Turnover des assistants parlementaires à l’Assemblée nationale : comme dans une entreprise de services

Dans l'hémicycle, en octobre 2017. Schellenberger68/Wilimedia, CC BY-SA

Le collaborateur – ou assistant – parlementaire travaille dans l’ombre des députés à l’Assemblée nationale. Souvent mis sous pression, rares sont ceux qui en font leur carrière. À l’Assemblée, les collaborateurs vont et viennent au fil des mandats. En utilisant des données publiques, nous avons cherché à quantifier le renouvellement du personnel parmi les collaborateurs parlementaires et à caractériser les parlementaires selon le comportement qui ressort de leur mode de recrutement.

Depuis mars 2017, l’Assemblée nationale (AN) rend publique la liste des collaborateurs parlementaires de chaque député sur son site Internet. Grâce à l’association Regards Citoyens, ces données sont agrégées, historicisées, archivées et rendues exploitables librement.

Lors d’un data-sprint autour du projet LaFabriqueDeLaLoi.fr en collaboration avec Regards Citoyens, l’Institut rhônalpin des systèmes complexes de l’École normale supérieure de Lyon et le médialab de Sciences Po, nous nous sommes basés sur les données disponibles depuis octobre 2017 jusqu’à octobre 2018, pour calculer un indicateur de la rotation de l’emploi à l’AN afin de tester statistiquement l’influence d’une série de variables sur la durée des contrats de travail des collaborateurs des parlementaires.

L’Assemblée, cette « start-up nation »

Le turnover, ou « taux de rotation de l’emploi » est un indicateur du renouvellement du personnel dans une entreprise. Il est calculé à partir des embauches et des départs, pondérés par rapport à l’effectif au début de la période considérée. Que nous indique-t-il lorsqu’on considère l’AN comme une PME, ou les assistants de chacun des parlementaires comme les employés d’une start-up ?

Depuis le début de la législature, 2 765 collaborateurs ont travaillé comme assistants parlementaires à l’AN. Actuellement, 2 105 assistants sont en poste. Au début de la période considérée (octobre 2017), leur nombre était de 1 611. Le taux de rotation de l’emploi à l’échelle de l’Assemblée nationale est donc de 65,5 %.

D’après une étude de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) datant de 2011, ce taux est sensiblement équivalent à celui d’une entreprise française du secteur tertiaire (64 %). Un taux certes élevé, mais qui reste dans les normes managériales françaises.

En revanche, lorsque l’on considère chacun des députés comme le PDG d’une très petite entreprise, une TPE de 1 à 9 salariés, le taux de rotation de l’emploi moyen pour ces 564 TPE est de 53 %. Le taux est inférieur aux 58,8 % annoncé par la DARES en 2011 pour ce type d’entreprise.

Le détail en quartiles de cette moyenne montre toutefois que 25 % des députés ont un taux de rotation sur la période qui est supérieur à 100 %, allant parfois jusqu’à 300 % ! Un quart des députés a ainsi renouvelé complètement son staff d’une à trois fois en un an.

Neuf mois, et puis s’en va

Les données exploitées dans cette étude ne présentent pas d’informations sur les conditions de la rupture des contrats de travail entre collaborateurs et députés. En revanche, de nombreuses informations sur les députés permettent d’investiguer les éventuels facteurs d’influence sur la durée des contrats. Existe-t-il des profils de députés avec lesquels il est plus avantageux de collaborer si on tient à disposer d’un contrat de longue durée ?

Panorama de l’hémicycle. Richard Ying et Tangui Morlier/Wikimedia, CC BY-SA

La durée moyenne d’un contrat de travail d’assistant sur cette première session parlementaire à l’AN est de neuf mois. Nombre d’entre eux, toujours fidèles au poste aujourd’hui, ont été embauchés dans les premiers mois de la législature en cours. Mais beaucoup sont embauchés pour une durée courte.

Rares sont les parlementaires ayant conservé la totalité de leur staff tout le long de la première année : la moitié des députés (53 %) ont déjà embauché un collaborateur pour une durée de moins de 4 mois.

La durée moyenne des contrats par groupe politique révèle que les non-inscrits et les députés des groupes majoritaires sont ceux qui gardent le moins longtemps leurs collaborateurs : non inscrits (277 jours), La République en marche (284 jours), Modem (299 jours).

Un contrat corrélé à trois variables

La durée du contrat d’un assistant semble bien déterminée par les caractéristiques du député qui l’embauche. Tester statistiquement chacune des variables dont nous disposons permet ainsi de comprendre leurs poids relatifs sur le temps de contrat moyen des parlementaires, indépendamment des autres variables.

Il en ressort que la longueur des contrats d’un député est corrélée avec 3 indicateurs :

  • le genre du parlementaire : lorsque le collaborateur est embauché par une femme, le contrat est statistiquement moins long qu’avec un employeur homme (280 jours de contrat pour les femmes, contre 348 pour les hommes en moyenne) ;

  • l’âge du parlementaire : plus le parlementaire est âgé, plus il semble prolonger ses contrats avec ses assistants longtemps ;

  • le groupe politique du député : lorsqu’il est embauché par un ou une députée du groupe LREM, la durée du contrat du collaborateur est statistiquement plus faible que la moyenne des contrats ; lorsqu’il est embauché par les groupes LR (Les Républicains), LFI (La France insoumise), NG/SRC ou GDR, elle est plus élevée ;

Conclusions

Une observation d’embauche et de licenciement des collaborateurs au sein de l’AN ainsi qu’une série de tests statistiques nous ont permis de mesurer l’effet de différentes caractéristiques des parlementaires (genre, âge, groupe politique, etc.) sur la durée moyenne des contrats de leurs assistants.

La suite de notre travail va consister maintenant à obtenir des données longitudinales sur une période plus longue, ainsi qu’à construire un modèle statistique explicatif qui permette d’isoler l’effet des différentes variables testées : est-il réellement moins avantageux de travailler pour une jeune nouvelle députée LREM ? Ou ces effets sont-ils à considérer comme indépendants ? Est-ce lié à son appartenance au groupe majoritaire ou aux conditions de son élection ? Est-ce que la première année de mandat est une année spéciale en termes de turnover au sein de l’AN ?

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