi échapper à la transidentité. Celles qui ont été gays changent de sexe plus jeunes et pour elles, l’homosexualité masculine est souvent un choix par défaut, un moyen de gagner du temps avant de subir les rudes conséquences d’une possible transition.

Pour les futurs hommes trans’, c’est différent. Ils sont principalement lesbiennes avant la transition (bien que cela ne soit pas toujours le cas) et le lesbianisme est alors déjà une manière de s’extraire de la catégorie femme, ainsi que le montrait Monique Wittig (voir plus haut). Pour eux, l’hétérosexualité féminine était le plus souvent impensable à l’époque, tant elle risquait de les assigner symboliquement à ce sexe qu’ils aspiraient à quitter.

« Je n’allais pas supporter le fait de bien aimer les mecs. Parce que si on m’avait collé l’étiquette hétéro ou bi, ça aurait été me poser en tant que fille. » Comme Benjamin, un certain nombre d’hommes trans ne s’autoriseront que plus tard à engager des relations avec des partenaires masculins.

La sexualité structure aussi la construction de soi dans le sexe de destination. Au fil du temps, le groupe des femmes trans’ tend à s’hétérosexualiser tandis que le groupe des hommes trans’ se « gayifie ». Pour les femmes trans’ en début de transition, l’hétérosexualité féminine apparaît comme une puissante fabrique de la féminité. « Qu’un homme me désire, pour moi, voulait dire que j’étais une femme », me confie Giulia. Tandis que beaucoup de femmes trans’ se trouvent validées par le regard de partenaires masculins, un certain nombre d’hommes trans’ découvrent la sexualité avec ceux qui sont désormais leurs pairs.

Si la sexualité contribue ainsi à la fabrique du genre, il importe tout de même de préciser que les trans’ n’emploient pas nécessairement les catégories sexuelles mobilisées ici. Leur déplacement social introduit une part de trouble dans les systèmes de classement établis, ce qui invite à questionner la binarité de ces derniers.

Au-delà de la binarité

Les mobilités sexuelles et de genre ne présentent pas que deux versants. Quelle que soit leur nature, les positions sociales ne sont pas unidimensionnelles et binaires (les bourgeois vs les prolétaires ; les hommes vs les femmes ; les hétéros vs les homos) et les déplacements ont, par conséquent, des destinations diverses.

Dans ce que l’on peut qualifier d’espace social du genre – par analogie avec « l’espace social de classe » tel qu’il est nommé par Pierre Bourdieu –, les positions des individus sont à la fois nombreuses et composites. On trouve parmi les trans’ – comme parmi les cis’, c’est-à-dire les personnes qui ne sont pas trans’- différentes « configurations de pratique de genre », pour reprendre une expression bien connue de la sociologue australienne Raewyn Connell. La multiplicité, les déclinaisons et l’articulation de ces pratiques de genre forgent des positions singulières. Ces positions sont notamment forgées par des pratiques d’énonciation de soi (homme, femme, mais aussi non-binaire, queer, genderfluid, etc.), des pratiques corporelles, des pratiques vestimentaires, des pratiques relationnelles, sexuelles et de sociabilité (par exemple, plus ou moins de goût pour la mixité de genre), des pratiques professionnelles, des pratiques militantes et d’engagement, et bien d’autres pratiques encore.

Chez les trans’, les configurations – ou positions – de genre ne sont toutefois pas sans lien avec le point de départ de la mobilité, son processus et sa direction. Les personnes qui ont initialement été assignées filles occupent plus souvent que les personnes qui ont été assignées garçons des positions alternatives à la binarité femme/homme.

Ce phénomène est entre autres lié au fait qu’il peut être inconfortable, pour des transfuges de sexe en ascension, d’en venir à ressembler – en apparence du moins – à ceux qui ont autrefois incarné l’oppresseur. « Retrouve-toi avec trois connards et sois assimilé à eux. Voilà, et réfléchis sur qui tu es », me lance Julien, amer.

Les personnes qui embrassent des positions de genre non-binaires sont aussi majoritairement des jeunes, particulièrement instruit·e·s, dévoilant combien l’âge, la génération et la classe (de même, assurément, que la race) contribuent à faire le genre – et bien sûr inversement.

L’expérience sociale des trans’ invite ainsi à se pencher sur la fluidité et sur la multiplicité du genre. Elle démontre non seulement que les mobilités de genre existent, mais aussi que la bicatégorisation femme/homme ne suffit pas. Ces constats ouvrent des perspectives d’exploration, à plus grande échelle, de bifurcations et de styles de genre pluriels.

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