Un an après : « Tu n’as rien vu au World Trade Center » (1)

Le regard de Rémi Malingrëy sur les lectures « événementialistes » du 11 septembre. Rémi Malingrëy

Un an après, Rémi Malingrëy a porté un regard graphique et personnel sur cet article.


Nombre d’événements, de par le monde, semblent jour après jour obéir à des logiques très complexes, que les médias modernes ne sont pas du tout équipés pour décoder. Depuis les petites phrases de Twitter™ jusqu’aux sujets de deux minutes qu’enchaînent « sans transition » les journaux télévisés en passant par les « images-choc » et les rumeurs propagées par les réseaux sociaux, on pourrait même avancer que c’est l’inverse : davantage de « données » sont disponibles, mais ce ne sont que les plus immédiatement visibles, les plus courtes, les plus « spectaculaires », et elles arrivent dans le plus grand désordre. Le temps de l’investigation, de la recherche et de la réflexion semble manquer. Résultat, les raisons d’agir de quantité de personnes – par exemple, les raisons qu’elles ont de voter pour tel candidat ou de perpétrer tel forfait – ne cessent de nous échapper, ce qui nous condamne à nous étonner perpétuellement de ce qui arrive. Une petite pause et un peu d’histoire ne feraient pas de mal…


Depuis mai 2015, les touristes qui visitent New York peuvent monter à plus d’un demi-kilomètre du sol, au One World Observatory. Là, depuis le 102e étage, le sud de Manhattan s’offrira à leurs yeux, et notamment le réaménagement du site du World Trade Center, dont le building même dans lequel ils se trouvent constitue le fleuron. Or ce réaménagement pose diverses questions.

En guise de cygne noir

La destruction criminelle des tours jumelles du World Trade Center de New York, en 2001, consistait pour ses instigateurs en un moyen, non une fin – un moyen particulièrement sinistre de « faire passer » un message à l’ennemi. Pourtant, une part non négligeable de commentateurs tendit très tôt à lire l’écroulement des deux tours comme une fin en soi, imprévisible catastrophe dont il n’y a plus qu’à interpréter le côté symbolique. Ainsi avait-on affaire à un « événement » circonscriptible et clos. On l’évoqua même en termes de « spectacle » à l’aspect cinématographique.

Dans les années qui suivirent, ce caractère singulier de la destruction fut accentué par le succès d’auteurs américains comme Nassim N. Taleb, avec sa « théorie du cygne noir » : jusqu’ici vous n’avez jamais rencontré au cours de vos promenades que des cygnes blancs, et tout à coup l’imprévu survient, ponctuel, isolé et clos, sous la forme d’un cygne noir, équivalent zoologique de l’improbable rencontre entre un gratte-ciel et un avion de ligne. La mise en place d’une borne historique elle aussi alla dans le même sens : un monde occidental « post-11-septembre », un cinéma américain « post-11-septembre », etc.

Or, bien que ces lectures « événementialistes » soient contestables (la théorie du cygne noir a presque autant de sérieux scientifique que l’astrologie), elles semblent avoir informé le programme de réaménagement du site, notamment sa partie visitable par les touristes. « Tu n’as rien vu à Hiroshima » : on se souvient de la phrase qui revient comme un leitmotiv dans Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959). Quoiqu’elle ait connu elle aussi l’expérience de la guerre, l’héroïne française de ce film écrit par Marguerite Duras semble incapable, aux yeux de son amant japonais, de saisir vraiment ce qui se trouve devant elle : une ville détruite où le passé traumatique flotte à l’ombre des immeubles fraîchement reconstruits. Les touristes arrivant aujourd’hui au sud de Manhattan sont un peu dans son cas : pour comprendre quelque chose à ce qui s’est passé là, il leur faudrait dépasser très largement les limites de ce qu’on leur donne à voir.

Le souvenir d’un spectacle

Si la destruction du World Trade Center original (Minoru Yamasaki, 1973) eut quelque chose de « cinématographique », c’est que les films américains grand public ont toujours adoré mettre en scène des catastrophes. Fight Club (David Fincher, 1999) ne se terminait pas autrement : des gratte-ciel dynamités qui s’affaissent comme des châteaux de cartes. Le terme même dont se servent les scénaristes hollywoodiens pour décrire l’enchaînement des péripéties qu’ils écrivent, la « théorie des dominos », renvoie d’ailleurs à un écroulement.

Ce qui pose le problème des causes premières : pourquoi a-t-on poussé le premier domino, pourquoi a-t-on touché au château de cartes ? Ne pouvait-on les laisser tranquilles ? Or le cinéma, en matière de causes premières, est beaucoup plus discret : dans les milliers de westerns tournés par les Studios à l’âge classique, par exemple, les Indiens attaquent les Blancs sans qu’on explique au spectateur pourquoi ils les attaquent. Là n’est pas la question, semble-t-il. C’est que les causes premières ne sont pas très spectaculaires. Elles se laissent difficilement filmer ; ce ne sont pas des événements isolables mais de lentes sédimentations, des sentiments qui naissent dans le secret des cœurs et qui finissent par se transformer en raison d’agir.

Nassim Nicholas Taleb évoque sa théorie du cygne noir (2012).

Qualifier de « cinématographique » un événement comme la destruction du World Trade Center, quand bien même l’industrie du cinéma fait ses choux gras des films-catastrophes, a en outre quelque chose d’obscène, et pas seulement parce que ce retrait confortable dans les pantoufles d’un simple spectateur évacue la question de la cause pour se focaliser sur la conséquence. Les corps broyés dans les ferrailles tordues, en effet, ne devraient pas être mis sur le même plan qu’une fiction sur un écran ; ils ne constituent pas un spectacle.

Il ne faut pas confondre cette horrible réalité avec son exploitation médiatique, qui, elle, en constitue un. Les trépignements de Patrick Poivre d’Arvor, impatient de prendre l’avion pour aller faire d’inutiles directs à Manhattan sur fond de ruines fumantes, les remix 3D de l’écroulement bricolés à partir d’images amateurs avant d’être postés sur YouTube, etc. : était le spectacle au sens de Guy Debord.

L’événement avait peut-être l’air de sortir d’un film hollywoodien, mais les terroristes de tout poil ont bien moins besoin du cinéma de fiction que des médias d’information, sans qui leurs actions échoueraient. Il leur faut des émissions spéciales, des interruptions de programme, des discours de politiques indignés, des zooms avant sur des mères en larmes et des plateaux où se succèdent des commentateurs fébriles dont le dernier livre porte justement sur la question. L’assassinat à visée symbolique d’une personne non directement coupable des agissements contre lesquels ses bourreaux entendent partir en guerre (c’est à cela que revient le terrorisme) comprend par définition un « plan-média ». Comme le notait après-coup Jean Baudrillard, « les médias font partie de l’événement, ils font partie de la terreur » (Le Monde du 6 mars 2007).

« Sans dire un seul mot… »

Accomplissons maintenant, sans changer de place, un bond de quinze ans. En sortant du métro new-yorkais au lieu du drame, aujourd’hui, le touriste a toutes les chances de passer d’abord par le tout nouveau transportation hub de Santiago Calatrava, gigantesque compromis tout blanc entre l’oiseau et le stégosaure qui surmonte la station de métro (2016), puis de croiser la sculpture d’un cavalier armé jusqu’aux dents, l’America’s Response Monument (2011). Il pourra ensuite se rendre au National September 11 Memorial and Museum (Michael Arad & Peter Walker, 2011), et s’il est en mal de vues panoramiques, grimper à 541 mètres du sol, au sommet du One World Trade Center (David Childs & Daniel Libeskind, 2013).

Or rien, en ces lieux battus par les vents ou écrasés de chaleur, ne donne la moindre chance à un béotien ou à une adolescente fraîchement venue aux questions géopolitiques de comprendre pourquoi les deux tours initiales ont été détruites en 2001. D’un côté, avec le Memorial, c’est le recueillement qui s’impose ; de l’autre, avec le « plus haut building de l’hémisphère nord », comme le proclament à satiété les pancartes disséminées un peu partout, la célébration d’un renouveau conquérant. Quant à l’America’s Response Monument, bronze à l’échelle 1,5x1 du sculpteur Douwe Blumberg, il représente un Béret Vert à cheval lors de l’opération Enduring Freedom menée contre les talibans d’Afghanistan (2001-2014), en représailles aux attentats.

Sans doute n’était-ce pas le lieu de revenir sur les raisons d’agir des terroristes : comme l’écrivit fameusement Rudyard Kipling,

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir…