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Trois mythes sur les biais cognitifs, ces raccourcis mentaux qui peuvent nous induire en erreur

Personne en train de réfléchir.
Lors d'une prise de décision, il est possible d'éliminer certains biais. Afif Ramdhasuma/Shutterstock, CC BY-SA

Depuis quelques années, les biais cognitifs suscitent un intérêt croissant dans des domaines aussi divers que le management, le recrutement, la finance, la médecine ou encore la justice.

Les biais cognitifs sont des raccourcis mentaux appelés heuristiques qui s’avèrent erronés dans certains contextes. Par exemple, prédire le futur à partir du passé est une heuristique assez valide lorsqu’il s’agit d’anticiper la météo de demain ou les choix de consommateurs. En revanche, elle devient un biais dès que l’on franchit les portes d’un casino. Cette heuristique nous fait par exemple croire qu’à la roulette, la couleur rouge a plus de chances de tomber si la couleur noire est tombée plusieurs fois d’affilée, un biais cognitif appelé « l’erreur du joueur ».

Il est toujours satisfaisant de voir un concept issu de la recherche scientifique avoir un tel impact sociétal. En publiant L’erreur est humaine à CNRS Éditions en 2018, j’ai d’ailleurs contribué à faire connaître les biais cognitifs auprès du grand public. Je constate cependant que trois fausses idées reviennent de façon récurrente dans les nombreux articles de vulgarisation sur les biais. Essayons de « débunker » ces trois mythes qui, au regard des travaux de recherche, sont approximatifs, voire carrément faux.

Il existerait 250 biais cognitifs

Cette croyance renvoie au codex des biais cognitifs, un inventaire visuel des biais qui en recense un grand nombre. Cet inventaire est en fait largement inflationniste : il comporte des biais qui n’en sont pas et d’autres qui n’ont aucune assise scientifique.

Par exemple, le codex fait apparaître le nombre magique 7 +/- 2. Il s’agit de la capacité de la mémoire de travail (nous pouvons stocker et manipuler entre 5 et 9 informations pendant une courte durée) mais en aucun cas d’un biais cognitif. Même chose pour la loi de Murphy qui relève plus d’un adage (« tout ce qui est susceptible de mal tourner finira par mal tourner ») que d’un biais. Par ailleurs, le codex mentionne des biais tels que le biais de retenue (la tendance à surestimer sa capacité à contrôler un comportement impulsif) pour lesquels il est difficile de trouver des références scientifiques.

Mais surtout, le codex liste des biais qui sont très spécifiques. Le biais de la somme nulle par exemple, qui désigne la tendance à penser qu’une situation comporte forcément des gagnants et des perdants. L’existence de ce biais n’est pas ici en cause, mais quelles erreurs de décision significatives peut-il produire chez des managers, investisseurs, recruteurs ou encore médecins ? C’est là le principal écueil du codex : il met au même niveau des biais très spécifiques comme le biais de la somme nulle et des biais génériques majeurs comme le biais de confirmation (la tendance à accorder davantage de poids aux informations qui confirment ses croyances qu’à celles qui les infirment) ou l’effet d’ancrage (la tendance à trop s’appuyer sur une valeur donnée pour estimer une quantité).

Les chercheurs relèvent au plus une cinquantaine de biais cognitifs. Et quand bien même il en existe un certain nombre, le principe de Pareto demeure : un petit nombre de biais (une dizaine) explique un grand nombre d’erreurs de décision, comme le montre notre récente revue de littérature. Ce sont ces biais qui importent et qu’il faut considérer prioritairement. Il s’agit notamment du biais de confirmation, de l’effet d’ancrage, de l’effet de cadrage (la tendance à être influencé par la façon dont l’information est présentée), de l’excès de confiance, et du biais rétrospectif (la tendance à surestimer a posteriori la probabilité qu’un événement allait se produire).

Tout le monde serait victime des biais cognitifs

Cette croyance résulte de la façon dont sont menées la plupart des recherches sur les biais cognitifs dans lesquelles on compare des groupes de participants pour tester l’effet d’un biais. Pour tester un effet d’ancrage par exemple, il s’agit typiquement de comparer l’estimation numérique (le prix d’une voiture d’occasion) fournie par un groupe exposé à une valeur de référence (le prix proposé par le vendeur) basse et celle fournie par un groupe exposé à une valeur élevée. Si un effet statistiquement significatif est trouvé, on est enclin à inférer – à tort – que ce biais affecte tout le monde.

Or les recherches qui mesurent les biais à l’échelle individuelle montrent que les personnes sont plus ou moins exposées aux biais cognitifs. Pour chaque biais, on observe que des personnes n’y sont pas du tout exposées tandis que d’autres présentent un biais inverse. Par exemple, alors que certaines personnes surestiment l’exactitude de leur jugement (montrant par-là un excès de confiance), d’autres personnes ont le biais inverse (elles sous-estiment l’exactitude de leur jugement).

Un autre exemple est le biais de disposition qui désigne chez les investisseurs la tendance à vendre trop tôt les titres gagnants de leur portefeuille (pour enregistrer un gain) et à conserver trop longtemps les titres perdants (pour éviter une perte). Ce biais s’observe-t-il chez tous les investisseurs ? Une étude ayant mesuré le biais de disposition au niveau individuel chez des investisseurs français montre que ce biais suit une distribution gaussienne. Les différences individuelles sont telles que près de 20 % des investisseurs ne sont pas sujets à ce biais ou présentent un biais inverse.

Chez les investisseurs, le biais de disposition est la tendance à vendre trop tôt les titres gagnants de leur portefeuille et à conserver trop longtemps les titres perdants. Ce biais suit une distribution gaussienne, ce qui signifie que les investisseurs y sont plus ou moins exposés. Boolell-Gunesh et al. (2009)

Jusqu’à présent, le principal outil disponible pour manager les biais cognitifs sont les « checklists », qui inventorient des biais en indiquant pour chacun des conseils pour y échapper. Le fait que l’on soit plus ou moins exposé aux biais cognitifs implique de dépasser ces checklists au profit de tests psychométriques qui évaluent le niveau d’exposition à ces biais.

Avec mon collègue Vincent de Gardelle du Centre d’Économie de la Sorbonne, nous avons publié le « Heuristics and Biases Inventory », un inventaire de tests qui mesurent le degré de sensibilité à différents biais cognitifs. Savoir quels sont les biais auxquels on est exposé est le préalable à toute démarche visant à réduire leur impact sur nos décisions.

Il serait impossible de se défaire des biais cognitifs

Il est difficile de contrer les biais cognitifs, car ils résultent d’heuristiques mentales qui sont ancrées dans notre cerveau. Plusieurs études montrent cependant que des techniques cognitives de débiaisage s’avèrent efficaces. En particulier, la technique des alternatives peut atténuer trois biais majeurs : le biais de confirmation, l’excès de confiance, et l’effet d’ancrage. Elle consiste tout simplement à demander au décideur de prendre en considération des hypothèses alternatives à celle qu’il privilégie.

Prenons par exemple le cas de l’effet d’ancrage, la tendance à trop s’appuyer sur une valeur donnée pour estimer une quantité. Une étude a montré que chez des experts en automobile devant estimer le prix d’une voiture d’occasion, l’effet d’ancrage exercé par le prix proposé par le vendeur est réduit chez ceux à qui on a demandé au préalable de lister des arguments contradictoires avec ce prix (expliquer pourquoi le prix proposé est inadéquat).

En dépit de sa simplicité, la technique des alternatives peut éviter des erreurs de décision dans les situations les plus critiques. L’accident du vol Air France 447 (Rio-Paris) en 2009 qui a causé la mort des 228 personnes à bord est le plus meurtrier de l’histoire d’Air France. Le rapport du Bureau d’enquêtes et d’analyses (BEA) publié en juillet 2012 souligne « la non-prise en compte de l’alarme de décrochage par l’équipage » en raison d’une « confusion possible avec une situation de survitesse ».

Le décrochage d’un avion survient lorsque la vitesse passe en dessous de sa vitesse minimale, la portance devient alors insuffisante pour faire voler l’avion. C’est une situation plus critique que la survitesse. On peut supposer que sur le moment, les pilotes ont privilégié l’hypothèse de la survitesse au détriment de l’hypothèse alternative, celle du décrochage, qui était malheureusement la bonne. Comme le montre le rapport du BEA, la présence d’un biais cognitif chez les pilotes n’est que l’un des multiples facteurs qui ont pu contribuer à cet accident marquant.

Walther Rathenau, industriel et homme politique allemand, disait « Penser, c’est comparer ». Dans la même veine, il faut garder à l’esprit que penser de façon rationnelle, c’est considérer les alternatives.

Les biais cognitifs sont trop souvent résumés par une longue liste à la Prévert d’erreurs universelles plus ou moins inévitables. Cette image simplificatrice est parfois utilisée par certaines entreprises comme constat préliminaire pour vendre leur solution : les décisions humaines étant affectées par des biais, il faut les augmenter voire les remplacer par des solutions technologiques. Pourtant, l’essor de l’IA ne doit pas exclure l’amélioration de l’intelligence humaine, qui passe par la maîtrise de ses biais cognitifs.

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