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Un commerce plus équitable pour accompagner la transition écologique et sociale

Longtemps associé aux produits venus des pays en voie en développement, le commerce équitable se développe aussi au niveau des productions françaises. Geoffroy Van Der Hasselt / AFP

Le commerce conventionnel, notamment au niveau international, est régulièrement accusé d’accroître les inégalités. Il est souvent source d’injustices envers les travailleurs, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants, mais également d’injustices à l’égard (ou de dégradations) de la nature.

Les revenus des petits producteurs et productrices sont très faibles. Max Havelaar France

On peut prendre l’exemple du marché du cacao, sur lequel les producteurs vivent souvent malgré leur travail dans une pauvreté extrême. Le travail des enfants y est d’ailleurs très fréquent. Plus précisément, les producteurs ne perçoivent en moyenne que 4 % du prix de vente d’une tablette de chocolat.

Le cacao n’est évidemment pas le seul produit concerné. Récemment, des dizaines de grandes marques mondiales de vêtements ont été accusées par une coalition de 180 groupes de défense des droits humains de commercialiser des produits liés au travail forcé des musulmans ouïghours victimes d’une répression de masse en Chine. Un vêtement en coton sur cinq vendu dans le monde contiendrait du coton ou du fil provenant du Xinjiang, où vivent majoritairement les Ouïghours.

A contrario, le commerce équitable nous rappelle que l’échange, et l’économie plus généralement, peuvent être justes et que ce goût pour la justice existe toujours chez les agents économiques.

Alors que la pandémie de coronavirus constitue une occasion supplémentaire pour questionner nos manières de produire et de consommer, le commerce équitable sous toutes ses formes apparaît comme un modèle alternatif pertinent pour faire face aux réalités socio-économiques et environnementales.

Payer le prix juste

Le principe du commerce équitable est d’instaurer un nouvel échange permettant aux producteurs de « s’aider eux-mêmes » (« Trade, not aid ») grâce à leurs efforts et leur travail. Il entend donc lutter contre la pauvreté en améliorant les conditions de travail et de vie des travailleurs, notamment des producteurs défavorisés, et en se basant sur le paiement d’un prix considéré comme juste.

Une comparaison de la décomposition des prix dans les commerces conventionnel et équitable montre qu’une partie plus importante du prix est versée au producteur dans le commerce équitable. Par exemple, selon une étude de l’association Max Havelaar, des producteurs indiens de riz biologique et équitable gagnent, grâce à ce prix de vente réparti autrement, 16 à 45 % de plus que les producteurs de riz biologique, mais non équitable.

Ainsi, il ne s’agit pas tant d’échanger que de « bien » échanger, dans le respect des besoins et de la dignité de chaque agent.

Un commerce en forte croissance

Croissance du marché français entre 2015 et 2018. Données : Commerce équitable France

Le commerce équitable est aujourd’hui en plein essor. Il a dépassé pour la première fois en 2017 le milliard d’euros sur le marché français, pour atteindre 1,3 milliard d’euros de vente en 2018.

La crise de 2008 n’a pas remis en cause sa progression, et on peut supposer qu’il en sera de même dans le contexte sanitaire et économique actuel.

En France, la période de ralentissement imposée par le confinement a en effet poussé un grand nombre de consommateurs à repenser leurs achats.

Proportion de réponses positives à la question : « Concernant le mode de vie ralenti durant le confinement, diriez-vous… ? ». Les zoom 2020 de l’Observatoire Cetelem

Malgré une recherche de prix bas, les consommateurs sont en effet plus enclins à une relocalisation des échanges, tiennent de plus en plus à connaître l’origine des produits qu’ils achètent, et se soucient davantage de l’impact environnemental de leur consommation.

Dans cette perspective, il faut noter la forte progression du commerce équitable origine France dont les ventes ont triplé entre 2015 et 2018 pour atteindre les 434 millions d’euros (dont près de la moitié également labélisées bio).

Rappelons en effet que le commerce équitable s’est initialement construit après la seconde guerre mondiale comme échange international, entre pays du Sud et pays du Nord. Mais en 2014, la loi relative à l’économie sociale et solidaire entre en vigueur et étend sa définition à des relations avec tous les producteurs, y compris en France.

Aujourd’hui le commerce équitable « made in France » constitue une voie prometteuse pour garantir des revenus décents aux petits producteurs français, respecter davantage l’environnement et encourager les circuits courts. Un commerce équitable « Sud-Sud » se développe également.

Briques de lait équitable d’origine française présentées lors du Salon de l’agriculture en mai 2019. Thomas Samson/AFP

Le commerce équitable a donc l’intérêt de raviver des questions anciennes oubliées par les économistes (l’échange marchand peut-il être juste, à quelles conditions, qu’est-ce qu’un prix juste ?), et en soulève également de nouvelles, par exemple en lien avec les labels et leur construction, l’environnement, et l’éducation des consommateurs.

Notons néanmoins que la croissance de ce marché n’est pas sans danger, dans la mesure où elle s’accompagne de tentatives de récupération avec un risque de « fairwashing » (soit l’utilisation abusive d’une communication ou d’un label éthique).

Il convient donc d’être vigilant pour que le commerce équitable, dans sa volonté compréhensible de convaincre un maximum de consommateurs, ne s’éloigne pas de son projet original. C’est là le principal défi pour cette volonté de concilier échange marchand et équité.

Favoriser le développement des populations

Les conséquences économiques du commerce équitable s’évaluent donc principalement par le biais du revenu supérieur que vont toucher les producteurs. Mais les objectifs et effets du commerce équitable ne se limitent pas à un accroissement des revenus : c’est bien en matière de développement humain (et de développement durable) qu’il faut raisonner ici et non en termes de croissance.

Le prix juste du commerce équitable se compose en effet d’un prix minimum garanti (parfois construit ad hoc), auquel s’ajoute toujours une prime de développement sous la forme d’un pourcentage. Cette prime fait que le prix juste global est toujours situé de par sa construction au-dessus du prix de marché (le prix de marché se substituant au prix minimum lorsqu’il lui est supérieur).

Les impacts positifs et multidimensionnels du commerce équitable.

La prime est utilisée pour la construction d’infrastructures, d’écoles, de dispensaires… Les producteurs gagnent certes en revenu, mais surtout en autonomie et en estime de soi. Leurs conditions de travail et leur santé s’améliorent et les enfants accèdent davantage à l’éducation. C’est donc bien de développement humain dont il s’agit.

À moyen terme, le commerce équitable pourrait ainsi constituer un des leviers en faveur de la nécessaire transition écologique et sociale (notamment pour les pays ne disposant pas de politiques suffisantes en la matière).

À court terme, le partenariat qu’il constitue, qui s’accompagne généralement de préfinancement, offre une sécurité aux producteurs. Une enquête récente du journal Le Monde indique qu’il a notamment permis à certains agriculteurs de mieux supporter les conséquences de la pandémie actuelle en Inde.

Une autre conception de l’économie

Dans la mesure où les bénéfices sont à la fois économiques, sociaux, et environnementaux, le commerce équitable doit ainsi être appréhendé en tant qu’alternative globale au commerce conventionnel.

Si les effets du commerce équitable sur les producteurs sont bien documentés, le commerce équitable peut également améliorer le sort des consommateurs de ces produits. Cette dimension est beaucoup moins souvent mise en avant, mais nous paraît tout aussi essentielle pour mieux cerner l’essence de ce commerce.

En effet, l’existence même du commerce équitable suppose que les agents économiques soient désireux de ne plus payer les prix injustes pratiqués par le commerce conventionnel, au-delà de la qualité (souvent supérieure ou affichée comme telle) des produits équitables.

Du côté des consommateurs de ces produits, comme nous l’avons montré dans nos travaux, leur conception de la vie bonne inclut le fait de vivre dans un monde (plus) juste, donc le paiement d’un prix juste participe également de l’accroissement de leur bien-être : bonheur et justice sont ici inséparables, comme économie et justice.

Amartya Sen, « prix Nobel » d’économie en 1998 pour ses travaux en économie du bien-être et du développement. LSE Library, CC BY-SA

Cela suggère comme nous avons pu le mettre en évidence dans nos travaux une autre conception de l’économie, qui trouve son origine lointaine dans les réflexions du philosophe grec Aristote et plus récemment dans les travaux de l’indien, prix Nobel d’économie, Amartya Sen ou encore de la philosophe américaine Martha Nussbaum.

Ces trois penseurs partagent l’idée selon laquelle la richesse n’est qu’un moyen en vue d’autre chose : le bien-être, l’épanouissement, la qualité de vie. À notre sens, l’intérêt du commerce équitable est surtout de nous rappeler la finalité véritable de l’économie, à condition toutefois que sa croissance ne se fasse pas au détriment de ses principes fondateurs. Le commerce équitable témoigne donc du lien indéfectible qui unit économie, bonheur et justice.

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